6/29/2009

Planche du F. F. BRIDOUX - la R.L. LIBERTE CHERIE

De l’Illustre et Respectable Loge LIBERTE CHERIE Travail de mémoire En hommage aux FF.*. fondateurs au camp de concentration ‘’Nacht und Nebel’’ d’ ESTERWEGEN Nuit et Brouillard « Liberté Chérie », une Loge Maçonnique au camp de concentration d’ESTERWEGEN =============================================== V M et vous mes FF, en vos grades et qualités, Je vous remercie de m’accueillir aujourd’hui pour vous parler de l’extraordinaire création d’une Loge Maçonnique dans un camp de concentration nazi et des quelques F Maç qui en ont été les artisans. Mes FF, mon récit risque de vous paraître bien long et peut-être même fastidieux car je vous dois d’être complet et précis. Il sera de surcroît émaillé de dates malheureusement indispensables à la bonne compréhension des faits. J’en appellerai donc à votre indulgence. Mes FF, c’est un honneur de rendre hommage à l’action de nos FF qui ont œuvrés et se sont sacrifiés à la recherche de la Liberté. Pour moi c’est aussi une épreuve car je vais évoquer le souvenir de moments de souffrance vécus avec eux à Esterwegen à Egalité. Enfin, c’est un devoir de mémoire de sortir de la « Nuit et du Brouillard » pour les mettre en pleine lumière, les conditions et circonstances réelles de la création de la Loge Liberté Chérie. C’est un devoir de Fraternité. Mes FF, à la recherche d’une vérité que nos mémoires défaillantes estompent de plus en plus, je voudrais rendre hommage à quelques FF que j’ai connus dans des circonstances très … particulières et, transmettre le message qu’ils n’auraient pas manqué de buriner sans cesse face à ‘’l’égoïsme exacerbé’’, l’incivisme croissant de nos contemporains devenus, peu à peu des’’ hitler connait pas’’. La présentation de faits vécus, trop souvent déformés par manque d’information, contribue, j’ose l’espérer, au travail de mémoire que nous devons assumer. Nous maintiendrons ainsi cette vigilance indispensable pour ‘’continuer le combat, afin que plus jamais ne renaisse la bête immonde’’  Pendant près d’un demi-siècle, la plupart des prisonniers politiques se sont montrés très discrets. Volontairement sobres dans leurs récits, ils n’ont donné que relativement peu d’informations sur les conditions de vie qu’ils ont subies dans les camps de concentration. Les raisons de cette consigne du silence sont multiples : sorte de pudeur, d’humilité, de modestie, mais aussi, crainte de ne pas être compris, d’être taxés de complaisance, de mentalité d' ’’anciens combattants’’. Les survivants de la L Liberté Chérie rentrés d’Allemagne à la fin de la guerre, partagent ce souci de discrétion et ne donnent que relativement peu de détails sur les conditions de vie et le sort des prisonniers. De même ils n’insistent guère à nous préciser comment ‘’Liberté Chérie’’ a pu être créée et fonctionner à Esterwegen. A la fin du 20e siècle, les derniers prisonniers politiques survivants ont compris qu’ils ne pouvaient plus se taire car bientôt plus personne ne pourra transmettre les informations qu’ils restent seuls à connaître vraiment. Soixante ans après les évènements que nous allons évoquer ce soir, il reste de moins en moins de témoins. Nous sommes passés à plus de 150 à la baraque 6 au camp d’Esterwegen entre mai 1943 et mai 1944. Seuls les plus jeunes survivent, nous avions alors moins de 20 ans, aujourd’hui nous sommes des octogénaires. En 2009, nous ne sommes plus que 5 : Emile Fournier, un Franc-Tireur Partisan Français d’Arras, René Deprez de Durbuy, ancien de l’Armée Belge des Partisans et 3 anciens membres de la section jeunes du Front de l’Indépendance - le Rassemblement National de la Jeunesse - : Marius Cauvain de Boussu, son frère Marcel Cauvain de St. Ghislain et moi-même. Mais le plus jeune à 83 ans ! ! ! En 1990, avec trois de mes anciens compagnons de la résistance et de captivité nous avons décidé de rechercher des informations complémentaires afin de faire revivre dans nos souvenirs les détails que le temps avait peu à peu effacés. Plus tard, je me suis efforcé de retracer de manière plus précise, les conditions de création et de fonctionnement de la L LIBERTE CHERIE. Mes visites à différents services des archives comme ceux du Ministère de la Santé Publique m’ont permis de rassembler les éléments nécessaires à la reconstitution de la chronologie des évènements. Dès 1933, directement après leur prise de pouvoir, les Nazis créent sur le territoire allemand un réseau serré de centaines de centres de détention de toutes sortes. Réseau qu'ils étendront à tous les pays occupés !!! En 1933, les Nazis installent des camps de redressement ou de rééducation dans l’Emsland, une sinistre région de marais et de tourbières. La petite ville de Papenburg en est le centre administratif. Des 15 camps créés, les 2 plus connus sont : le n°1 Börgermoor et le 7 Esterwegen. Carte des camps de l'Emsland C’est à Börgermoor qu’un prisonnier crée « Le Chant des Marais » qui deviendra plus tard le véritable hymne de la déportation. D’abord appelé le « Börgermoorlied », après une première modification dans les paroles en 1934 à Esterwegen, sa renommée se fera sous le titre « Die Moorsoldaten » - « Les Soldats de la Tourbe ». Les détenus antifascistes allemands l’ont alors répandu dans tous les camps. Dès 1936, il est connu internationalement sous le nom de « Chant des Marais » et chanté notamment dans les milieux populaires et dans les groupes scouts ainsi que par les combattants des Brigades Internationales en Espagne. Dans la version que nous chantions à Esterwegen avec le Frère Luc Somerhausen, la 3ème ligne du dernier couplet devient Liberté, liberté chérie. Ecoutons le Chant des Marais Une longue plainte monte des marais, continue en cris de colère et de rage et s’achève en un chant d’espoir et d’amour…. ESTERWEGEN, c’est le camp n°7 de l’Emsland Il est situé à 20 km, de la frontière hollandaise à hauteur de Gröningen et d’Oldenburg. La gestion de ces camps est d’abord confiée aux S.A., les «Sturmabteilungen » les ‘’chemises brunes’’ qui ont littéralement porté Hitler dans sa conquête du pouvoir. Lors de la « Nuit des Longs Couteaux » le 30 juin 1934, les principaux leaders des S.A. sont assassinés par les S.S.. Dès lors, la police secrète d’Etat, la « Geheim-Staatpolizei » ou « GESTAPO » et les S.S. vont mettre la main sur les camps. En 1939, au début de la guerre, la plupart des S.S. des camps de l’Emsland sont affectés à des troupes en campagne. Quelques officiers S.S. gardent la haute autorité et font des inspections plus ou moins fréquentes pour imposer leurs consignes les plus sévères. La gestion journalière est alors assurée par de simples gardiens de prison qui vont s’occuper des prisonniers allemands maintenus dans les camps et, plus tard, des prisonniers politiques Belges et Français du Nord-Pas de Calais. Il va de soi qu’une telle mission ne sera confiée qu’à des nazis convaincus et particulièrement zélés. Ce zèle excessif leur vaudra, en 1947, un jugement pour crimes de guerre et la condamnation à mort pour deux d’entre eux, 7 autres s’en tirent avec 5 à 15 ans de prisons. Le décret « NACHT UND NEBEL » En 1941, dans les pays occupés, les organisations de résistance se sont développées et leurs membres sont de plus en plus actifs. La lutte contre les forces de police et les « collaborateurs » s’intensifie, la gestapo et les autres polices mènent une répression terrible. Elles multiplient les arrestations de résistants. Les prisonniers subissent des interrogatoires ‘’musclés’’ notamment au siège de la Gestapo, 347 avenue Louise à Bruxelles. Ils vont séjourner ensuite quelques semaines ou quelques mois à Breendonck ou dans les prisons belges en attendant que soit prise la décision d’un jugement en Belgique ou du transfert en Allemagne. Fin 1941, Hitler fait promulguer le décret «Nacht und Nebel » « Nuit et Brouillard ». Il vise à intimider les populations des pays occupés par les mesures les plus rigoureuses prises à l’encontre des auteurs d’actes anti-allemands. Dans les territoires occupés, la peine de mort est à appliquer pour les délits commis par des civils contre le Reich ou le pouvoir d’occupation. Les conseils de guerre en pays occupés ne jugeront ces actes que s’il apparaît probable que la peine de mort sera prononcée et exécutée très rapidement. En application du décret N.N., ceux pour qui les juridictions militaires, débordées, ne sont pas en mesure de prononcer une condamnation à mort immédiate, seront transférés en Allemagne « dans la nuit et le brouillard ». Sur les bordereaux de transfert, à côté des noms des prisonniers politiques N.N. figure la mention : « les conditions en vue d’un jugement dans les territoires occupés ne sont pas données ». Ils seront mis au secret, complètement isolés du monde extérieur : pas de visite, pas de lettre, pas de colis. On ne peut rien laisser savoir du sort de ces déportés, les lettres d’adieu et les testaments des condamnés à mort ne seront pas transmis ; ni la famille, ni la presse ne seront avisées du décès ou de l’exécution d’un prisonnier N.N. ; leurs tombes ne porteront pas les noms des défunts. Cette volonté délibérée de faire disparaître tous les N.N. se manifestera en 1945 par l’organisation de « Marches de la Mort », des marches forcées dans lesquelles les prisonniers sont exterminés à mesure qu’ils tombent épuisés au long des routes. Dans les camps de concentration, les prisonniers N.N. ne travaillent pas dans des commandos extérieurs, ceci afin d’éviter tout contact. De même, dans les prisons, ils sont mis au secret dans des quartiers isolés. Cet isolement est insupportable ! Cette mise au secret constitue une véritable torture mentale, pour y résister les prisonniers déploient des trésors d’inventivité afin de s’informer et communiquer entre eux. A Esterwegen, un F.M, l’agent commercial JEAN SUGG, va risquer sa vie pour ramener de la« Kamer » un écouteur qui permettra de réaliser un poste-récepteur à galène. En 1943, le camp d’Esterwegen va être organisé de manière à respecter strictement les impératifs de mise au secret du décret « Nacht und Nebel » A l’arrivée, les prisonniers sont brutalement débarqués des camions. Dans la nuit, on devine l’entrée monumentale par quelques traits des lampes torches. Entrée monumentale du Camp d'Esterwegen Les « simples gardiens de prison » font l’accueil à leur manière. Leurs ignobles injures, les coups de leurs longues matraques, les aboiements et les morsures des chiens féroces… On le comprend vite, on quitte un monde pour un autre totalement différent … ! Un mirador. Schéma d’ensemble du camp Isolé en pleine campagne marécageuse, le camp est entièrement entouré d’un mur de 6 mètres de haut. A chaque coin, un « mirador » avec des gardes armés pour tirer sans sommation sur tout prisonnier qui ne respecterait pas l’interdiction de circuler entre les baraques. Une large allée centrale est bordée de part et d’autre de hauts barbelés très serrés. Elle sépare : - la partie nord, réservée aux prisonniers allemands de droit commun. - de la partie sud, destinée à recevoir les prisonniers politiques N.N. venant essentiellement de Belgique (plus de 80%) et de France Nord - Pas de Calais (10%) - auxquels seront joints quelques Hollandais ou autres. Toutes communications entre prisonniers des deux parties du camp, étaient interdites et rendues impossibles par la séparation centrale, et les miradors d’où les gardes étaient prêts à tirer. Réservées aux prisonniers politiques N.N., les 10 baraques de la partie sud, s’alignent parallèlement, à bonne distance l’une de l’autre, face à l’allée centrale. Au milieu du camp, un espace plus grand entre deux baraques : nous l’appelons la « Place Rouge ». Au centre de la place, une sinistre potence, menace permanente pour ceux qui voudraient tenter de s’évader. Les baraques 5 et 6 Dans chaque baraque, un sas d’entrée précède l’enfilade de deux grandes pièces, le séjour et le dortoir et une petite salle d’eau. Le séjour-réfectoire : de part et d’autre d’un couloir central : 2X5 tables, avec deux petits bancs sans dossiers. Elles comportent chacune 10 à 14 places assises. Derrière chaque place, une case en tôle pour le prisonnier. Au bout du couloir central à côté de la porte de communication menant au dortoir, un poêle rudimentaire est censé chauffer toute la baraque quand on y brûle quelques rares morceaux de tourbe. Le rayonnement sensible ne dépassera jamais 2 ou 3 mètres. Le dortoir vient ensuite avec ses châlits superposés. Sinistre… Des volets cachent les fenêtres en permanence. Pendant la journée c’est la pénombre, la nuit aucun éclairage. Il y fait toujours glacial et humide. Au coucher, les prisonniers doivent se dévêtir dans le séjour avant d’être enfermés dans le dortoir. Ils se regroupent à trois sur deux couchettes de manière à réunir leurs couvertures et à se réchauffer mutuellement. L’interminable nuit commence par des conversations à voix basse qui diminuent progressivement. Elles sont peu à peu remplacées par les ronflements, les cris, les gémissements et les hurlements qui peuplent les cauchemars des dormeurs… En même temps, dans l’obscurité totale, c’est un incessant va-et-vient vers le fond de la pièce où se trouve la porte à deux battants vers la salle d’eau. La salle d’eau est nettement plus petite. La pièce est traversée par 2 longs bacs avec une vingtaine de robinets à faible débit d’eau. Un trou dans le sol pour évacuer l’urine, en face, un tonneau pour les excréments. Au fond de la pièce, une porte donne sur l’extérieur à l’arrière de la baraque où se trouvent les latrines collectives seulement accessibles pendant une demi-heure le matin, lors de la «promenade sous surveillance ». Pendant celle-ci aucun contact n’est permis avec les prisonniers des autres baraques. Les mesures de secret imposées par le décret « Nacht und Nebel » sont donc strictement respectées. Elles vont conditionner la vie des prisonniers politiques d’Esterwegen et, paradoxalement sans doute, jouer un rôle majeur dans la création hasardeuse, dangereuse mais unique, de la Loge Liberté Chérie. En effet, tout contact étant interdit avec qui que ce soit, les N.N. ne peuvent être placés sous la surveillance directe de prisonniers de droit commun allemands choisis par les S.S. Dans les autres camps de concentration, ces « kapots » introduits dans les baraques par les S.S. sont des « mouchards » qui brutalisent et massacrent ceux qu’ils considèrent comme leurs esclaves. La gestion du camp reste donc aux mains des gardiens de prison qui s’y trouvaient au moment où les « N.N. » ont commencé à occuper la partie sud. Multipliant les coups, les brimades, les humiliations, les exactions et sévices de tous ordres, ces « simples gardiens de prison » vont manifester une ardeur exceptionnelle pour exécuter la mission qui leur est confiée. Survenant à l’improviste dans les baraques, armés de leurs longues matraques, ils distribuent des coups violents aux malheureux qui restent à leur portée. Pour prévenir toute surprise et éviter les brutalités des gardiens, dès l’arrivée des premiers convois, les prisonniers vont organiser dans les baraques des gardes permanentes du lever au coucher de manière à ce que TOUS les prisonniers soient avertis du danger. En 1947, au procès d’Oldenburg, les gardiens d’Esterwegen sont condamnés pour ‘’crimes de guerre’’ accusés d’avoir provoqué la mort de détenus et d’avoir porté des coups et blessures ou sévices graves à des centaines d’autres. Lors de son interrogatoire, le docteur Hillman, médecin chef des camps de l’Emsland déclare : (Le Soir 28 mars 1947) - les prisonniers se trouvaient dans un très mauvais état physique… - le 1er. cas de tuberculose fit son apparition le 1er juin 1943, le 1er. cas de diphtérie le lendemain, soit quelques jours à peine après l’arrivée des N.N. - Selon lui la plupart des victimes décédées ne seraient pas mortes si elles avaient été nourries suffisamment pour combattre efficacement la maladie. Mais, le Dr. Hillman se garde bien de dire que la misérable ration alimentaire prévue sera amputée de diverses manières avant de parvenir aux prisonniers N.N. En effet, comme dans la plupart des camps, il y a une porcherie dont les pensionnaires sont élevés au bénéfice des gardiens et de leurs familles. Les porcs sont bien sûr engraissés grâce à des prélèvements sur l’approvisionnement destiné aux prisonniers. Ce qui reste de provisions alimentaires parvient ensuite à la partie Nord du camp, où se trouvent les cuisines et, ce sont alors les prisonniers allemands de droit commun qui sont chargés de préparer la pitance. Bien évidemment ceux-ci se servent en 1er lieu avant de céder ce qui reste aux N.N. En fait, la ration quotidienne qui est attribuée à ceux ci est de 800 à 1000 calories !!! Aussi les prisonniers maigrissent régulièrement de 4 à 5kg par mois et meurent d’inanition quand ils n’ont pas été décimés par les sévices de tous ordres qu’ils ont subis et les maladies qu’ils ont contractées : tuberculose, diphtérie, scorbut, dysenterie et autres… Il est bien vrai que le camp d’Esterwegen n’a pas été communément le théâtre des atrocités connues dans d’autres camps plus tristement célèbres. Mais il est également vrai que l’on y mourait de faim – au sens littéral du mot- et que la faim déforme petit à petit la psychologie de celui qui en souffre. Il était des jours où l’on vivait une véritable atmosphère de folie… A Esterwegen, c’est l’anéantissement à petit feu dans l’isolement complet, la privation systématique, l’avilissement progressif et l’esclavage sans issue. Devant cette unique et inéluctable « certitude », il fallait avoir la tête solidement vissée au corps pour garder son courage et maintenir celui des autres. …devoir, à longueur de journée subir les assauts de la faim, se sentir sucer les dernières gouttes d’un sang appauvri par les poux et les punaises… Ne plus jamais recevoir de nouvelles des siens, entendre les râles des mourants, voir les cadavres jetés nus devant les portes des « blocs », toutes ces horreurs s’acharnaient à vous briser les dernières fibres de votre résistance physique et morale ! Mais en dépit de tout, les patriotes de tous rangs, communièrent dans le même optimisme. Parmi eux malgré leur détresse, quelques F Maç réunis dans une même baraque vont trouver le courage de surmonter leurs misères et d’affronter tous les dangers pour créer et organiser une Loge Maçonnique. Ils marqueront à jamais ceux qui leur ont été proches. Les deux premiers convois de prisonniers politiques « N.N. » arrivent à Esterwegen dans la seconde quinzaine de mai 1943.(les 21 et 28 mai 1943). Ils viennent de Bochum où ils étaient emprisonnés depuis de longs mois. Parmi les premiers arrivants, 2 F Maç Franz ROCHAT et Jean SUGG. Franz ROCHAT a 35 ans,il est né à Saint-Gilles le 10 mars 1908. Initié à la L « Les Amis Philanthropes » pendant ses études à l’U.L.B. Pharmacien , Docteur en Sciences Pharmaceutiques Chef de Service puis Directeur Technique des Laboratoires Optima à Bruxelles. En mai 1940, il fait la campagne des 18 jours comme lieutenant-pharmacien. Son activité clandestine débute en 1941 Collaborateur au journal clandestin « La Voix des Belges ». Il est actif dans les Services de Renseignements et Action et Chef de Groupe de l’Intelligence Service en Belgique. Il est arrêté le 28 février par la Geheimfeld Polizei pour espionnage et aide à l’ennemi 5 mois plus tard, son transfert en Allemagne est décrété par le Gouvernement militaire. Il arrive à Bochum dans un groupe de 37 prisonniers arrêtés dans la même affaire, « le réseau Mill ». Il sera transféré à Esterwegen en mai 43 en même temps que son ami Jean SUGG. Jean SUGG, a 46 ans et est d’origine suisse allemande. Comme Franz ROCHAT, il est membre de la même L « Les Amis Philanthropes » Agent commercial en pharmacie, il le connaît professionnellement depuis plusieurs années et est son ami. Actif dans la résistance dès 1941, il collabore avec lui dans la diffusion de la presse clandestine dont « La Voix des Belges » et traduit notamment des textes allemands et suisses. Il participe aussi à l’aide aux réfractaires et aux aviateurs. Il est arrêté par la Geheimfeld Polizei le 21 mars 1942 Inculpé d’espionnage et d’aide à l’ennemi comme Franz ROCHAT. Il est transféré avec lui à Bochum et à Esterwegen Parmi les arrivants du 2ième convoi venant de Bochum, deux autres F Maç : Guy Hannecart et Paul Hanson. L’avocat Guy Hannecart, 40 ans, a été initié à la L « Les Amis Philanthropes n°3 ». Dès 1941, il est membre du Directoire National du Mouvement Nl. Belge. Avec Louis Schmidt, il dirige le clandestin « La Voix des Belges » auquel collaborent également Franz Rochat et Jean Sugg. Tous trois se connaissent donc bien avant leur arrivée à Esterwegen. Guy Hannecart est arrêté le 27 avril 1942, transféré à Bochum 8 mois plus tard, puis à Esterwegen le 28 mai 1943. Le second est le Juge Paul Hanson, âgé de 54 ans . Il est membre de la L Hiram à l’Orient de Liège. Docteur en droit de l’Université de Liège, il est successivement avocat au Barreau de Liège, Substitut du Procureur du Roi à Mons puis à Liège et, en 1937, Juge de Paix du Canton de Louveigné. Il est arrêté le 23 avril 1942. Depuis 1941, il participait à un Service de Renseignements et d’Action comme les trois précédents. En mars 1942, il rend un jugement en faveur de 121 agriculteurs qui refusent le paiement de cotisations à la « Corporation Nationale de l’Agriculture et de l’Alimentation » créée par l’occupant. Le jugement de Paul Hanson favorable aux paysans déclare la C.N.A.A. anticonstitutionnelle et « sans existence légale ». Un mois après, le 23 avril 1942, il est arrêté. Il est emprisonné pendant 3 mois à la prison Saint Léonard. Il est ensuite transféré à Bochum puis Esterwegen Le juge Hanson aurait été arrêté sur dénonciation d’un collègue magistrat catholique et, comme celui des autres fondateurs de la L Liberté Chérie, son nom figurait sur les listes de F M publiées dans les journaux d’extrême droite avant la guerre. Le fait étant connu des nazis, sans en faire étalage, le Juge Hanson ne cachait pas qu’il était F Maç Le 28 mai 1943, arrive aussi Fernand Erauw, âgé de 29 ans Directeur au Ministère – Vérificateur à la Cour des Comptes. Lieutenant de l’Armée Secrète, arrêté le 4 août 1942 pour «aide à l’ennemi«. D’abord à la prison de Saint-Gilles pendant 2 mois et 10 jours, puis à Bochum et enfin à Esterwegen. Il sera le seul initié à la L Liberté Chérie. Tous les 5 sont donc à la baraque.6 dès leur arrivée au camp et les 4 FF n’ont guère tâtonné pour se retrouver et se regrouper à la table 3. Ils vont y créer le Cercle Fraternel qui deviendra La Loge LIBERTE CHERIE. Les 2 premiers convois ont donc amené 800 prisonniers à Esterwegen, ils sont répartis dans l’ensemble des baraques et, au début, aucune de celles-ci n’a un effectif trop nombreux.(+/- 80 prisonniers) Les vides se combleront peu à peu à l’arrivée de nouveaux convois venant de Belgique et du Nord-Pas-de-Calais, notamment en octobre, novembre et décembre 1943. Dans la baraque 6, la population est des plus diversifiées, on y trouve des militaires de carrière, des fonctionnaires, des médecins, des juristes, des ingénieurs, des prêtres, des enseignants, des étudiants, des journalistes, des commerçants, des ouvriers, des artisans, des aristocrates…et, un unijambiste Liégeois qui faisait profession de mendiant au Quai de la Batte… Les regroupements aux tables se font en fonction des origines régionales, par affinités et par organisations de résistance. Les catholiques se rapprochent des deux prêtres et occupent surtout la partie droite de la baraque .Le soir, ils psalmodient des prières collectives à haute voix. Beaucoup moins nombreux, surtout au début, les « non-croyants » sont principalement aux deux premières tables avec le chef de baraque, Ephrem Van den Eede, et les partisans armés et aux autres tables de la partie gauche nettement plus clairsemées. A l’une de ces tables, les FF Rochat, Sugg, Hannecart et Hanson, leur « Cercle Fraternel » y sera pratiquement en réunion permanente. Le dimanche matin, les catholiques se réunissent dans le dortoir pour y entendre la messe célébrée par le Père Agnello qui est aveugle et l’Abbé Heymans. Pendant ce temps, les F Maç profitent de leur absence pour s’installer à une table délaissée par les catholiques et tiennent leurs réunions en toute quiétude à l’abri des regards indiscrets grâce aux armoires individuelles qui séparent les tables. Les 12 membres du R.N.J. et les 7 Francs-Tireurs Partisans Français sont en réunion à une autre table. Les autres non-croyants restés dans la salle de séjour, le Chef de baraque, Ephrem Van den Eede, 2 ou 3 de ses amis et 4 ou 5 Partisans armés dont René Deprez sont restés aux tables de part et d’autre de l’entrée. Ils surveillent le chemin de ronde et assurent la garde permanente. François l’unijambiste se tient à la porte du dortoir et en cas d’alerte, répercute le signal dans le dortoir. Toutes les réunions sont alors interrompues et chacun reprend sa place dans le réfectoire et s’y tient debout en silence. Quelques non-croyants assurent cette garde renforcée du dimanche matin et protègent en même temps la sécurité de la messe des catholiques, de la tenue de Loge maçonnique et celle de la réunion des Jeunes du R.N.J. et des F.T.P. Français. Il est évident que les F Maç ont profité de l’éloignement des nombreux catholiques pendant la messe pour se réunir dans des conditions de moindre promiscuité. Le « Chef de baraque », Ephrem Van den Eede, assistant social, échevin socialiste de Renaix, est bilingue et se débrouille très bien en allemand. Très courtois, il est apprécié de tous et maintient la concorde entre les différents groupes. C’est bien entendu avec son approbation qu’a été organisée la garde permanente. Jean Sugg, qui parle l’allemand lui aussi, est « interprète – homme de confiance » et travaille régulièrement dans les services administratifs du camp. De ce fait il a accès à « l’effectkamer » où sont entreposés les sacs contenant les vêtements et objets personnels des prisonniers. L’un de ceux-ci va lui demander de prendre, dans son sac, un écouteur téléphonique grâce auquel les prisonniers vont réaliser le poste-récepteur à galène qui permettra de capter les communiqués de Radio-Londres. Ils seront ensuite lus à haute voix dans les baraques et ces parias, que les nazis s’efforcent d’isoler totalement du reste du monde, sont finalement mieux informés que leurs gardiens sur le déroulement des opérations militaires. Pour les prisonniers, c’est surtout excellent pour garder un bon moral, indispensable condition de survie. Après les deux premiers convois importants de mai 1943, dans les mois qui suivent, les arrivées se succèdent par petits groupes venant de Belgique après une courte étape d’un jour ou deux à la prison de ESSEN. Le 28 août 1943, l’Abbé Froidure arrive à Esterwegen et, après un court séjour en baraque, il est admis au « Revier – Nord » dont il fera une terrible description, dans son livre « Le Calvaire des Malades au Bagne d’Esterwegen » publié en 1946. Le 12 octobre 1943, (donc 4 mois et demi après l’arrivée des 4 premiers) le journaliste, Luc Somerhausen, arrive à la baraque 6. Agé de 40 ans il a été initié à la L Action et Solidarité en 1925. Député auprès de GOB, Gr Secr Nat Adj de la Gr Commission, il est bien connu dans les milieux Maç Adjudant aux Services de Renseignements et d’Action, Juif, communiste et FM il a vraiment tout pour plaire aux Nazis. Il est arrêté par la Gestapo le 28 mai 43, transféré en Allemagne 4 mois plus tard. A la baraque 6, il rejoint la table des 4 FF qui l’y ont précédé. Le Cercle Fraternel compte donc ainsi 5 membres. Comme il connaît le mieux la procédure à suivre, il sera à l’origine de la création de la L. Liberté Chérie. En ce mois d’octobre 1943, d’autres groupes de prisonniers entrent à la bar.6. Parmi eux, quelques Partisans Armés Liégeois dont René Deprez qui vit toujours actuellement en 2009 à Durbuy. Le 15 octobre 1943, le Docteur Joseph Degueldre, un médecin de Pépinster arrive avec un groupe de l’Armée Secrète de la région de Verviers. Âgé de 39 ans, il a été initié à la L Le Travail en 1933. Membre de l’Armée Secrète depuis 1941, il a été agent actif de « Solidarité » Depuis la mi-1942 il appartenait à un Service de Renseignements et d’Action, le « S.A.R Bayard » en qualité de Chef de Sous-Section de Pépinster et environs. Arrêté sur dénonciation le 29 mai 1943 et interné à la citadelle de Liège. 5 mois plus tard, le 10 octobre 1943, il est déporté en Allemagne. Après 5 jours à la prison d’Essen, il est envoyé à Esterwegen le 15 octobre. A la baraque 6, avec ses six compagnons ils s’installent à la table 2. J. Degueldre ne se joint pas aux 5 FF à la table 3 et reste très discret, ses compagnons résistants de Verviers ne sachant pas qu’il est F Maç Il rejoint cependant les 5 FF de temps en temps et notamment le dimanche matin lorsque ses compagnons de la table 2 sont à la messe. Dès octobre 1943, ils sont donc 6 à participer aux travaux du Cercle Fraternel. En octobre 1943 arrive également Fernand Van Horn, le journaliste caricaturiste Horn du Journal « Le Soir ». Luc Somerhausen lui demandera de réaliser « un dessin symbolisant la lutte pour la liberté pendant la captivité qui servira de tapis de Loge. Le 15 novembre 1943, nous arrivons à 15 dirigeants nationaux et régionaux du Rassemblement National de la Jeunesse, une section du Front de l’Indépendance. Membres du « R.N.J. » depuis 1941, nous avons tous été pris par la Gestapo de Bruxelles, entre le 25 juillet et le 3 août 1943, dans une série de plus de cent arrestations en cascades que l’historien José Gotovitch appellera « La Razzia de Juillet 1943 ». Après quelques jours d’interrogatoires musclés au siège de la Gestapo à Bruxelles au 347 avenue Louise, nous sommes restés 3 mois à la prison de Saint-Gilles avant le transfert en Allemagne, via Essen et Esterwegen. Le 16 novembre 1943, 3 d’entre nous sont à la bar.5 et 12 à la baraque 6. Placés aux tables incomplètes, côté gauche de la baraque, 6 sont à la table 3 avec les F Maç, les 6 autres aux tables voisines. Jean Lagneau, licencié en sciences, diplômé de l’Université Libre de Bruxelles, Professeur à l’Athénée de Virton, peintre et historien de l’art, il est aussi journaliste communiste. Il s’installe à côté de son collègue Luc Somerhausen qu’il connaît bien et qu’il sait F Maç Joseph Berman, jeune juif bruxellois d’origine polonaise connaît lui aussi Luc Somerhausen. Il fait face à Jean Lagneau et est assis à côté du pharmacien Franz Rochat qui va rapidement s’attacher à lui. Berman, très intelligent et dynamique va sympathiser avec tous. En 1992, peu avant sa mort, il écrit un récit de captivité avec de saisissants portraits de compagnons tels qu’il les a connus alors qu’ils étaient déjà en Allemagne depuis plus d’un an dont 6 mois à Esterwegen. Voici, entre autres, ce qu’écrit Joseph Berman : « Le premier jour à la baraque 6 j’ai été placé à côté d’un homme très grand et squelettique. Il s’appelait ROCHAT, il était pharmacien et avait enseigné à l’U.L.B. Il savait à peine se tenir debout, il parlait très lentement et avec grand peine. Il n’était plus capable d’aller chercher sa ration et c’est tout naturellement que je me suis mis à son service. Je l’aidais comme je pouvais, il était si faible qu’il s’appuyait sur moi pour chaque déplacement. Sa longue captivité et la sous-alimentation l’avaient complètement épuisé. A la douche, c’était un squelette vivant, sa peau pendait comme un linge. Une ampoule électrique éclairait la salle de douche et il me semblait voir son squelette comme sur une radiographie. Comme s’il s’agissait d’une fatalité, il savait que pour lui c’était trop tard, ses forces diminuaient de jour en jour. Il voyait venir la fin. Il rêvait d’un tube de lait concentré, cela lui semblait le summum de la gastronomie. Il n’est pas rentré… Il était impossible que dans son état fin 1943, il ait pu tenir jusqu’à la libération. Guy Hannecart était un intellectuel, comme beaucoup de compagnons, il écrivait et utilisait pour cela une mine de crayon fixée sur un support de bois et le papier hygiénique qui nous était distribué parcimonieusement. A chaque distribution, je réservais quelques feuilles de papier à Guy Hannecart, c’est ainsi que j’ai sympathisé avec lui. Il écrivait des pièces de théâtre. Nous eûmes l’occasion d’apprécier son talent lors d’une des soirées que nous organisions certains soirs après l’appel. La lumière éteinte créait l’ambiance et, dans l’obscurité et le silence, nous avons écouté une pièce d’une grande intensité dramatique qui nous a tous émus. Ce fût un moment de rêve et d’évasion, nous étions tous sous le charme. A l’époque, Guy Hannecart était encore l’un des plus valides parmi le groupe des F Maç qui avaient déjà près de deux ans de captivité. Il avait une barbe superbe, blonde ou châtain clair, longue et étalée à la manière de Léopold II. Il émanait de sa personne, une force spirituelle, une dignité qui en imposait à tous. Le dr. J. Degueldre le surnomma « L’Empereur à la Barbe Fleurie ». Puis il y eut une inspection du camp par des officiers S.S. Sans doute trouvèrent-ils que nous ressemblions encore trop à des hommes. Ils donnèrent l’ordre à nos gardiens de nous faire raser, de supprimer les barbes et les moustaches. Pour Guy Hannecart, ce fut tragique. Sa barbe faisait partie de sa personnalité depuis sa jeunesse, elle lui donnait un style. Quand elle fut coupée, apparut un visage émacié, un cou maigre et fripé. Il n’était plus « l’Empereur à la Barbe Fleurie », il n’était plus qu’un détenu pitoyable, déguenillé et anonyme. Il m’a semblé que sa vitalité et son énergie se trouvaient dans sa barbe. En la perdant, il perdit tout à coup sa superbe, son courage et sa volonté de vivre. Guy Hannecart est mort non pas de sévices corporels ni de tortures physiques, il est mort de mort lente, épuisé par la faim, et par une trop longue captivité. Mais je reste convaincu que ce qui lui a porté le coup fatal, c’était d’avoir perdu sa barbe, par ordre d’un fonctionnaire arrogant et stupide qui pour affirmer la supériorité de sa race, voulait réduire les prisonniers à un troupeau anonyme de sous-hommes. De toutes les misères que nous avons vécues, rien n’est oublié, cela est comme occulté. Comme si mon esprit voulait rejeter les moments, pénibles dans l’ombre et mettre une lumière éclatante sur les moments de camaraderie, de solidarité et de chaleur humaine que nous avons partagés et qui nous ont aidés à survivre. Le Docteur Joseph Degueldre de Pépinster avait quarante ans à l’époque. Il avait été arrêté avec tout un groupe dont Henri Merland et le Baron Albert Del Marmol. C’était un personnage attachant, depuis Esterwegen jusqu’à notre libération, nous ne nous sommes pas quittés. Il avait un moral d’acier et malgré les circonstances beaucoup d’humour. Il veillait sur nous les jeunes comme un père. Il m’appelait le petit « Joseph » avec son accent de Verviers. Il avait un répertoire de chansons de carabins qu’il chantait fort bien lors des soirées que nous improvisions et nous reprenions les refrains au grand dam de certains curés scandalisés. On peut dire qu’il a contribué pour beaucoup au maintien du moral dans notre baraque. Je crois qu’il avait reporté sur nous l’affection qu’il ne pouvait donner à sa famille… Il m’a appris beaucoup de choses. Quand je pense à lui, c’est avec beaucoup d’émotion, non pas comme à un père mais plutôt comme à un frère aîné. Je considère que j’ai eu beaucoup de chance de vivre à ses côtés pendant près de 2 ans. » Le juge Paul Hanson a 54 ans et, après un an et demi de captivité, c’est déjà un vieil homme. Grand et fort avant son arrestation, il est terriblement amaigri lui aussi. Il est de ceux qui souffrent le plus de la faim. Malgré ses misères physiques, le juge Hanson garde toute sa lucidité et ses avis font autorité. Lors d’une mémorable discussion, chacun s’interroge quant à savoir si des compagnons ont éventuellement faibli devant les interrogateurs nazis. Le Juge Hanson clot les débats par un constat terrible mais d’une logique implacable : « Messieurs, s’il n’y avait pas de dénonciateurs parmi nous, nous ne serions pas si nombreux. » Jean Sugg, détaché à la « Kamer » comme ‘interprète homme de confiance‘, était peu présent à la baraque 6 et très discret. Nous l’avions surnommé « Sucre » Nous ne savions pas comment avait été réalisé le précieux poste à galène et ignorions la contribution importante de Jean Sugg qui, au péril de sa vie, avait réussi à ramener l’écouteur subtilisé à l’Effectkammer. Mais il était toujours le premier à nous annoncer l’arrivée des convois de nouveaux prisonniers venant de Belgique et, tous les dimanches matin, il participait aux réunions du Cercle Fraternel, plus tard, aux travaux de Liberté Chérie. Arrêté, un an après les 4 premiers, Luc Somerhausen, n’est arrivé à Esterwegen que depuis un mois. A 40 ans, il est encore relativement en bonne forme. Il a régulièrement de longs entretiens avec son collègue journaliste Jean Lagneau et son ami l’avocat communiste Fernand Lecocq arrêtés en même temps comme membres du Comité National du R.N.J. Parfois, le président national du R.N.J., l’Abbé Bourguignon, prend le risque de quitter subrepticement la baraque 5 pour venir se joindre à eux. Ces amis érudits, unis dans la lutte contre les nazis, se donnent la contradiction. Ils s’affrontent et opposent leurs arguments avec toute leur fougue. Ils ont soin pourtant de défendre leurs convictions philosophiques et politiques tout en restant courtois, à l’écoute l’un de l’autre. Dans ces échanges : - le prêtre Bourguignon est le bouillant zélateur. - Imperturbablement tolérant et amical, le scientifique Jean Lagneau est toujours prêt à douter et n’admet que l’évidence. - Lecocq est une sorte de timide, un faux sceptique qui cache pudiquement sa générosité débordante sous une argumentation parfois caustique. - A 40 ans, le F Maç Luc Somerhausen est l’aîné, le sage. Les 3 dirigeants du R.N.J., le prêtre et les deux militants communistes qui n’ont pas 30 ans, l’apprécient comme un médiateur qui, par sa seule présence tempère et catalyse leurs divergences. L’Abbé Bourguignon et le docteur Degueldre sont tous deux de Verviers et se connaissent bien. Parfois, le Dr. quitte la table 2 pour le rejoindre à la table 3 tandis qu’avec les deux frères Cauvain et le F.T.P. Français Abel Duthois nous venons assister à la réunion à laquelle bientôt les 5 autres F M participent eux-aussi. Nous étions jeunes alors et nous avons assisté, avec toute notre soif d’apprendre à ces merveilleuses joutes oratoires entre ces divers personnages érudits. C’était pour nous une école, une sorte d’université qui allait laisser une trace profonde et, plus tard, influencer toute notre vie. Dès les premiers jours à la baraque. 6, par Joseph Berman qui sympathise avec Franz Rochat et, Jean Lagneau ami de Luc Somerhausen, nous avions fait connaissance des 5 FF qui ne nous cachent pas leur appartenance à la F Maç.Par contre, le Dr. Degueldre restera toujours très discret à ce sujet, pourtant nous étions devenus de très bons amis. Ce n’est que bien longtemps après notre retour que nous en avons eu connaissance et tout récemment j’ai appris qu’il avait été initié en 1933. A la baraque, la vie est faite de la succession d’interminables journées d’inactivité et le premier objectif est de garder le moral cette indispensable condition de survie. Une brève promenade sous surveillance étroite sera le seul moment d’interruption. L’attente est pénible, la nourriture médiocre ne peut jamais calmer la faim lancinante qui tord l’estomac de crampes douloureuses et rend fou. Réunis par petits groupes, les prisonniers s’occupent en de longues discussions autour de divers conférenciers. Les aînés organisent des cours au profit des plus jeunes, des conteurs choisissent des sujets particulièrement intéressants et divertissants. A leur table, au centre de la partie gauche de la pièce, les F Maç marquent le déroulement des débats et leurs interventions sont très appréciées tant par la pertinence de leur argumentation que par leur attitude de tolérance. Souvent aussi, ils se rapprochent et s’entretiennent discrètement en petit cercle essayant d’éviter les importuns. Parfois, l’un des jeunes se met à fredonner…« Le temps des cerises », des chants révolutionnaires et est bientôt rejoint pour des chœurs improvisés notamment pour interpréter leur version du « Chant des Marais ». Pour les chrétiens, la prière occupe une place importante. Individuelle, elle est muette ou discrète à voix basse ; collective, elle est l’occasion de neuvaines dont la litanie couvre la voix des autres prisonniers non croyants. Le dimanche matin, les fidèles se réunissent au fond du dortoir pour une messe sans cérémonie ni communion. Au même moment, profitant de leur absence, les FF s’isolent discrètement à une des tables délaissées, le Cercle fraternel y tient réunion et c’est là que, plus tard, la R L LIBERTE CHERIE sera en travaux. A la baraque 6 les participants à la messe étaient les plus nombreux, il y avait pourtant plus de trente prisonniers qui s’en abstenaient : les Fr Maç, les 12 membres du Rassemblement Nl. de la Jeunesse, les 4 ou 5 P. A., les 7 FTP.français, le chef de baraque Ephrem Van den Eede, l’unijambiste Liègeois François,… Le 22 novembre 1943, un 7ième F Maç arrive à la baraque 6 : Amédée Miclotte, âgé de 41 ans Membre de la « L Les Vrais Amis de l’Union et du Progrès Réunis » Docteur en philosophie et lettres, il est professeur à l’Athénée de Forest Chef de section lui aussi aux Services de Renseignements et d’Action Il est arrêté, pour espionnage par la Geheim Feld Polizei le 29 déc. 1942. Il n’arrivera que 11 mois plus tard à Esterwegen. Ce 7ième Franc-Maçon rend la Loge juste et parfaite. Luc Somerhausen prépare le Cercle Fraternel à devenir une Loge régulière. Les modalités de la fondation furent exposées en détail aux cours de diverses réunions préliminaires par le F Somerhausen que sa qualité de député au Gr O et de membre de la Gr Com où il exerçait les fonctions de Gr Secr Adjoint avait familiarisé avec la procédure et les règles de formation des nouvelles Loges. Les fondateurs rédigent un texte de statuts d’une grande brièveté. Ils se mettent en relation avec le dessinateur Fernand Van Horen, « Horn » du Journal Le Soir arrivé à Esterwegen le 10 octobre 1943 et lui demandent de faire un dessin symbolique exaltant l’idée de la lutte pour la liberté pendant la captivité. Les fondateurs choisissent le nom de « LIBERTE CHERIE » Ils se sont très vraisemblablement inspirés des paroles du dernier couplet de la version du « Chant des Marais » que Luc Somerhausen chante avec nous : Mais un jour dans notre vie le printemps refleurira Liberté, Liberté chérie je dirai tu es à moi. La RL LIBERTE CHERIE est donc créée dans la seconde quinzaine de novembre 1943, probablement le 1ier dimanche après l’arrivée d’Amédée Miclotte soit le 28 novembre 1943. Les membres fondateurs sont : Franz ROCHAT (Secrétaire) et Jean SUGG arrivés à Esterwegen le 21 mai 1943. Paul HANSON (Vén. Maître) et Guy HANNECART à Esterwegen le 28 mai 1943 Luc SOMERHAUSEN (1ier Surv.) et Joseph DEGUELDRE arrivés en octobre 1943 Amédée MICLOTTE (Orateur) arrivé à Esterwegen le 22 novembre 1943. Le 7 février 1944, plus de 2 mois après la création de la Loge, un 8e FM arrive : Le F Jean-Baptiste De Schrijver âgé de 50 ans Membre de la L « La Liberté » à l’Orient de Gand. Colonel Breveté de l’Etat-Major. Actif dans un groupe de la Légion Belge dirigé par le Colonel Jules Bastin et qui compte 7 officiers de carrière. Le 2 septembre 1943, il est arrêté par la Geheimfeld Polizei et emprisonné à Louvain, pour espionnage et détention d’armes. Le 20 sept. 1943, il entre à Brendonck où il restera jusqu’au 3 février 1944 Après une brève étape à Saint-Gilles, il est transféré en Allemagne et arrive à Esterwegen le 7 février 1944, soit 5 mois après son arrestation. La loge ‘Liberté Chérie’ a été créée deux mois plus tôt et J.B. de Schrijver en sera le 1er. membre adhérent. Mais la dispersion du camp commence… Déjà à partir du 12 février 1944, plusieurs centaines de prisonniers N .N. d’Esterwegen dont quelques dizaines de la bar. 6, sont transférés à Börgemoor. Nous sommes dans le contingent avec les dirigeants du R.N.J. ainsi que René Deprez et l’un des fondateurs de « Liberté Chérie », le doct. Joseph Degueldre. Nous restons à Börgermoor pendant un mois : du 12 fév.au 13 mars1944. Pendant cette période, à la bar.6 , Joseph Degueldre étant à Börgermoor, Liberté Chérie compte 6 membres fondateurs et un adhérent J.B. de Schrijver qui occupe la stalle de second surveillant. A son retour d’Allemagne en 1945, le F Somerhausen nous dit que peu avant son départ d’Esterwegen, le 22 février 1944, « il participa activement à une cérémonie qui, pour être aussi simple que clandestine, consista dans l’initiation du profane Fernand ERAUW à qui il avait été proposé de se joindre aux fondateurs et qui avait accepté en parfaite connaissance de cause. Cette cérémonie eut lieu autour d’une des tables du réfectoire selon un rituel simplifié à l’extrême mais dont chaque partie était expliquée au néophyte qui participa ensuite aux travaux de l’Atelier. Fernand ERAUW sera le seul initié de « Liberté Chérie » qui compte ainsi un neuvième membre Entre-temps, tandis qu’arrivent encore de nouveaux prisonniers N.N. venant de Belgique, des groupes de plus en plus importants quittent Esterwegen et sont transférés vers d’autres lieux de détention plus à l’intérieur de l’Allemagne. Le 22 février 1944, Luc SOMERHAUSEN quitte Esterwegen et Liberté Chérie ne compte déjà plus que 7 FF.*. dont le nouvel apprenti Fernand Erauw. Le 13 mars 1944, le Dr. DEGUELDRE revient à Esterwegen en même temps que les membres du R.N.J. Le 15 mars 1944, Jean-Baptiste De SCHRIJVER part, il sera remplacé trois jours plus tard. Le 18 mars 1944, un mois après le départ de Somerhausen, le F Henri STORY arrive à Esterwegen. Il est âgé de 46 ans Membre de la L Le Septentrion à l’Orient de Gand. Il en a été VM et est 31e. Echevin de la Ville de Gand, directeur de banque. Capitaine des Services de Renseignements et d’Action, résistant par la presse clandestine, membre du Service Socrate, du Service Zéro, du Service Luc, il entretient le contact du Front de l’Indépendance avec l’Angleterre. Il est arrêté le 20 octobre 1943 et n’arrive à Esterwegen que 5 mois plus tard. Il sera le 2nd membre adhérent de « LIBERTE CHERIE » Le 24 mars 1944, dernier arrivage de prisonniers N.N. à Esterwegen . Paul HANSON part et sera tué au bombardement de Essen le 26 mars 1944. . Le 15 avril 1944 un gros contingent de N.N. est transféré vers Buchenwald mais 2 commandos de cent prisonniers chacun sont directement détachés du convois. Franz ROCHAT et 3 des dirigeants régionaux du R.N.J. font partie du 1er. qui est détourné vers la prison d’Untermansfeld. Dans le 2nd commando, le Docteur DEGUELDRE et 4 autres jeunes du R.N.J. : Joseph BERMAN, Marcel et Marius CAUVAIN et moi-même. Nous arrivons à la prison d’Ichtershausen où nous resterons jusqu’en avril 1945. Les 4 Mousquetaires (en 1994) de gauche à droite : Joseph Berman, Marcel Cauvain, Marius Cauvain, Franz Bridoux Le 17 avril 1944, Fernand Erauw quitte Esterwegen. Le 31 mai 1944, les 3 derniers membres de la L.LIBERTE CHERIE : Jean SUGG , Guy HANNECART et Henri STORY partent en même temps que les derniers « Nacht und Nebel » d’Esterwegen. Au printemps 1944, lors de cette dispersion, nos FF sont, hélas, au bout du rouleau… Leurs parcours se différencient mais presque tous s’acheminent inéluctablement vers un même aboutissement. - Le 26 mars 1944, Paul HANSON est tué dans un bombardement à ESSEN à 55 ans Il était l’aîné de la L LIBERTE CHERIE. - Le 5 décembre 1944, Henri STORY meurt à Gross-Rosen à 47 ans. - Le 6 janvier 1945, Franz ROCHAT meurt à Untermasfeld à 37 ans. - Le 8 février 1945, Amédée MICLOTTE meurt à Gross-Rosen à 42 ans. - Le 9 février 1945, Jean-Baptiste DE SCHRIJVER meurt à Gross-Rosen à 51 ans. - Le 25 février 1945, Guy HANNECART meurt à Bergen-Belsen à 41 ans. - Le 6 mai 1945, Jean SUGG meurt à Buchenwald à 48 ans, alors que le camp vient d’être libéré par les armées alliées. Deux jours plus tard, le 8 mai 1945, l’Allemagne capitule… Les « survivants »… Des membres de LIBERTE CHERIE ont survécus et sont revenus en Belgique en mai 1945. Après Esterwegen, Luc Somerhausen et Fernand Erauw se retrouvent à Sachsenhausen, à la fin d’un parcours atroce. Fin avril, début mai 1945, ils sont évacués dans une « marche de la mort » qui conduit les survivants dans les bois de Crivitz. Ils y sont abandonnés par les S.S. dans la nuit du 3 au 4 mai 1945 et recueillis par les soldats soviétiques dans la matinée du 4 mai. Ils quittent ceux-ci pour rejoindre les troupes alliées. Le 20 mai, ils sont pris en charge par une mission de la Croix-Rouge et, rapatriés à Bruxelles le 21 mai 1945. Tous 2 sont mal en point: Fernand Erauw malgré son mètre 84, pèse 32 kg. Quant à Luc Somerhausen un rapport médical signale : « nervosisme, amaigrissement, tachycardie, point pleurétique, scorbut, double perforation du tympan, diminution de l’acuité visuelle et de la mémoire ». Il sera hospitalisé et la guérison tardant il fait un long séjour à Chamonix. En août 1945, Luc Somerhausen révèlera l’existence de Liberté Chérie en demandant sa reconnaissance par le Grand Orient de Belgique. Contrairement à ce que l’on a affirmé antérieurement il n’y eut pas deux survivants de la Loge d’Esterwegen mais TROIS. Le 3ème, le Doct. Joseph Degueldre ne s’est manifesté qu’après 1975 pour affirmer avoir participé à la création de la Loge Liberté Chérie. Après Esterwegen, le docteur Joseph Degueldre est resté avec nous, dans le commando de 100 à la prison d’Ichtershausen en Thuringe jusqu’en avril 1945. Le 30 mars 1945, le commando de la prison d’Ichtershausen est transféré par train vers la prison de Wolfenbuttel. C’est dans cette prison que l’on exécute les prisonniers par décapitation. Après une quinzaine de km, à la gare d’Erfurt qui a été bombardée la veille, notre train est bloqué à quai juste à côté d’un convoi militaire armé. Enfermés dans notre wagon nous sommes aux premières loges pour subir un nouveau bombardement intense le soir et tandis que des wagons volent en éclats sur les quais voisins, à part quelques débris de vitres le nôtre reste intact. Entre deux alertes les gardiens nous font descendre dans un abri souterrain à côté de militaires en débandade et de civils allemands complètement paniqués. Le lendemain les voies de chemin de fer étant détruites, nous quittons la ville d’Erfurth complètement en ruine et rentrons à pied à Ichtershausen. Le 7 avril, nous en repartons en convoi dans une « marche de la mort » vers les montagnes de Tchécoslovaquie Le 9 avril, notre commando est réquisitionné par les autorités locales de la ville de Pössneck qui a été bombardée la veille. Nous sommes affectés au déminage des bombes non explosées. Le 11 avril, nous nous évadons à 11 avec le Dr. Degueldre Mr. Senge Un fermier allemand, va nous sauver en prenant le risque incroyable de nous cacher et de nous héberger tous les 11 jusqu’à l’arrivée des troupes américaines le 15 avril 1945. Nous apprendrons plus tard que ce fermier est en réalité un professeur du secondaire révoqué pour n’avoir pas voulu adhérer au Parti Nazi et qui, depuis, fait partie d’une organisation de résistance au nazisme... En 1955 les évadés de Pössneck se retrouveront pour fêter Mr. Senge. Le 7 mai 1945, le Dr. DEGUELDRE est rapatrié avec nous par avion militaire. Lorsque nous arrivons à Bruxelles, le tocsin sonne dans les églises. Le lendemain, l’Allemagne capitule… Le docteur Joseph DEGUELDRE est décédé le 19 avril 1981 à 77 ans, Luc SOMERHAUSEN le 5 avril 1982 à 79 ans et Fernand ERAUW le 8 avril 1997 à 83 ans. Nous étions 12 membres du Rassemblement National de la Jeunesse à la baraque 6 à Esterwegen. En 1944, 6 ont été condamnés par le Volksgericht et décapités à la hache : Aimé Verneirt, Jean Lagneau, Victor Lecocq, Roger Devuyst, Maurice Orcher et Alfred Steux. Un septième, Simon Goldberg a été pendu sans jugement parce que juif. Cinq sont revenus en 1945 : Jean Carlens est décédé en 2005, Joseph Berman est décédé en 1996. Nous sommes encore 3 en vie actuellement : Marius Cauvain à Boussu Marcel Cauvain à Saint Ghislain et moi-même à Rixensart. Mémorial sur le parvis de la RL Hiram à laquelle appartenait le Juge Paul Hanson VM de la RL Liberté Chérie Ainsi, au printemps 1943, 4 FF-Maç se sont retrouvés au camp de concentration « nazi » d’Esterwegen. Mémorial à la gloire de la RL Liberté Chérie Malgré leurs souffrances, malgré leur santé délabrée, malgré les pires sévices, malgré les dangers permanents, ils ont le courage de se réunir en un « Cercle Fraternel » dans lequel ils reprennent leur travail maçonnique. D’autres FF les rejoignent et, dès que les conditions requises sont réunies, ils créent une « Loge juste et parfaite ». Comme les « Soldats de la Tourbe » en lui donnant le nom de ’Liberté Chérie’, ils lancent un vibrant cri d’espoir, mais aussi un cinglant défi aux nazis destructeurs impitoyables de toute humanité et de toute velléité de liberté à ceux qui ne partagent pas leurs convictions. C’est un message exemplaire adressé à tous. PLUS JAMAIS CA !!! Désormais, nul n’en ignore, il faut écraser la « bête immonde » et rester vigilant ici et ailleurs, aujourd’hui et demain, pour éviter sa renaissance. Avec FORCE refusons toute intolérance Avec SAGESSE affirmons que la LIBERTE n’a de sens Que dans l’EGALITE et la FRATERNITE Oeuvrons ainsi à la BEAUTE du Temple de l’Humanité Suivons la trace de nos F de ‘LIBERTE CHERIE’ Et levons bien haut le ‘Flambeau’ qu’ils ont si fièrement dressé. J’ai dit V M F.B. (RL A P) 18 Février 2009 RL La Bonne Amitié n°2 Léopold De Hulster - NAMUR 6 Juin 2009 RL Le Maillon (Place Simonis) - BRUXELLES 10 Juin 2009 RL La Ligne Equitable (G.L) - MONS. 5 Octobre 2009 "Amis du Commerce et la Persévérance Réuni" - ANTWERPEN NOTE - Première intervention : Tenue des AP le 7/1/2002 - Première présentation de ma pl : Tenue des AP du 26/5/2003 - Deuxième intervention : Tenue de la L Franchise et Sérénité à Namur le 4/9/2003 - Deuxième présentation de ma pl (écourtée) Tenue mixte inter-obédientielle devant les Loges du mercredi rue du Persil (St.Jean d'Ecosse - Hermès - La Butte aux Cailles) 3°- Union et Charité Georges Pirson (Morlanwelz-La Louvière) 15/11/2003 4°- Maison de la Laïcité Charleroi 04/02/2004 5°- Imagine Bruxelles (Persil) 20/04/2004 6°- Hiram Liège 28/04/2004 7°- La Voûte Etoilée Huy 24/09/2004 8°- Sagesse et Raison Loupoigne 29/09/2004 9°- Amitié-Charité Sambre et Lumière (Onoz) 01/10/2004 10°- Tolérance et Liberté Verviers 17/01/2005 11°- Le Juste Milieu, Action et Progrès et ACSO 80 (rue du Persil) 13/05/2005 12°- La Nouvelle Alliance G.L Waterloo 15/06/2005 13°- Les Amis Philanthropes N°2 Oméga Bruxelles 04/10/2005 14°- La Truelle (D.'.H.'.) Ath 15/12/2005 15°-C.A.L. Rixensart 08/02/2006 16°- U.P. Bruxelles 21/03/2006 17°- La Parfaite Intelligence et l'Etoile Réunies Liège 26/01/2007 18°- Action et Solidarité n°1 15/09/2008 19°- La Bonne Amitié Léopold De Huslster Namur 18/02/2009 20°- Le Franc Maillon n°1 Bruxelles TBO 06/06/2009 21 °- La Ligne Equitable Mons 10/06/2009 En projet... Les Amis du Commerce et la Persévérance Réunis à Antwerpen 05/10/2009 A chacune des tenues où j'ai présenté cette planche le nombre de participants a été spécialement important (par rapport aux taux de fréquentations habituels) et les FF et les SS qui décoraient les col ont été particulièrement intéressés et m'ont fait part de leur émotion. Certains se sont déplacés jusqu'à trois fois à différentes tenues pour m'entendre et me réentendre, me poser des questions parfois à propos d'un grand-père ou d'un père, d'un ami que j'ai connu et dont j'avais cité le nom ou que j'aurais pu connaître à Esterwegen. Dans la suite, un certain nombre de communications téléphoniques de FF et de SS des différentes obédiences, pour demandes d'informations m'ont étonné ; entre autres celles d'un F, qui participe aux travaux de la GL en Flandre et alternativement à ceux d'ateliers de Ste Maxime sur la Côte d'Azur, et qui a l'intention de présenter une pl sur le sujet aux FF Français. J'ai reçu également des coups de fil de Luxembourg, de Lausanne d'un F qui se déplace ensuite pour me rendre visite en vue d'obtenir un maximum d'information afin de présenter une pl qui a été fort appréciée le 12 avril 2005, à la RL Le Progrès à l'Or de Lausanne. Plus tard encore c'est un Fr.'. Belge installé à Montpellier qui prend contact, vient me rencontrer chez moi pour s'informer et présente ensuite une planche à Montpellier, à Lille et à Bruxelles. J'ai également été contacté par "L'Ordre de Lyon" et L'Orient de Bordeaux. L'édition de la plaquette publiée par les A P est épuisée ainsi que celle du G.O.B. qui envisage une 3ème édition. Un éditeur qui m'a aussi demandé d'écrire mon autobiographie qu'il voudrait publier et diffuser largement dans les pays francophones et éventuellement en traductions !!!

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4/12/2009

A PROPOS DE LIBERTE CHERIE

Pièces d’un “puzzle” ?! Le 15 novembre 1943, nous arrivons à Esterwegen dans un groupe de 15 résistants arrêtés par la “Gestapo” de Bruxelles fin juillet - début août 1943. Le lendemain, douze d’entre - nous se retrouvent à la baraque 6 et nous y resteront jusqu’au 12 février 1944. A cette date, plusieurs centaines de P.P. N.N. sont transférés à Börgermoor jusqu’au 13 mars 1944.Nous faisons partie de ce contingent ainsi que le Dr. Degueldre et son groupe. Le 13 mars 1944 nous revenons à la baraque 6 et nous y resterons jusqu’au 14 avril. Nous allons quitter définitivement Esterwegen le 14 avril 1944 pour un transfert vers l’intérieur de l’Allemagne. Dés le jour de notre arrivée à Esterwegen , 6 membres de notre groupe sont installés à la même table que cinq FF.: 4 d’entre-eux sont arrivés dans les premiers contingents en mai 1943 : Franz Rochat, Jean Sugg , Guy Hannecart et Paul Hanson. Le cinquième Luc Somerhausen n’est à Esterwegen que depuis le 12 octobre 1943. Comme il connaît son collègue journaliste Jean Lagneau qui fait partie de notre groupe de 12, il l’invite à sa table et 5 des amis de Lagneau se joignent à lui. Parmi ceux-ci, Simon Goldberg étudiant à l’U.L.B. et Joseph Berman qui eux aussi connaissent Somerhausen. Et ainsi, très vite nous sommes en relation directe avec les F.:-M.: qui ne nous cachent pas leur appartenance mais tiennent leurs réunions entre -eux, tandis que nous nous écartons discrètement. A la table la plus proche, dans un groupe de prisonniers arrivés à Esterwegen le 15 octobre 1943, un autre F.: le docteur Joseph Degueldre de Pépinster qui ne dit pas à ses compagnons qu’il est F.*.M.*. Bien des années après notre retour d’Allemagne nous apprendrons qu’il est Franc-Maçon et nous croirons longtemps qu’il n’a été initié qu’après la guerre. Tout récemment, j’ai appris qu’il avait été initié en 1933 et dans une planche présentée à la Loge des Amis Philanthropes en 1982, le F.: Fernand Erauw déclare : “ A la suite d’un article publié dans les feuillets du G.O. en décembre 1975, certains F.:F.: se sont manifestés, dont un F.: Degueldre, un médecin de Verviers qui a dit : “Moi aussi j’ai fait partie de “Liberté Chérie”... Le 16 novembre 1943, il y a donc 6 F.: Maîtres dans la baraque et le 22 novembre lorsqu’arrive Amédée Miclotte il est le 7ième M.: et rend la L.: juste et parfaite. A condition d’admettre que Guy Hannecart et Joseph Degueldre ont bien été deux des fondateurs de Liberté Chérie celle-ci a donc été créée dans la seconde quinzaine de novembre 1943 comme l’affirment le F.: Somerhausen et le F.: Erauw après lui. Pourtant, les noms de ces deux FF:. ne figurent pas sur la liste des 7 fondateurs présentés plus tard par le F.: Somerhausen ?!?! -2- Dans une première lettre, datée du 26 août 1945, soit à peine deux mois après son retour, le F.: Luc Somerhausen écrit au Sér.: G.: M.: du Grand Orient pour demander la reconnaissance de la Loge “Liberté Chérie”. Il écrit notamment : “J’espère pouvoir reconstituer à peu près la liste des adhérents Voici les noms de ceux qui me sont revenus à la mémoire actuellement : Hanson +, Jean Sugg +, F. Rochat +, H.Declercq +, Van Biesbrouck +, Hannecart +, Van Dubelen +, Amédée Miclotte ?, Notaire De Hemme , Louis Camu, Jean Allard. Soit, onze noms, avec celui de Luc Somerhausen cela nous donne douze membres. Dans sa lettre du 8 octobre 1945: “Sous la présidence de feu le F.:Hanson , la loge, siégeant illégalement, décida l’admission sous réserve d’initiation régulière future du prof.: Fernand Erauw fonctionnaire à la Cour des Comptes, 172 avenue Woeste à Jette. Fernand Erauw assista ultérieurement à nos réunions et, après mon départ du camp donna même une conférence. Soit, un treizième nom cité par Luc Somerhausen. Le 9 décembre 1945, Luc Somerhausen remercie le Sér.:Gr.:M.: “Liberté Chérie peut prendre rang, parmi les L.: de l’obédience à dater de sa constitution qu’on peut fixer aux environs du 15 novembre 1943. Jean Tytgat dont on pourrait éventuellement reconnaître l’initiation comme celle de Fernand Erauw, ayant été initié lui aussi à Esterwegen. Je serais heureux de connaître les noms des FF.: qui ont appartenu à Liberté Chérie après mon départ en février 1944. (22 février 1944). Soit Jean Tytgat un quatorzième nom et,de plus, il laisse supposer que d’autres noms pourraient être ajoutés à cette liste , sans toutefois préciser davantage. Trente ans plus tard, en décembre 1975, dans les “Feuillets d’information du G.:O.:B.: le F.: Somerhausen retrace, selon ses souvenirs, l’épopée de la création de “Liberté Chérie”. Il y donne les noms de 7 FF.:qui ont créé la L.: à la baraque 6 : Paul Hanson - François Rochat - Jean Sugg -Amédée Miclotte Jean De Schrijver - Henry Story et Luc Somerhausen. A partir de ce moment, ce sont les seuls noms qui seront retenus comme fondateurs de “Liberté Chérie” ?!?! Celui de Fernand Erauw sera ajouté comme nouvel initié Il ajoute : “Des recherches entreprises après guerre il résulte que d’autres FFF.: que les 7, habitant la baraque 6 d’Esterwegen étaient détenus dans ce camp. Le fait qu’ils ne figurent pas parmi les fondateurs de la L.:Liberté Chérie et qu’ils n’étaient même pas connus par les 7 Maç.: résulte tout simplement de ce que, comme on l’a dit, tout contact était interdit entre les divers baraquements, sauf contacts exceptionnels et dangereux, exclusifs de tout entretien permettant une reconnaissance maç.: Ultérieurement donc, il a été possible d’établir que se trouvaient au camp les FFF.: Octave Tiquet - Guillaume Hannecart - Louis Schmidt - Herman De Clercq - et Raymond Volkerick -3- Ainsi , sur cette liste de noms des 7 fondateurs de Liberté Chérie, nous retrouvons ceux de 5 FFF.: qui figuraient déjà dans la lettre du 26 août 1945: Paul Hanson - Franz Rochat - Jean Sugg - Amédée Miclotte et Luc Somerhausen. Les noms de Jean-Baptiste De Schrijver et Henry Story apparaissent pour la première fois en 1975 et Guy Hannecart , qui était cité en 1945 ne figure pas parmi les 7 fondateurs. Luc Somerhausen déclare que Guillaume Hannecart n’était pas à la baraque 6 ! Or, avec mes 3 compagnons de captivité libérés en 1945,- dès notre arrivée à la baraque 6, le 16 novembre 1943 et jusqu’au début de la dispersion en février 1944- nous avons bien connu l’avocat - poète et dramaturge Guy Hannecart , que nous avions appelé “L’Empereur à la barbe fleurie”. Par contre, aucun de nous n’a connaissance du séjour de Jbste. De Schrijver et de Henry Story. Bien sûr, ils étaient Flamands et nous des handicapés linguistiques Wallons !!! Néanmoins, en consultant leurs dossiers respectifs, j’ai pu m’assurer qu’ils avaient été Prisonniers politiques à Esterwegen.. Toutefois, ces deux grands résistants ont été arrêtés en septembre et octobre 1943 ils ont d’abord été internés dans les prisons belges de Gand, Leuven, Saint-Gilles et Breendonk. Jbste. De Schrijver est arrivé à Esterwegen le 7 février 1944, Henry Story le 18 mars 1944. Ils n’étaient donc pas présents à Esterwegen en novembre 1943 et à cette date, même avec Guy Hannecart , nous n’aurions plus que 6 Maîtres Maç.: à la baraque 6. Ce n’est que tout récemment que nous avons appris qui était le 7ième. Arrivé le 15 octobre 1943, 3 jours après Luc Somerhausen, le Dr. Joseph Degueldre médecin à Pépinster, avait été initié à la R.:L.: Le Travail à l’Or.: de Verviers en 1933. Nous l’avons très bien connu à la baraque 6 dés le 16 novembre 1943 et à partir de ce moment nous ne l’avons plus quitté qu’après notre retour en Belgique. Ensemble à Esterwegen et à Börgermore , puis à la prison d’Ichtershausen du 16 avril 1944 au 7 avril 1945 A cette date nous avons été évacués dans une “marche de la mort” et nous sommes évadés ensemble à Pösneck le 11 avril 1945. Libérés par les troupes américaines le 15 avril et rapatriés en avion le 7 mai 1945. Dans une planche présentée à la Loge “Les Amis Philanthropes” le 23 octobre 1982, le F.: Fernand Erauw déclare : “A la suite d’un article publié dans les feuillets du G.O. en décembre 1975, certains FF.: se sont manifestés, dont un F.: Degueldre, un médecin de Verviers qui a dit : Moi aussi j’ai fait partie de Liberté Chérie”. En conclusion il semble tout a fait probant d’affirmer que la L.: ayant été créée en novembre 1943 : les 7 fondateurs sont : Franz Rochat - Jean Sugg - Guy Hannecart - Paul Hanson - Luc Somerhausen - Joseph Degueldre et Amédée Miclotte. Jean-Baptiste Deschrijver et Henry Story sont 2 membres affiliés ultérieurement Fernand Erauw est le seul initié à la R.:L.: Liberté Chérie peu avant le départ définitif de Luc Somerhausen le 22 février 1944. Chronologie : - Lundi 7 février 44 arrivée de Jbste. De Schrijver - Samedi 12 février 44 départ de J. Degueldre à Börgemore - Dimanches 13 et 20 février 44 dernières tenues auxquelles participe Luc Somerhausen .Il y a donc toujours 7 M..M.. car - JBste. De Schrijver remplace J.Degueldre et est 2d. Surveillant. lorsqu’on y procède à l’initiation de Fernand Erauw . - Le mardi 22 février 1944 Luc Somerhausen quitte définitivement Esterwegen. - Le 13 mars 44, J. Degueldre quitte Börgermor et revient à la baraque 6 - Le 15 mars 44, J.B. De Schrijver quitte Esterwegen. - Le 18 mars Henri Story arrive à Esterwegen presque un mois après le départ de Somerhausen qui n’a donc pas pu l’y connaître à la baraque 6 - Dans les jours et les semaines qui suivent les autres partent avec de petits groupes vers des destinations diverses. - 7 vont y trouver la mort :Franz Rochat-Jean Sugg-Paul Hanson-Guy Hannecart- Amédée Miclotte-J.-Bste. De Schijver et Henry Story - Joseph Degueldre-Luc Somerhausen et Fernand Erauw sont rapatriés en mai 45. -4- L’influence supposée des prêtres catholiques. Lorsqu’il arrive à la baraque 6 (le 12 octobre 1943), il découvre 4 F.’. M.’. qui sont à Esterwegen depuis 4 mois et demi (mai 1943) et se sont regroupés à une même table constituant ainsi un “Cercle Fraternel”. Luc Somerhausen n’était donc pas présent au moment où s’est réalisé ce regroupement. Plus de trente ans plus tard, lorsqu’il essaye de retracer les circonstances et conditions de création de la Loge Liberté Chérie à la demande du secrétaire permanent du G.’.O.’., il s’interroge et émet une hypothèse : “Il serait bien difficile aujourd’hui - trente ans après les faits - de dire si c’est la ferveur religieuse des prêtres qui a conduit les Maç.’. à se rapprocher toujours est-il qu’au hasard des conversations quelques FFF.’. s’étaient déjà retrouvés et dûment reconnus. (Cf. Les Feuillets d’Informations du G.’.O.’.B.’.) L’organisation de la garde pour surveiller les allées et venues des gardiens afin de donner l’alerte en cas de visite intempestive de l’ennemi existait elle aussi bien avant l’arrivée de Luc Somerhausen. Elle n’était d’ailleurs pas le fait de la seule baraque 6 - le même système se retrouvait dans toutes les baraques. et fonctionnait de manière permanente donc pas uniquement le dimanche matin. Toutefois pendant la messe, qui se tenait au dortoir, l’unijambiste liégeois François s’installait près de la porte de communication entre le réfectoire et le dortoir et était prêt à intervenir pour répercuter le signal “22" dans le dortoir pour avertir ceux qui étaient à la messe. Pendant ce temps là, en même temps, les FFF.’. profitaient de l’absence des catholiques pour s’installer à une des tables délaissées et y tenir leurs travaux en toute discrétion. Ces travaux étaient donc normalement couverts par la garde permanente et il n’était pas nécessaire de demander l’aide des catholiques d’autant plus que ceux -ci étaient au même moment occupés à la messe. La garde permanente était assurée par les “non-croyants” “non-Maç.’.” qui à partir de novembre 43 étaient trois fois plus nombreux que les FFF.’.(12 membres du R.N.J. - 7 F.T.P. Français - 4/5 P.A.Liègeois le chef de baraque Ephrem Van den Eede, François l’unijambiste,...) FranzBridoux

3/04/2009

Histoire d'une Loge dans un camp de concentration : LIBERTE CHERIE

HISTOIRE D’UNE LOGE DANS UN CAMP DE CONCENTRATION LIBERTE CHERIE Sujet : Je fais suivre comme demande par un F*Mes amisJe vous laisse prendre connaissance, c'est très émouvant.Les photos sont accessibles sur Wikipedia (lien en fin de message)A l'heure ou renaît une nouvelle forme de totalitarisme, il est bon de se souvenir de FF.°. Qui ont porté notre serment au delà des simples Mots.Souvenons nous !Voici des Hommes« Liberté chérie » est la seule loge maçonnique connue pour avoir fonctionné à l'intérieur d'un camp de concentration nazi pendant la Seconde Guerre mondiale.Monument dans le camp de concentration d'EsterwegenDétail du monumentSommaire1 La loge2 Les membres de la loge3 Le monumentLa logeLe 15 novembre 1943, sept francs-maçons belges déportés pour faits de résistance fondèrent la loge maçonnique Liberté Chérie dans le baraquement n°6 du Camp de concentration Emslandlager VII d'Esterwegen. Le nom de la loge fut choisi d'après les paroles duchant La Marseillaise.Ses sept fondateurs étaient:Paul Hanson,Luc Somerhausen,Jean De Schrijver,Jean Sugg,Henry Story,Amédée Miclotte,Franz Rochat,Par la suite, ils initièrent, puis élevèrent jusqu'au troisième degré le Frère Fernand Erauw, un autre belge.Paul Hanson fut élu Vénérable Maître. Les Frères réunissaient la loge dans le baraquement n°6 autour d'une table qui était habituellement utilisée pour le tri des cartouches. Un prêtre catholique déporté avait accepté de faire le guet afin de protéger leurs réunions.Le baraquement n°6 était occupé par des prisonniers Nacht und Nebel ("nuit et brouillard") étrangers. Les camps d'Emslandlager étaient un ensemble de camps dont l'histoire est présentée dans l'exposition permanente du centre de documentation et d'information de Papenburg.Cet ensemble de quinze camps était établi près de la frontière avec les Pays-Bas et étaient administrés depuis Papenburg.Luc Somerhausen décrivit l'initiation d'Erauw et les autres cérémonies comme étant des plus simples. Ces cérémonies eurent lieu à l'une des tables au moyen d'un rituel extrêmement simplifié dont toutes les composantes furent expliquées au candidat afin que, par la suite, ilpuisse participer au travail de la loge. Elles furent protégées des regards des autres prisonniers et des surveillants par la communauté de prêtres catholiques qui était déportée dans le même baraquement.Il y avait plus d'une centaine de prisonniers dans le baraquement n°6, où ils étaient enfermés pratiquement 24 heures sur 24, n'ayant le droit de sortir qu'une demi-heure par jour, sous surveillance. Pendant toute la journée la moitié des prisonniers triait des cartouches etdes pièces de radios. L'autre moitié était contrainte de travailler dans des conditions effroyables dans les carrières de tourbe des environs. L'alimentation était si pauvre que les prisonniers perdaient en moyenne 4 kg chaque mois.Après la première tenue et l'admission du nouveau Frère, d'autres réunions thématiques furent organisées. L'une d'entre-elles fut dédiée au symbole du Grand Architecte de l'Univers, une autre à l'avenir de la Belgique et une autre à la place des femmes dans la franc-maçonnerie. Seuls Somerhausen et Erauw survécurent à la détention et la loge cessa ses travaux en 1944..Les membres de la logeLe Vénérable Maître de la loge, Paul Hanson fut transféré et mourut dans les ruines de sa prison, détruite par un raid allié sur Essen le 26 mars 1944.Jean Sugg et Franz Rochat appartenaient à la loge des "Amis philanthropes":Le docteur Franz Rochat, un professeur d'université, pharmacien et directeur d'un important laboratoire pharmaceutique était né le 10 mars 1908 à Saint-Gilles. Il travaillait clandestinement pour le journal de la résistance "la voix des belges". Il fut arrêté le 28 février 1942, fut transféré à Untermansfeld en avril 1944 et y mourut le 6 avril 1945.Jean Sugg était né le 8 septembre 1897 à Gand et était d'origine suisse-allemande. Il travaillait avec Franz Rochat dans la presse de la résistance, traduisant des textes allemands et suisses, et participa à différent journaux clandestins, dont "La Libre Belgique", "La Légion Noire", "Le Petit Belge" et "L'Anti Boche". Il mourut dans les camps le 8 février 1945.Le Dr. Amédée Miclotte était un professeur. Il était né le 20 décembre 1902 à Lahamaide et appartenait à la loge "Union et Progrès". Il fut aperçu pour la dernière fois en détention, le 8 février 1945.Jean De Schrijver était un colonel de l'armée belge. Il était né le 23 août 1893 à Alost. Il était membre de la loge "La Liberté" de Gand. Le 2 septembre 1943, il fut arrêté pour espionnage et possession d'armes. Il mourut en février 1945.Henry Story était né le 27 novembre 1897 à Gand. Il était membre de la loge "Le Septentrion" à Gand. Il mourut le 5 décembre 1944.Luc Somerhausen, un journaliste, était né le 26 août 1903, à Hoeilaart. Il fut arrêté le 28 Mai 1943 à [Bruxelles]]. Il appartenait à la loge "Action et Solidarité n°3" et fut Grand Secrétaire-adjointdu Grand Orient de Belgique.Fernand Erauw, {Assessor at the Audit Office??} et officier de réserve dans l'infanterie, était né le 29 janvier 1914 à Wemmel. Il fut arrêté le 4 août 1942 pour appartenance à l'Armée secrète. Il s'évada et fut repris en 1943.Les survivants Erauw and Somerhausen se retrouvèrent en 1944 dans le camp de concentration d'Oranienburg Sachsenhausen et restèrent à jamais inséparables par la suite. Au printemps 1945, ils participèrent à la "marche de la mort". Alors qu'Erauw mesurait 1,84m, il ne pesaitplus que 32 kg, le 21 mai 1945 à l'hôpital Saint-Pierre de Bruxelles.En août 1945, Luc Somerhausen envoya un rapport détaillé au Grand Maître du Grand Orient de Belgique dans lequel il relatait l'histoire de la loge "Liberté chérie". Il mourut en 1982, à l'âge de 79 ans. Le dernier témoin, Fernand Erauw, mourut à l'âge de 83 ans, en 1997.Le monumentUn monument, créé par l'architecte Jean De Salle, fut élevé par les francs-maçons belges et allemands le 13 novembre 2004. Il fait désormais partie de l'ensemble du mémorial d'Esterwegen. Wim Rütten, Grand Maître de la Fédération belge du Droit Humain déclara dans son discours : « Nous sommes assemblés ici aujourd'hui, dans ce cimetière d'Esterwegen, non pas pour prendre le deuil, mais pour exprimer publiquement une pensée libre : à la mémoire de nos Frères, les droits de l'Homme ne seront jamais oubliés !Transmis pour que cela ne s'éteigne pas !Les Images du Monument Souvenir sont accessibles sur Wikipedia à l'adresse:http://fr.wikipedia.org/wiki/Libert%C3%A9_ch%C3%A9rie_(loge_ma%C3%A7onnique)Fraternelles cordialitésJean-Georges Bonjour à Toutes te tous,Suite à mon message du 30 décembre relatif à la Loge Liberté Chérie, je fais suivre un document signé du seul initié par cette loge:Chapitre I - "Liberté Chérie" à travers les années Pendant la période 1945-75, c'est le black-out complet, son souvenir n'existe pas et semble tout à fait occulté. Ainsi pendant trente ans on n'entendit rien, on ne vit rien, on n'écrivit rien, on ne dit rien, tout cela semble définitivement oublié. La sortie du tombeau, le déclenchement de l'intérêt soudain, se situent le 18 avril 1975, lorsque je reçois une lettre du CEDOM - Centre de documentation maçonnique - me disant ceci : "Plusieurs Frères souhaiteraient être documentés, de manière précise, sur l'activité maçonnique qui s'est développée pendant la guerre 1940-45 au Camp d'Esterwegen, au sein de la Loge "Liberté Chérie". Pouvez-vous nous fournir de précieux renseignements, vous souvenez-vous du nom des Frères et que sont-ils devenus, quelles étaient les activités en Loge, etc ... ?". J'en parle à l' époque à l'unique survivant des sept fondateurs de "Liberté Chérie", notre Frères Luc S. Nous nous sommes réparti les tâches: par mes attaches administratives avec le Ministère de la Reconstruction, je réunis toute la documentation possible. Luc rédige l'article sur "Liberté Chérie" qui paraîtra dans les feuillets d'information du G.O.B. , en décembre 1975 sous le numéro 73 et sous le titre : "Une Loge belge dans un camp de concentration". C'était à l'occasion du 30ème anniversaire de la libération des prisons et des camps de concentration nazis. Luc S. rejoignit, il y a plus de dix ans - 5 avril 1982 - l'Orient Eternel. C'est alors que je pris, moralement, sa succession et sortis de l'ombre m'inspirant d'un passage du "Chant des Partisans": "Ami, si tu tombes un ami sors de l'ombre à ta place". Depuis lors j'ai narré, de temps à autre , en français ou en néerlandais, au G.O.B. , au D.H. ou à la G.L.B. l'odyssée de "Liberté Chérie". Ce sujet, à l'approche du 50ème anniversaire de la libération du pays en 1944 et de la libération des prisons et des camps en 1945, connaît un regain d'intéret et d'actualité. Après déroulement normal de la vie, il rejoindra l'Orient de l'oubli éternel ! Un des moments forts de cette narration fut certainement le 10 mai 1986, date choisie, où je fus convié par la Loge "Fraternité", première Loge créée après guerre, ayant groupé bon nombre de résistants, à participer à une cérémonie commémorative ayant comme thème "La Franc-Maçonnerie dans la résistance" où prirent la parole, outre le S.G.M. N. Sylvain L. et le Vénérable Maître de la Loge le Frère Willem V., le Frère José G. ("Le Libre Examen"), historien et chercheur au Centre d'Histoire de la deuxième guerre mondiale dont il est actuellement le directeur. Il parla de "l'occupant et la Franc-Maçonnerie. " Le Frère Henri N. ("ACSO 3"), ancien professeur à l'U.L.B., résistant et un des fondateurs et dirigeants du "Groupe G", c'est-à-dire "Groupe général de sabotage de Belgique", nous décrivit les activités de ce mouvement de résistance. ll publia, quelques mois après, un livre sur la Résistance intitulé : "Avant qu'il ne soit trop tard, titre prémonitoire s'il en est puisqu il devait, moins d'un an après cette publication, rejoindre lui aussi, l'Orient Eternel ! J'étais le troisième orateur et narrai, en néerlandais - équilibre linguistique oblige - l'odyssée de "Liberté Chérie". "Fraternité" édita, conjointement avec le G.O.B., une plaquette de cette séance sous le titre de "La Franc-Maçonnerie et la Résistance 1940-45". Chapitre II - Le camp de concentration d'Esterwegen Ce camp se situe en Frise orientale dans une zone de tourbières et de marais, plus ou moins à hauteur de la ville hollandaise de Groningen et de la ville allemande d'Oldenburg, non loin de la ville de Brême, à une vingtaine de kilomètres de la frontière des Pays-Bas. Ce camp de concentration est l'un des tout premiers camps nazis. Il y en a sept dans la région autour du centre qui est la petite ville de Papenburg. De 1933 à 1939, il sera dirigé par les SS. Y sont internés les opposants au régime. Ils travaillent dans les tourbières, ils s'appellent "die Maursoldaten" - les soldats des marais ou de la tourbe. Ils inspirent un chant qui sera celui des prisonniers politiques allemands; en français, ce chant s'intitulera : "Le Chant des Marais". Après 1939, l'administration du camp est confiée à l'administration pénitentiaire et les SS sont remplacés par des gardiens de prison : ce fut la chance de "Liberté Chérie". En décembre 1941, Hitler crée une nouvelle catégorie de détenus politiques de nationalité étrangère : les N.N. - en allemand "Nacht und Nebel" - Nuit et Brouillard c'est-à-dire séparé du monde, en état de mort civile : "Alles Sperr" ou coupé de tout : pas de colis, pas de correspondance, pas de renseignements, c'est-à-dire isolé s'il est en prison, et hors de tout contact avec l'extérieur. Sont classés dans cette catégorie ceux soupçonnés d'espionnage, d'activités révolutionnaires ou "terroristes", d'aide à l'ennemi - bien entendu les Alliés - de détention illégale d'armes, c'est-à-dire de résistants à l'ennemi. J'ai eu le plaisir et l'honneur d'être classé dans cette catégorie. Si des renseignements étaient demandés aux allemands au sujet de l'un ou l'autre N.N., la réponse était toujours identique, c'est-à-dire le néant : " aus Staatspolitzeilichen Grönden kann weder eine Auskunft öber seinen verbleib noch seinen gesund - heitszustand erteilt werden ". Esterwegen est un camp disciplinaire, un "strafgefangenlager" qui voit arriver plusieurs convois d'étrangers N.N. dans le courant de l'année 1943, venant de Belgique, du Nord de la France et des prisons de la Rhur - je viens, pour ma part de la prison de Bochum. Ils arrivent au camp et constitueront une population de 700 à 800 hommes, 90 % de Belges, 10 % de Français, de Hollandais, de Luxembourgeois et quelques autres étrangers. Il y a dans ce camp quatre particularités : 1- l'autorité dirigeante : ne sont pas des SS mais des gardiens de prison; 2 - tous des résistants arrêtés pour motifs patriotiques; 3 - une très grande majorité de Belges et, enfin, 4 - tous sont des N.N. Ceci explique la possibilité extraordinaire et tout de même hasardeuse, dangereuse mais unique, de la création en camp de concentration de la Loge "Liberté Chérie". Chapitre III - La création de " Liberté Chérie " Cette création eut été impensable et irréalisable dans un camp comme celui de Sachsenhausen où nous sommes dirigés par après. Pourquoi ? Parcequ'au niveau supérieur, la haute main sur le camp est uniquement entre les mains des SS, mais au niveau journalier, le camp est dirigé par les prisonniers eux-mêmes, arrêtés pour les motifs les plus divers et les moins recommandables : des criminels, des voleurs, des asociaux. Ils avaient, en pratique, l'administration du camp en mains avec un droit de vie et de mort sur les détenus sans devoir en référer à qui que ce soit, c'étaient ce que l'on appelle les "triangles verts", les "triangles noirs". ll y avait également les "triangles roses", les homosexuels et quelques uns, qui étaient des "heimatslos". Il existait une véritable lutte, au niveau allemand, entre les prisonniers de droit commun et les prisonniers politiques allemands pour s'approprier la suprématie dans la direction des camps. A signaler aussi l'attitude correcte et digne d'une secte, "les Témoins de Jehovah", qui étant contre la guerre refusaient le service militaire et étaient, de ce fait, la bête noire des SS. Dans ce camp toutes les nationalités étaient mêlées ainsi que tous les motifs d'arrestation, c'était, par conséquent, une véritable "Tour de Babel" où tout se centralisait. Revenons Esterwegen . L'aspect général du camp : ce sont des baraquements de part et d'autre d'une allée centrale, séparés par des fils barbelés. A droite se trouve le camp allemand, à gauche le camp pour les étrangers. Les baraquements ont trois divisions : à l'avant, une salle de séjour contenant des tables et des bancs, au milieu un grand dortoir avec châlits superposés et, à l'arrière, des robinets (le lavoir) et des toilettes collectives. Interdiction de sortir, simplement une petite promenade surveillée d'un quart d'heure par jour. C'est dans un de ces baraquements, notamment la "baracke zeks" - n° 6 - que fut créée "Liberté Chérie". La population de cette baraque constituait un véritable échantillonnage : toutes les professions, toutes les classes sociales, des prêtres. Ces prêtres, en semaine, étant à une table, disaient l'ordinaire de la messe, sans cérémonial ni communion. Le soir, les catholiques, dirigés par ces ecclésiastiques, psalmodiaient, à haute voix, des prières collectives et, le dimanche matin, ils se réunissaient dans la pièce centrale du bâtiment, le dortoir, pour y entendre célébrer la messe, exercice du culte qui était interdit. Les non catholiques et les non-croyants formaient une minorité et servaient de paravent et de tour de guet pour les croyants. Ils se tenaient dans la partie avant, la salle de séjour, jouxtant le chemin de ronde. En cas d'alerte, l'arrivée d'un gardien, l'un de nous se levait, allait vers le dortoir et criait "22" ajoutant le sobriquet du gardien, à ce moment, la messe était interrompue et tout le monde vaquait normalement à ses occupations. La grande question, le point d'interrogation est de savoir si la ferveur religieuse a conduit les Francs-maçons à se rapprocher : elle y a certainement aidé. Toujours est-il qu'au cours de conversations, des Maçons se reconnurent et, après quelques semaines ou quelques mois de tâtonnements, ils constatèrent qu'ils étaient sept, dans le même baraquement, à appartenir à l'Ordre et que cette appartenance ne faisait aucun doute. Il est utile, maintenant, de citer les noms de ces Frères fondateurs. Chapitre IV - Les fondateurs. Le premier c'est Paul H., né en 1889 à Liège, habitant cette ville. C'est le Juge de paix du canton de Louveigné-Grivegnée, il appartient à la Loge "Hiram" (à l'Orient de Liège). Il est arrêté dans cette ville le 20 avril 1942. Quelles sont les raisons de son arrestation ? Il existait la Corporation Nationale de l'Agriculture et de l'Alimentation - CNAA- d'ordre nouveau, qui avait été créée par les Allemands et à laquelle les cultivateurs devaient obligatoirement s'affilier et payer une cotisation; s'ils refusaient, ils étaient ou bien poursuivis ou on leur imposait une amende. Bon nombre d'entre eux ont refusé. Cette affaire est venue devant le Juge de paix H., les agriculteurs étant défendus par Me TSCHOFFEN, catholique et maître du Barreau de Liège. La presse asservie à l'occupant, des membres dirigeants de la CNAA et des gendarmes occupaient le prétoire afin de faire impression ou pression sur le juge qui devait prononcer son jugement quant à l'illégalité de la CNAA. La première réaction du juge fut de prier les gendarmes de quitter les lieux et d'annoncer que c'était lui le maître du prétoire et qu'il était le seul à y assurer l'ordre. Malgré toutes les pressions, H. maintint son point de vue et déclara illégale la décision de la CNAA. Immédiatement après le jugement, les Allemands vinrent en prélever un exemplaire au greffe de la justice de paix. Quelques semaines après, notre Frère H. est arrêté, peut-être pour cette raison-là, peut-être aussi parce que, faisant de la résistance, il aurait été dénoncé par un magistrat liégeois collaborateur. Son périple de captivité : Liège, Aix-la-Chapelle, Esterwegen, Essen. Il décède le 26 mars 1944 dans un bombardement de la ville d'Essen qui fit 200 victimes parmi les prisonniers. Après la guerre, une plaque commémorative a été apposée sur la façade de la Justice de paix qui servait en même temps de Maison communale à Louveigné-Grivegnée. Sur cette plaque est reproduit simplement le texte suivant : "Ici, le 13 mars 1942, le Juge H. a dit non aux volontés de l'occupant et a payé de sa vie son indépendance". Quant à son activité dans la résistance, il fut notamment cité en exemple pour les magistrats, tant de Belgique que de France et des Pays-Bas, par les radios des trois pays à Londres. Il fut cité à l'Ordre du Jour de l'armée française, avec attribution de la Croix de guerre, pour les services rendus au cours des opérations menées dans la clandestinité contre les troupes allemandes.Il fut le premier et l'unique Vénérable Maître de la Loge "Liberté Chérie". A cette occasion et par ce fait là , je fus appelé , lorsque notre Frère Nicolas B. était S.G.M.N. à accepter la charge de Gd. Insp. à la Loge "Hiram". Il s'agissait simplement d'un symbole, le seul initié de "Liberté Chérie" allant être Gd. Insp. à la Loge à laquelle appartenait notre Frère Paul H. . Le deuxième Frère, est Luc S., né à Hoeilaart en 1903 et habitant Bruxelles. Il était journaliste et, après guerre, allait devenir directeur du compte-rendu analytique du Sénat. Il appartenait à la Loge "Acso III". Il est arrêté le 28 mai 1943 pour activités au SGARA, c'est-à-dire la Sûreté de l'Etat. Son périple sera St Gilles, Essen, Esterwegen, Sachsenhausen - le commando Heinkel - puis la marche de la mort. Il sera libéré en même temps que moi à Crivitz, le 4 mai 1945. Nous fûmes rapatriés ensemble le 21 mai 1945 et c'est le seul survivant des sept fondateurs de "Liberté Chérie", il fut 1er Surv. de la Loge . Lors du bombardement du camp d'Oranienbourg, nous sommes amenés à déblayer les décombres, nous sommes évidemment entourés de SS qui veulent faire activer le travail. Malheureusement Luc S. ne s'aperçoit pas qu'un SS est dans ses parages alors qu'il ne travaillait pas. Ce SS lui envoie une formidable gifle en le traitant de "verfluchte Jude", ses lunettes volent très loin, je vais les ramasser et les lui restituer. C'est à ce moment là qu'on s'est reconnus et nous ne nous sommes plus quittés, nous avons fait la "marche de la mort" ensemble, nous sommes revenus en Belgique dans une camionnette de la Croix-Rouge au titre de "très handicapés". Nous avons, par après, fait partie de la même amicale, du même comité; celui de l'Amicale des Prisonniers Politiques de Sachsenhausen - Orianenbourg dont il fut, pendant une dizaine d'années le président et dont je suis toujours le trésorier. Chapitre IV - Les fondateurs (suite). Le troisième est le Frère Frans R., né à Saint-Gilles le 10 mars 1908, habitant Bruxelles. Il est docteur en sciences, pharmacien et lieutenant de réserve. Il appartient à la Loge "Les Amis Philanthropes". Il est directeur technique des Laboratoires Optima. Il sera arrêté le 28 février 1942. Son périple sera Saint-Gilles, Bochum, Esterwegen, la prison d'Untermansfeld. Il décède le 6 janvier 1945. Il est résistant ARA - c'est-à-dire Agent de Renseignement et d'Action - et il est mort de tuberculose et d'affection cardiaque. Il a été soupçonné d'espionnage et d'aide a l'ennemi, il s'est occupé de presse clandestine, notamment de "La Voix des Belges". Il avait le contact avec les imprimeurs de Molenbeek Léon L. et le fils Robert qui devint plus tard notre Frère .Notre Frère Frans R. fut secrétaire de la L:. "Liberté Chérie". Le quatrième Frère est DE S., Jean-Baptiste, né à Alost le 23 août 1893, habitant Woluwe St Lambert, il est colonel BEM. Il appartient à la Loge "La Liberté", Orient de Gand. Il est arrêté à Bruxelles le 2 septembre 1943 pour "Feindbegönstigung" - aide à l'ennemi. Son périple sera Louvain, Breendonk, Saint-Gilles, Essen, Gross-Strelitz, Gross-Rosen. Il fut jugé intransportable lors de l'évacuation de ce camp et décéda le 9 avril 1945 de pleurésie. Il fait partie de La "Légion belge" dès 1940, ce groupement deviendra l'A.S. - Armée Secrète. Soupçonné d'espionnage et de possession d'armes.Le Frère DE S. fut le 2d Surv. de "Liberté Chérie". Le cinquième Frère est Amédée M., né à Lahamaide le 20 décembre 1902 et domicilié à Forest-Bruxelles. Docteur en philosophie et lettres (U.L.B. ), il est professeur à l'Athénée Royal de Forest et appartient la Loge "Union et Progrès" fut 18ème. Il est arrêté le 29 octobre 1942. Chef de section au SRA (Service CONE), il est reconnu Adjudant ARA. Son périple sera Saint-Gilles, Essen, Esterwegen, Vught, Gross-Rozen où il décède le 8 février 1945. Il a été condamné par le tribunal de Donauwörth le 14 septembre 1944 pour espionnage à trois ans de travaux forcés. Cela ne changea rien à sa captivité.Il fut Orat. de "Liberté Chérie". Un fait particulier à mentionner : je parle devant la Loge du D.H. "Europa" en septembre 1992, le Frère P., qui fut mon collègue à l'Institut Supérieur de Commerce Lucien Cooremans, est 2d Surv. . Après ma planche une vive émotion l'étreint lorsqu'il prend la parole : il ne savait pas que son ancien professeur Amédée M. était maçon et ne savait pas non plus qu'il avait été un des fondateurs de la Loge "Liberté Chérie". Le sixième Frère est Henri S., né à Gand le 27 novembre 1897, habitant Gand; il est industriel, échevin de la Ville de Gand, directeur local d'une grande banque, je crois la S.G.B. En maçonnerie, il appartient à la Loge "Le Septentrion" à Gand. Il en fut Vénérable Maître et était 31ème. Il est arrêté le 22 octobre 1943. Son périple sera Belgique, Essen, Esterwegen, Gross-Rosen où il décède le 4 décembre 1944. ll est résistant par la presse clandestine (Service Socrate - Service Zéro - Service Luc). ll fut le contact du F.I. - Front de l'Indépendance - avec l'Angleterre via notre Frère Albert M. qui allait devenir, plus tard, directeur général du journal "Het Laatste Nieuws". Henri S. a été nommé, à titre posthume, par le Régent, en 1947, capitaine ARA avec effet au 1er août 1940. Le septième Frère est Jean S., né à Gand le 8 septembre 1897, habitant Bruxelles. Il est agent de vente, notamment de la Société de gélatine à Hasselt et Vilvorde. Il appartient à la Loge "Les Amis Philanthropes". Il est arrêté le 21 mars 1942. Son périple : Belgique, Bochum, Esterwegen, Gross-Strelitz, Buchenwald. Il décède à Katovice le 5 mai 1945. Il s'est occupé de presse clandestine : "La Libre Belgique", "La Légion Noire", "Le Petit Belge", "L'Anti-Boche", d'aide aux aviateurs, de fourniture d'argent et de timbres de ravitaillement à des réfractaires. Il est d'origine suisse, connaît parfaitement l'allemand, fut de ce fait notre interprète, homme de confiance au camp d'Esterwegen. Il a accès, au greffe c'est-à-dire que grâce à lui et grâce aux indications qui ont été données par les FF:. incarcérés, notre Frère S. a fouillé les bagages et a retrouvé le nécessaire pour réaliser un poste à galène, ce qui nous a permis, dans ce baraquement n°6 de connaître, parfois avant les Allemands, certaines nouvelles. Un fait particulier : en 1982, j'ai eu l'occasion de parler, avec d'autres, de "Liberté Chérie" aux "Amis Philanthropes". Cela se passait un samedi matin, dans l'assistance réservée aux Frères âgés, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient très bien connu, avant guerre, notre Frère S. . Paul H.Luc S.Frans R.Jean-Baptiste DE S.Amédée M.Henri S.Jean S.Chapitre V - L'action de " Liberté Chérie " et son seul initié J'ai eu l'occasion de vous dire que Luc S. était le seul qui était revenu des sept fondateurs. Il est décédé le 5 avril 1982, dans quelques semaines il y aura déjà 11 ans. C'est lui qui, en réalité, prit l'initiative de la création de "Liberté Chérie" pour la bonne raison qu'il était particulièrement versé dans la procédure et les règles de formation des Loges parce qu'il était deputé au G.O.B. et membre de la Commission administrative en qualité de Gd. Secrét. Adj. . Les sept fondateurs se mirent d'accord sur des statuts très brefs. Ils firent exécuter un dessin par Fernand V. H. - ( Le Horn du journal "Le Soir"), dessin qui symbolisait la lutte pour la liberté pendant la captivité, dessin qui lui avait été demandé sans dire à quoi il devait servir. D'autre part, les Frères établirent des tracés de leurs premières réunions. Au moment où le camp fut évacué, tous ces documents, statuts, dessin et PV furent placés dans une boîte métallique qui fut enterrée dans les environs immédiats du baraquement de manière à pouvoir les retrouver. Nous avons eu l'occasion de revenir au camp en toute liberté en 1946, mais nous avons dû constater que les alentours du baraquement avaient été totalement retournés. Par conséquent, de ces éléments primordiaux pour l'historique de "Liberté Chérie" tout avait disparu. Des années après guerre j'ai eu l'occasion de rencontrer notre dessinateur Fernand V. H., de lui demander s'il se souvenait du dessin qu'il avait exécuté et s'il lui était possible de le refaire. Il m'a dit : "Ah! oui, il s'agit du dessin qui m'avait été demandé par les maçons en captivité". Contrairement à ce que l'on croyait, il était au courant du but de ce dessin. Il m'a promis de le refaire mais jusqu'ici, malheureusement, il ne s'est pas exécuté ... il ne faut pas désespérer ! Revenant à la documentation, notre Frère Luc S., lors de notre retour au pays, adressa, le 26 août 1945, un rapport détaillé sur les activités maçonniques à Esterwegen au S.G.M.N. de l'époque, notre Frère Léonce M.. Notre Frère Luc S., pourtant si méticuleux ne prit pas la précaution de prendre copie de ce document. Lorsqu'en 1975, afin de rassembler la documentation pour l'article dans les Feuillets du G.O.B. , il demanda à pouvoir consulter ce rapport, le document ne fut jamais retrouvé dans les archives du G.O.B. - il s'agit évidemment des archives d'après-guerre - c'était la deuxième source de documentation qui nous échappait. Lors du décès de Luc S., j'ai demandé à son fils, le jour même des funérailles de bien vouloir rechercher dans la documentation de son père le texte dont il se servait quand il parlait de " Liberté Chérie " soit au G.O.B. soit au D.H. . Aussi bizarre que la chose paraisse, le fils cherchant le document ne l'a jamais retrouvé ! C'était la troisième source de documentation qui disparaissait mystérieusement. La quatrième source : en 1992, j'ai eu l'occasion d'aller à Dréhance au D.H. à la Loge "La Voûte Etoilée" et d'y parler de "Liberté Chérie". L'ancien S.G.M.N. Nicolas B. était présent et m'a dit que je ne devais pas m'étonner de ne rien retrouver dans les archives du G.O.B. et me donna comme preuve que, dans le cadre du 150ème anniversaire du G.O.B. il avait recherché mon dossier pour y puiser éventuellement des informations relatives à "Liberté Chérie". Il dut, avec ahurissement, constater que ce dossier ne contenait rien au sujet de cette Loge ! Le seul initié. Luc S. narre les faits de la manière suivante dans cet article de 1975 : "Le camp d'Esterwegen est en grande partie évacué au cours des mois de mars/avril 1944 mais avant ce branle bas général il a eu, dit-il, l'occasion de participer activement à une cérémonie aussi simple que clandestine consistant en l'initiation du prof. Fernand ERAUW à qui il avait été proposé de se joindre aux fondateurs et qui avait accepté en parfaite connaissance de cause. Cette cérémonie eut lieu autour d'une table du réfectoire, selon un rituel simplifié à l'extrême mais dont chaque partie était expliquée au néophyte qui participa ensuite aux travaux de l'Atelier ". "Evidemment, dit-il, l'intéressé (c'était moi) ne pouvait pas savoir quelle était la valeur symbolique de la cérémonie clandestine dont il avait été le héros en captivité". Les membres de "Liberté Chérie" sont dispersés et orientés vers d'autres camps. Je suis acheminé vers le camp de Sachsenhausen - Oranienbourg situé à 30 km au nord de Berlin. Le 21 avril 1945, le camp est évacué et nous commençons notre "marche de la mort" qui va nous amener vers le Nord en direction de la Baltique. Nous accomplissons plus ou moins 200 km à pied en quinze jours. Normalement, le but était de nous pousser jusqu'à la Baltique elle-même, vers la baie de Lubeck où i1 y avait eu des prisonniers politiques qui avaient été embarqués sur des bateaux, notamment le "Cap Arcona " et le "Bismarck", bateaux qui avaient été bombardés entraînant la mort de tous les embarqués. On n'a pas pu établir s'il s'agissait de bombardements alliés ou effectués expressément par les Nazis. Nous sommes libérés le 4 mai, par les Russes, à Krivitz, dans une forêt près de la ville de Schwerin et, comble de l'ironie, nous sommes hébergés aimablement dans une caserne qui porte le nom d'Adolphe Hitler ! Chapitre VI - L'après-guerre et les tribulations de "Liberté Chérie" Comme j'ai eu l'occasion de vous le dire, le 26 août 1945, le Frère Luc S. adressait, en 1945, au S.G.M.N. de l'époque, Léonce M., un rapport détaillé sur les activités maçonniques à Esterwegen. Le 29 de ce même mois le S.G.M. répondait déjà qu'il chargeait immédiatement le secrétaire permanent d'accomplir les formalités nécessaires à l'enregistrement de l' Ill. et Resp. Loge "Liberté Chérie". Le 18 novembre 1945, la Commission Administrative et le G.O.B. discutent de la reconnaissance de cette Loge et, contre toute attente, ce ne fut pas l'unanimité immédiate et touchante. En effet, il faut croire que l'administration avait déjà repris la haute main, même au G.O.B. et cette administration fonctionnait comme s'il n'y avait pas eu de faits exceptionnels entre 1940 et 1945, et elle avait repris tous ses droits ! Nous glanons dans les documents de l'époque quelques interventions. Un Frère rappela que, dans certaines circonstances, il se forme des Loges temporaires qui sont les Loges militaires en campagne. Leur caractéristique est de fonctionner au moment où il n'y a aucune Obédience en exercice. Ce même Frère ajouta que, dans ces conditions, reconnaître cette Loge "Liberté Chérie" à titre posthume serait un précédent dangereux. Un autre Frère estima cependant qu'il fallait plus qu'une simple reconnaissance administrative et exprima le voeu qu'on accorda une reconnaissance officielle à "Liberté Chérie". Un troisième Frère exprima l'avis que si cette Loge prenait l'initiative de demander sa reconnaissance, le fait de ne pas la lui accorder serait une attitude désobligeante à son égard. En fin de discussion, le G.M. proposa de voter sur la proclamation de l'existence régulière de cette Loge et après discussion et contre toute attente la proposition fut adoptée à l'unanimité moins deux abstentions. C'étaient des Frères délégués de "Prométhée" qui défendirent l'idée que la Loge dès l'instant où elle était composée de Frères régulièrement initiés n'avait pas besoin de reconnaissance pour exister officiellement. Ils voulaient, par là, montrer que tout ce qui avait été fait à cet égard au camp d'Esterwegen avait été parfaitement régulier, initiation comprise, et ne devait donc recevoir aucune ratification. Ainsi donc, quoique reconnue par le G.O.B. en 1945, "Liberté Chérie" ne fut jamais reprise dans la liste des Loges établie par ce même G.O. . Un fait nouveau allait se produire plus de 40 ans plus tard ! Je vous ai parlé de ce 10 mai 1986, date à laquelle je pris la parole avec d'autres Frères à la Loge "Fraternité". Quelques jours après, je reçus une lettre du V.M. de cette Loge Willem V. B. dans laquelle il s'étonnait que "Liberté Chérie" n'avait jamais été portée au tableau de l'Ordre et me fit part de son intention de prendre l'initiative de demander au G.O.B. de se prononcer à ce sujet. Je lui répondis affirmativement pour autant que le S.G.M.N. de l'époque, notre Frère Sylvain L. marque son accord. Puisque je le rencontrais tous les vendredis matin à la V.U.B. où il professait notamment le cours de Finances publiques et moi celui de Droit budgétaire, je lui ai posé la question et il m'a répondu qu'il n'y avait aucun obstacle. Et nous en arrivons ainsi à constater que, le 22 octobre 1987 - nous venons du 10 mai 1986 - à l'unanimité des 249 votants, le G.O.B. se prononce pour la reconnaissance officielle disant que : "le temps était venu de donner à la reconnaissance de "Liberté Chérie" un sens plus symbolique qu'administratif et il est décidé d'insérer "Liberté Chérie" sans n° entre le n° 28 et le n° 30 des Loges . Et cependant, j'ai sous les yeux la liste des Loges de l'Obédience établie en juin 1988 : il y a la Loge n° 28 "De Zwijger" Oost. Gent, créée en 1945, la Loge n° 30 "Fraternité" Orient de Bruxelles, créée en 1946, mais il n'y a rien entre les deux ! Je le fais remarquer ... cela sera rectifié par une nouvelle liste établie en décembre 1989, mais elle est mal rectifiée car on met "Liberté Chérie" au n° 29 alors qu'il avait été décidé deux ans plus tôt de ne pas lui attribuer de n° , avec raison d'ailleurs puisqu'en réalité le n° 29 appartenait à la Loge "Simon Stevin" Orient d'Ostende qui était passée à la G.L.B. lors de la scission mais qui, de tradition, conserve son n° au cas ou souhaitant revenir au G.O.B. elle reçoit à nouveau son n° 29. J'ai fait remarquer que, par conséquent, il fallait re-rectifier ce qui n'est toujours pas intervenu mais pourrait l'être sous peu ... Chapitre VII - Conclusion. Je ne pouvais me soustraire au devoir de vous parler de "Liberté Chérie" même si je n'en ai été qu'un témoin extérieur puisque je n'ai pu vivre son existence que brièvement et dans des circonstances très particulières.C'est en hommage aux Frères de "Liberté Chérie" que je parle : Ils ont fait ce qu'ils devaient ... Ils se sont courroucés contre l'iniquité qu'étaient le nazisme et la captivité Ils ont élevé leur voix avec force pour détruire ces maux et reconquérir la liberté ... et ils ont agi en essayant de faire le bien pour travailler au bonheur de l'humanité ! Il nous appartient de traquer, sans relâche, toutes les formes d'oppression, toutes les formes de négation de la valeur de l'être humain, toutes les lâchetés, tous les racismes, tous les fascismes, tous les totalitarismes, tous les alarmismes. Il faut sortir de cette caverne médiévale où despotisme, fanatisme, intégrisme, dogmatisme, c'est-à-dire toutes ces formes en "isme" qui font souffler sur la planète un sentiment de haine et un vent de vengeance. La tolérance se porte mal et les intolérables se portent bien ! Il faut réactualiser l'espoir et le respect de l'autre. Nous nous trouvons dans une zone de turbulence, au début d'une ère d'incertitude, vers la re-méconnaissance des valeurs humaines les plus élémentaires, vers la négation du droit et le triomphe de la force brutale. La grave question qui s'est posée naguère : devais-je être simplement affilié ou ré initié, s'estompe avec le temps, je n'en ai jamais souffert, cela ne m'a jamais déprimé. Et je puis, si je me sentais isolé, trouver une consolation dans un illustre exemple, celui de notre Frère Charles DE COSTER qui, dans son incomparable légende de Thijl Ulenspiegel et de Lamme Goedzak, présente Ulenspiegel comme le chantre de la liberté et nous raconte comment il fut baptisé six fois ! Je ne suis donc, dans ce domaine, qu'un être insignifiant n'ayant été, pour ma part et tout au plus, qu'initié deux fois ! En conclusion, vous me permettrez de garder fidèlement et de conserver au plus profond de mon coeur, en souvenir de "Liberté Chérie", en une petite pelouse d'honneur symbolique, le nom des sept Frères fondateurs de cette Loge qui, tous, ont rejoint l'Orient Eternel. Et dont ...... je fus, je suis et je resterai le seul initié ! Et je terminerai par une profession de foi en l'avenir et en l'optimisme en vous remémorant quelques vers d'Aragon, extraits de la " Ballade de celui qui chanta dans les supplices "" Et si c'était à refaire" Je referais ce chemin" La voix qui monte des fers" Parle aux hommes de demain "Fernand ERAUW.Février 1993.

3/03/2009

A propos d’un livre qui sera dédicacé au Salon du Livre 2009 Je vous signale, - pour ceux qui aiment l’historie et l’histoire contemporaine des Rites Egyptiens, ce livre qui sera dédicacé par l’auteur que j’ai l’avantage de bien connaître. Livre édité à Maurice donc peut-être ensuite difficile à trouver en France… Pour ceux qui s’intéressent à la F M à l’Ile Maurice, par mi les 4, les deux derniers encore disponibles je le pense, eux près de « la cale sèche » sur Internet de notre F. Louis RIWALTZ-QUENETTE, édités à l’Ile Maurice aussi : « La Franc Maçonnerie à l’Ile Maurice, tome 1 (1778-1878), tome 2 ( 1879-1939) Bref, voici le communiqué reçu : Objet : Dédicace au Salon du Livre mars 2009 Porte de Versailles Paris Bonjour, C’est pour vous faire savoir que je serai au Salon du Livre à Paris dans une dizaine de jours pour la signature de mes derniers livres : • Les Héritiers de la Franc-maçonnerie égyptienne de Memphis Misraïm; et • Destins Croisés - Parcours auprès de Raymond Chasle, professeur, poète et diplomate. Vendredi 13 mars 2009 15h - 16h 30 : séance de signatures pour 4 écrivains au stand "Librairie Afrique et Caraïbes" (dépendant de Cultures France). Dimanche 15 mars 16 heures : Rencontre au stand "Avenir de la Langue française" très bien situé; non loin de l’entrée du Salon; en face de celui du ministère de la Défense Mardi 17 mars 17 heures : séance de signatures pour 4 auteurs mauriciens au stand « Cercle E. Renan et Avenir de la langue française ». Je serai fort honoré de vous y recevoir Avec mes vives salutations Joseph Tsang Mang Kin

5/25/2008

C. CHEVILLON - REFLEXIONS SUR LE TEMPLE SOCIAL

CONSTANT CHEVILLON RÉFLEXIONS SUR LE TEMPLE SOCIAL Editions des ANNALES INITIATIQUES 20-22, rue des Macchabées LYON ARGUMENT L'histoire est un perpétuel recommencement. Depuis l'origine des sociétés policées on recherche la parfaite formule de la "Respublica". Mais les essais s'entassent sur les réalisations mort-nées; comme Pénélope en l'absence d'Ulysse, nous détruisons pendant nos veilles le pénible travail de nos journées de lutte. Et les hommes espèrent toujours la venue de l'âge d'or, sans pou­voir l'atteindre. Cependant, jamais l'attente n'a revêtu, au cours des siècles une acuité aussi prononcée qu'à notre époque. La foule est en ef­fervescence, elle veut une solution totale et immédiate, elle at­tend un Messie, sous la forme d'une nouvelle doctrine sociale. D'où viendra-t-elle cette doctrine salvatrice? Les ignorants comme les savants s'interrogent et se sondent, mais rien ne se dessine dans l'anarchie des instincts déchaînés. Pourquoi cette impuissance de l'humanité en gestation de son avenir? Elle a per­du le fil d'Ariane, elle s'est égarée dans le labyrinthe inextri­cable de la matière. Nous sommes matérialistes, notre science est positiviste, notre expérience est toute physique; nous ressem­blons aux taupes aveugles dont les galeries souterraines ignorent la chaude lumière du soleil. Comment résoudre cette redoutable inconnue, à laquelle le bonheur humain est subordonné? Essayons de jeter un regard sur la question, sans nous arrêter aux multiples détails d'un problème aussi complexe que profond. En une brève étude, nous n'avons pas, en effet, la prétention de mettre au point, même en raccourci, l'embryon des sociétés futures, nous notons seulement quelques principes, phares ou pilotis des prochaines législations. Ceux-ci du reste, ne constituent pas un nouvel évangile, ils sont puisés à la source des antiques traditions, maintenant obnubilées. 2 D'aucuns les ont énoncés dans le passé, quiconque voudra pourra les redécouvrir sans trop de peine. Quant aux dosages constitu­tionnels, ils sont fonction de la culture atteinte par la foule, varient avec elle et réclament un moderne Solon ou un nouveau Lycurgue. Nous nous adressons aux spiritualistes , à l'exclusion de i;ouc autres. C'est pourquoi, certains pourront considérer ces pages comme un essai d! illunin'isne trace par un visionnaire. Notre per­suasion restera néanmoins inébranlable: la culture de l'esprit est une clef sans laquelle les bonnes continueront, maintenant et toujours, à piétiner dans les chemins battus de l'envie, de la haine, des guerres et de l'égoïsme ancestral. Exposant des principes, nous ne nous élevons pas contre toi ou tel parti politique ; tous ont droit de s'épanouir librement dans la cité, sans avoir à souffrir la persécution ou 1 ' ostracir, -me, à condition d'en respecter la nécessaire harmonie. De môme, les systèmes religieux particuliers restent en dehors et au-do3-:- . sus de notre cadre; toutes les religions recueillent sur l'ocrai! du sentiment populaire, un écho plus ou moins expressif de la vérité. Nous voulons seulement rompre une armature trop rigide et matérialiste, et montrer la possibilité d'une construction idéale. Septembre 1936. THESE ANTITHESE SYNTHESE Parmi les hommes: Les uns. se laissant guider par leurs instincts et passions, s'immobilisent sur le plan de la matière; D'autres, se haussent dans la sphère intellectuelle, raison­nent, essayent de mettre de l'ordre dans leurs pensées. Ceux-ci cherchent à hiérarchiser les appétits, à les satisfaire selon leur noblesse relative et leur utilité lointaine ou immédiate. Quelques-uns, enfin, considèrent ces deux étapes de la route humaine comme un moyen de s'élever jusqu'au monde de la spiritua­lité, suprême synthèse dans laquelle toutes les contingences et tous les rapports reçoivent une valeur objective réelle. Le premier groupe comprend une masse sociale d'une importan­ce considérable, sinon dans les pays ultra-civilisés, du moins dans la totalité de la population du globe. Le deuxième renferme une élite encore clairsemée au sein de laquelle se recrutent généralement les hommes d'Etat et nos ac­tuels législateurs. Une poussière d'individus, extrêmement raréfiée, constitue le troisième groupe; son influence est donc impondérable. Telle une boussole dans la tempête, montre le Nord idéal, l'action spirituelle se ^déclenche, parfois, dans le remous des instincts et des expériences risquées, pour indiquer la voie droite, mais elle est tout en surface, en raison de la réceptivité limitée de la foule. Ainsi, on peut se faire un tableau très exact de l'humanité, en considérant: une immense cohue arrêtée au stage instinctif, une élite peu nombreuse arrivée à 1'intellectualité et une mino­rité presque impalpable établie sur le plan où les relativités cèdent le pas aux intérêts supérieurs de la vie spirituelle» Si la logique réglait les rapports sociaux, nul doute ne subsisterait quant à la prééminence de cette minorité. Il n'en 5 est rien; dans nos sociétés modernes, les rôles sont inversés et comme pervertis. Les instinctifs plus ou moins intellectualisés ont mis la main sur les rouages constitutionnels, conformément aux principes de l'idéologie rationaliste qui, depuis le XVIIIè siècle a remplacé la science philosophique véritable. En effet: L'état spirituel présume, et comporterait dans son applica­tion éventuelle comme formule de gouvernement, un accord en pro­fondeur des lois écrites avec les lois de la création. Ces der­nières lois sont celles de l'esprit, origine et fin dernière de notre monde, car l'esprit a engendré les affinités physiques et chimiques comme les rapports intellectuels, la vie à tous ses de­grés est une résultante de son activité et la vie, finalement, se résorbera en lui. Ce gouvernement, sans mépriser ou méconnaître la matière et la raison, leur est transcendant; c'est pourquoi il a été appelé théocratique. Il vient d'en-haut, mais ne suppose pas une forme déterminée, une constitution "sui generis" immuable il peut, au contraire, s'adapter à tous les thèmes législatifs inspirés par les contingences humaines, il les compénètre en les magnifiant. Le stade intellectuel est un simple relais sur la voie de la sagesse. Il s'est transformé pour nous, en stase; d'un moyen terme nous avons fait une fin et nous nous refusons à gravir l'échelle de Jacob. De nos jours, l'intellectualisme est roi; il préside au gouvernement d'une classe privilégiée, dont l'ascen­dant est masqué par une monarchie libérale ou par une république de façade que le suffrage universel ou restreint ne parvient pas à rendre effective. Le pouvoir ainsi constitué repose sur une corruption du principe réel d'autorité, car il s'appuie sur 1'adhé sion, presque toujours pipée, des éléments instinctifs de la nation. L'instinct, les appétits de la foule, tel est, depuis des siècles, le voile derrière lequel se dissimulent les efforts in­téressés des classes dirigeantes; mais elles affirment en vain leur désir de réaliser un prétendu régime démocratique, en aucun pays encore ce régime n'a pu être établi dans sa plénitude. Nos démocraties sont, sans aucun doute possible, des contrefaçons 6 du gouvernement oligarchique, des démagogies ou des dictatures de classes, instituées au profit de certains individus dont le rôle, plus ou moins anonyme, est analogue à celui des tyrans (dans le sens de turannos) des républiques pré-chrétiennes. Pourrait-on, du reste, réaliser dès maintenant un gouverne­ment démocratique intégral? Pour la plupart des peuples, hélàs, la réponse est négative. L'homme n'est pas encore assez évolué pour régler sa conduite selon les données de la raison, a fortio­ri selon les lois de l'esprit. II se laisse guider par les ins­tincts, par les appétits matériels, unique objet de ses préoccu­pations. Il ne sait pas choisir les chefs nécessaires à la cohé­sion de la cité, car il s'abandonne aux divers courants du fleuve social, aux flots de l'éloquence partisane, "stupet attonitus rostris" (2). Dans une consultation populaire, neuf fois sur dis, seuls les rapaces sont portés par les suffrages, sur les pavois de l'autorité, et ceux-ci gouvernent pour eux et pour leur entou­rage immédiat de thuriféraires, au mépris des intérêts généraux de leurs mandants. Depuis la République Romaine, les élus et leur "gens" ont toujours recueillis les bienfaits du pouvoir au détri­ment de la masse. L'universel égoïsme de l'instinct, à peine poli­cé par le stade intellectuel, reste le phare obscur autour duquel gravite inexorablement l'humanité. Seule la théocratie, entendue dans son sens le plus haut, peut établir la suprême égalité des foules devant les besoins corporels et intellectuels. Soûle elle peut concevoir l'aménagement progressif de la justice distributi-ve dans le respect des droits légitimes du travail et de la pensée De nos jours, le mot "théocratie" est un épouvantail. II évo­que dans l'esprit de nos contemporains, l'image des peuples cour­bés sous le joug des Nemrods ou des Pharaons antiques, la notion du bon plaisir et de l'esclavage. L'origine de cette erreur es­sentielle provient d'une confusion difficile à éviter, en présen­ce des abus dont la théocratie fut l'occasion, au cours des siè­cles écoulés. Considérer les tyrans et les grands féodaux comme 7 des théocrates, est une injure gratuite à la divinité. Rapaces d'une toute autre envergure que nos modernes exploiteurs de fou­les, ils représentaient l'égoïsme dans toute sa rigueur, s'arro­geaient tous les droits, avec une seule contrepartie, le devoir d'instaurer et de défendre un ordre social destiné à combler leurs désirs personnels de domination, de richesse et d'honneurs. Mais la théocratie n'est pas cela. Appelée à transposer sur le terrain social les lois directrices de l'univers, à dévelop­per la spiritualité collective, elle utilise la raison et la science jusqu'à l'épuisement de leur potentiel, et repousse tout emploi de la force brutale, de la contrainte ou de la persécu­tion. En chaque individu, elle respecte et réclame le libre jeu des sens et des organes corporels. Mieux encore, elle travaille, étape majeure sur la voie évolutive, à l'ascèse des intelligences sa seule satisfaction consiste à soulever la foule vers les som­mets, en l'arrachant à la basse emprise des instincts. Cependant, la déformation humaine s'est insinuée au cours des siècles dans la pure doctrine théocratique et l'a transformée en instrument de gouvernement personnel, source première de tous les despotismes. Pour assurer, dans la justice, le fonctionne­ment normal de la théocratie, il faut, à jet continu ou presque, des surhommes. Or, de simples hommes, en vertu de leur naissance, par le prestige de leur gloire, l'ascendant de leur volonté ou par d'autres moyens dont le plus courant fut la substitution de la force à la sagesse, pénétrèrent dans le temple de l'esprit et s'imposèrent à la foule, sous le couvert providentiel, mais, en réalité avec la seule conscience de leurs instincts multipliés par la brutalité des convoitisese Ainsi s'estompèrent les princi­pes et naquit le bon plaisir. Ce fut la victoire de l'égoïsme sur la charité, la cristallisation voulue et organisée des couches sociales inférieures, dans leur gangue originelle. La théocratie s'était muée en pouvoir absolu, en autocratie. L'évolution humaine arrêtée d°.ns son essor, la masse fut ligotée dans le cycle passionnel et la matière; afin de mieux le dominer, on prit l'habitude de donner à ses aspirations surbais­sées un aliment occasionnel: "panem et circenses" (3). Mais les dirigeants furent pris, periodiquenent, à leur propre pièpre. La foule exacerbée par ses passions inassouvies, se déchaîne conne un torrent; elle brise les digues de la subtile raison, étrangère à la fermentation de ses appétits; elle surmonte la terreur ins­pirée par la force et bafoue l'autorité, pour tout emporter, au jour de sa colère, dans le fracas des révolutions. Toutes les révolutions sont justes, toutes ont une base inat taquable, lorsqu'on les considère sous l'angle de la justice dis-tributive, car elles sont la contrepartie des souffrances endurées par la masse. Mais la réaction s'opère toujours sur un plan iden­tique ou parallèle à l'action génératrice; leur seul effet est de transposer la satisfaction des apnétits d'une classe sociale sur une autre. Toutes les révolutions, du reste, ont été exploitées par des audacieux qui s'embarrassent des idées dans la mesure de leurs intérêts immédiats. Ouvrons l'histoire; avant toute convul­sion sociale, nous trouvons des opprimés, après la réaction nous aurons encore une nouvelle couche de détresse et, sur les débris des anciens régimes s'élève inlassablement une nouvelle aristocra tie dont les exactions, pour être différentes, ne seront pas moins, à la longue, intolérables pour les victimes. Et l'humanité continuera ainsi à évoluer en spirale autour du centre vital instinctif, tant que l'esprit n'aura pas repris ses droits, tant que la théocratie véritable ne sera pas redeve­nue le levier de la civilisation. Ce préambule nous amène sur le terrain de la politique. Non pas de cette politique, revêtue d'un habit d'arlequin par la pen­sée moderne, mais de cette doctrine subtile codifiée par les sa­ges de l'antiquité. La politique est la science de l'humanité supérieure et non pas la conception toujours étroite d'un parti. Elle est le cou­ronnement de toutes les sciences particulières qui lui servent de cadre et de soutien, ainsi les colonnes d'un temple hypètre semblent supporter le ciel. La vraie politique commence son ac­tion éducatrice chez l'individu, s'étend à la famille, à la cité, à la nation, pour englober, enfin, l'espèce humaine tout entière dans le tissu de ses prescriptions devenues universelles. 9 Aujourd'hui, nous sommes loin de compte. La politique est quotidienne, elle reflète les idées et plus encore les besoins du moment, sans envisager l'obligatoire harmonie des divers rou­ages sociaux. Par conséquent, elle ne peut revendiquer à sa base nj. cohésion ni sérénité. Le fameux char de l'Etat grince et se disloque. Une politique réelle devrait, au contraire, s'effor­cer de construire un tout homogène, par une adaptation progres­sive des instincts et des intellects aux lois générales de la spiritualité. Jadis il en était ainsi. Lisez Manou, Platon, Ari3~ tote, lisez le Pentateuque ou l'évangile, toujours vous verrez les événements journaliers et contingenta subordonnés à l'univer­sel. Notre opportunisme étroit est relégué au second plan, c'est un pis-aller; il se résorbe avec les circonstances qui l'ont vu naître, seule apparaît, dans la pérennité doctrinale, la norme eschatologique. Où rionc réside la différence entre la politique moderne et celle de nos ancêtres? Répétons-le sans cesse; dans1 le cantonne'-ment des appétits en leur sphère légitime, dans la recherche du bonheur et de la perfection sur un plan toujours plus haut, grâce au dynamisme engendré par les réactions de l'esprit sur la matiè­re, par le canal de l'intelligence. Ces notions peuvent-elles s'appliquer à une réalisation pratioue de la cité, de l'Etat, du monde politique! Essayons d'en poursuivre l'analyse. La politique, avons-nous dit, est d'abord individuelle, En effet, son premier soin est de considérer l'homme en lui-même, comme entité ou cellule sociale. Quelles règles va-t-elle donner à cet individu, vis-cà-vis de son essence particulière? Elle pose comme principe le "Gnothi seauton" (4) socratique. Connais-toi d'abord; examine tes possibilités, tes aspirations et les moyens de réalisation. Développe-les dans la mesure où ils peuvent te conduire vers l'équilibre parfait, seul susceptible d'assurer 10 l'épanouissement total de ta personnalité consciente. Qu'est-ce à dire, sinon arriver par la discipline librement acceptée, dans la paix physique, intellectuelle et spirituelle, au fonctionne­ment normal de toutes les facultés humaines? N'est-ce pas l'invita tion à freiner les instincts et les désirs incompatibles avec l'intelligence et la raison? N'est-ce pas la conquête progressive et parfois douloureuse de la vertu, de la force morale d'où jail­lissent les grandes pensées, sources exclusives des grandes actions? N'est-ce pas un appel direct à la solidarité de tous les hommes, dont l'un ne peut se développer sans l'ascèse générale des autres? N'est-ce pas là, par conséquent, l'assise première de la fraternité? Sur ces bases, la politique va s'élargir, car elle vise plus haut encore. Si l'homme est un individu dans l'univers, il est aussi, et surtout, une cellule sociale, cellule indépendante, sou­veraine dans son "particularisme", mais parcelle d'un tout idéal, parcelle de l'humanité. C'est pourquoi la politique régie les rap­ports nécessités par l'assemblage harmonieux des parties consti­tutives. Elle édicté donc, suivant notre affirmation liminaire, les lois qui régissent la famille, la cité, l'Etat; celles qui rendent possibles les contacts internationaux, dans un droit égal et juste pour tous les individus et tous les peuples» En somme, elle élève, sur l'ordre particulier aux cellules et molécules so­ciales, un ordre universel, sans favoriser un homme, une classe, une nation au détriment des autres; elle sanctionne la justice. Résumons la théorie et essayons d'entrevoir un schéma cons-tructif. L'homme est un atome destiné à vivre dans une molécule ou cité. Cette molécule fait partie ô7 ' un organisme supérieur, de l'Etat. Les divers Etats ferment une collectivité dont les inté­rêts généraux doivent êère harmonisés comme le sont les éléments d'un temple bien construit. 11 Dans un temple, tout est ordonné, à la place définitive exigée par l'utilisation cérémonielle de l'édifice. Chaque pier­re revêt donc une forne adéquate, est reliée aux autres par un cinent indestructible, reçoit enfin une destination en rapport avec le but poursuivi. Les bonnes, nous l'avons vu, se divisent en trois classes: les instinctifs, les intellectuels, les spirituels. Les premiers sont des apprentis, des manoeuvres non spécia­lisés; ils préparent les matériaux, les anènent à pied d'oeuvre» Les seconds, les compagnons ouvriers, vont s'emparer de ces ma­tériaux, le? affiner, les digérer en quelque sorte pour réaliser l'ensemble. Les troisièmes sont des maîtres, ils ont conçu le plan, dirigent les travaux, coordonnent les efforts pour assurer la solidité de la masse et donner à celle-ci l'harmonie dans les proportions. Mais nous construisons un édifice tout frémissant de vie et de réalité, nous pouvons donc emprunter une autre comparaison, symbole de son intime essence. Les apprentis sont, eux-mêmes, la matière du temple, la pierre encore brute, perfectible et malléable, nécessaire à l'é­conomie du projet; il faut la débarrasser de ses scories, lui donner les arêtes ou les courbes voulues. Les compagnons, grâce à leur métier, à leur science, accomplissent cette besogne, ils feront passer leur âme dans la pierrev tandis que les maîtres la pénétreront de leur esprit en passant par l'âme et la main des ouvriers. Pour arriver à ce résultat, les actions et réactions des éléments constitutifs et organisateurs doivent être synchroni­sées selon un rythme infiniment souple, incapable de se déshar-moniser au souffle des contingences éparses dans le temps et l'es­pace. Ce rythme s'établit sur deux modes: le premier idéal, le second pratique. Dans l'idéal, le rythme est amour. L'amour, comme un fluide issu de toutes les volontés conjuguées, sature de ses effluves les architectes, les artisans et la matière, indissolublement liés dans la gestation de la beauté, d^ns la création du grand oeuvre. 12 Dans la pratique, le rythne c'est la règle sociale, c'est-à-dire la loi, expression humaine de l'amour, en d'autres ternes, de la solidarité et ^e 1'altruisme. Ce concept de loi examiné dans ses incidences diverses va, peut-être, nous donner un cadre parfait pour notre thème social. Qu'est-ce que la loi? C'est la norme qui détermine les droits et les devoirs de chacun vis-à-vis des autres, comme les sanctions applicables aux délinquants éventuels. Pour être juste et équitable, une loi doit faire la part des "besoins matériels, celle des idées et celle de l'esprit. En consé­quence, elle doit policer les instincts, réglementer la plastici­té des idées, pour ouvrir à tous, dans la mesureidès'possibilités individuelles, la coupole spirituelle. Toute loi étrangère à l'un ou à l'autre de ces principes directeurs est une loi de circons­tance. Elle peut lier pour un temps, en vertu de la discipline, mais ne peut servir de forme intangible aux consciences et remé­die seulement à un mal transitoire ou trop pressant, à supposer qu'elle ne soit pas dictée par des considérations moins nobles encore. Dans ces conditions, comment doit être établie la loi? La réponse est simple. La loi doit faillir du sein de l'humanité comme Minerve du cerveau de Jupiter. Mais, et c'est l'évidence même, l'enfantement ne peut être abandonné en d.es mains inexper­tes. Les Sages seuls peuvent présider à l'éclosion des lois, si­non le droit est faussé, le devoir méconnu et les sanctions ina­déquates. Si l'on veut, en effet, transformer la société, renouveler ses assises, va-t-on faire appel à l'instinct comme base autori­taire et régulatrice?Si oui, la foule commande, ses caprices et ses appétits sont érigés en lois. Alors, les intellectuels, dont l'influence devrait logiquement agir comme un réactif, les intel­lectuels suivent la foule et exploitent ses passions dans le but évident d'en faire un marche-pied pour leur oligarchie. Quant aux spirituels, ils seront piétines ou tout au moins relégués au ma­gasin des accessoires, ils n'auront plus aucune voix dans le con­cert politique. Or, au point de vue rationnel, les instincts re- 13 présentent très exactement l'étape animale. Le chanp de l1anima­lité est divisé en deux parties, à peine délimitée par une bar­rière imprécise. L'une est caractérisée par l'instinct égoïste, partant sauvage, aveuglé par un besoin continu de satisfaction immédiate; l'autre par un instinct collectif ou domestiqué, au sens propre du mot. Celui-ci prévoit l'avenir et convoite, outre sa satisfaction propre, la satisfaction corrélative exigée par les individus de la même catégorie. Combien n'ont pas dépassé le premier degré instinctif?C'est un problème insoluble et troublant, leur légion est innombrable. Mais, confier, même aux autres le droit de régler les rapports sociaux, les suivre dans leurs aspirations terre à terre, c'est inévitablement rabaisser la fin humaine à une question de police dans la jouissance des biens de ce monde. Pansons aux intellectuels. Beaucoup d'hommes excipent de ce titre; bien peu le méritent, eussent-ils parcouru le cycle com­plet de l'enseignement moderne. Nos programmes universitaires, machines compliquées et sans souplesse, créent des savcnts et surtout des demi-savants, en série. Ils vulgarisent la science, en imposent la lettre et non l'esprit. Le résultat inévitable de ce dogmatisme d'un nouveau genre, c'est le"primaire", c'est-à-di­re l'homme des formules, d'une seule formule le plus souvent. Le primaire connaît plus ou moins bien une chose, mais ignore totale ment les autres et il est impuissant à formuler les synthèses, à conjuguer les phénomènes d'une série avec les séries concomitan­tes, pour en former un tout harmonieux. C'est un orgueilleux, de bonne foi, certes, et peut-être de bonne volonté, mais dont le but est faussé par une vue trop exclusive dans son étroitesse»Le Primaire, à la longue, enfermera l'humanité dans un cachot, dans l'in-pace de sa formule matérialiste. L'homme spiritualisé, au contraire, sait comment les ins­tincts doivent être cultivés et satisfaits, dans la mesure où ils sont nécessaires à la vie corporelle, véhicule de toute activité supérieure. Il sait combien la raison et l'intelligence doivent être respectées et sans cesse élargies pour élucider les lois na­turelles, les asservir à une fin plus haute. Mais il sait encore que la félicité humaine ne réside pas exclusivement dans le 14 corps et l'intellect. Il la situe dans la conscience du "bien, dans 1 ' amour de la perfection et il voudrait entraîner la foule à sa suite vers ce but lointain, par la limitation des appétits et la discipline de l'intelligence. Cet aperçu rapide va corroborer nos premières constatations. Il faut choisir parmi les spirituels, pami les sages, les ber­gers, les chefs, en un mot les hommes d'Etat. Car ceux-là seule­ment pourront donner aux humains, avec le pain du corps, les con­ceptions plus nobles, seules capables de juguler, à Jamais, la haine, l'envie, les rivalités de clan et de clocher et d'instau­rer, à la place des guerres fratricides, le règne de la frater­nité et de l'amour. Seuls, ils pourront conduire la communauté vers son but réel, tout en se servant de la matière comme d'un utile tremplin. Pourquoi la politique théocratique était-elle supérieure à la politique moderne présumée démocratique? La première était basée, nous l'avons dit, sur les principes même de la Providence divine, expression des lois universelles. Elle avait un idéal sublime: construire un avenir meilleur,relié à l'histoire des siècles révolus. Juste sans rigueur, équitable sans faiblesse, comme une tutelle bienveillante surveille et gui­de l'enfance inexpérimentée, elle présidait dans l'ordre et la mesure, cà l'évolution toujours lente des masses. Mais la foule instinctive, lasse des disciplines traditionnelles, a rejeté le progrès lent et sûr pour se tourner vers des contingences immé­diates, souvent sans contact avec le réel. Suivant l'exemple don­né par Tarquin le Superbe, elle a décapité ses chefs, et, comme elle peupla 1'Olympe de dieux à son image, elle a choisi ses gui-d.es et ses législateurs dans ses rangs nivelés. Aussi, la politi­que nouvelle établie sur les ruines de l'ancienne n'a plus d'au­tre base qu'une courte expérience. Ballotée au gré des événements quotidiens, elle travaille dans l'incohérence. Les jeunes mépri­sent les anciens et les sages et poursuivent la chimère insaisis- 15 sable du moment présent. De ce chef, leur attitude démocratique est trop souvent un nasque sans pensée. Car le bien du peuple n'est pas fait du seul présent, il doit emprunter la route des ancêtres pour atteindre l'avenir, et surtout, il ne doit pas s'é­garer sur le plan matériel, le premier, certes, mais le moindre de tous. A la lumière de ces observations trop véridiques, nous pou­vons, dès maintenant, concevoir le rôle et la responsabilité d'un chef. Le chef, pour son compte personnel, a claustré les contingen-, ces instinctives dans leur sphère légitime, il a gravi l'échelle de l'intelligence par l'étude approfondie des sciences et des arts, il s'est élevé jusqu'au sommet spirituel en communiant avœ la sagesse divine, seule capable de lui infuser l'esprit des traditions et des lois cosmiques, en dehors desquelles le progrès humain est un supplice analogue à la roue d'Ixion. Arrivé sur ce faîte, il n'y restera pas dans un nirvana idéologique : par un procédé inverse, il rayonnera dans la foule sa puissance spiri­tuelle, canalisant tous les instincts et toutes les forces vives, comme la science et la raison, vers l'idéal. Il n'improvisera pas les constitutions, ne les tirera pas de son fonds proprement hu­main, mais il adaptera les lois universelles, les lois de l'équi­té à la contingence sociale et guidera l'évolution du peuple, en suivant le rythme de l'ascèse générale. En un mot, le chef crée une foi aussi subtile qu'intelligente, la foi dans la fin derniè­re de l'humanité régénérée. Nous disons bien la foi, car le peuple n'est pas habitué et ne peut s'habituer, du jour au lendemain, à manipuler les idées générales. L'erreur fondamentale de la démocratie moderne, c'est de vouloir mener la foule avec des idées trop spéculatives. La foule fausse les idées aussitôt que reçues et les trQïlipOI© en réalisations instinctives, au lieu de s'en servir en vue de la conquête d'une vie supérieure. 16 Les solutions proposées, de nos jours, pour satisfaire au problème démocratique, peuvent-elles engendrer l'épanouissement total et progressif des facultés humaines, apporter la paix et le bonheur universel? C'est à voir* Socialisme et communisme, aujourd'hui, constituent le pôle attractif de la démocratie. Ce sont là deux vocables pour une même doctrine. Nous n'avons donc pas à les discriminer, sinon dans certains points de détail assez insignifiants, car nous n'envisageons pas les moyens de réalisation, mais les principes et le but sociologique, indiscutablement communs, Disons-le,tout de suite, du reste, socialisme et communisme sont l'aboutisse­ment inévitable d'une véritable théocratie. Seulement, les con­cepts recouverts par les termes peuvent avoir, suivant le cas, une portée bien différente, comme nous le verrons plus loin. Les deux doctrines modernes, en effet, puisent leur physio­logie, et partant leur psychologie, dans l'Encyclopédie et dans Darwin; Karl Marx est leur théologien et leur moraliste. De ce fait, c'est le triomphe du matérialisme intégral, avec une mysti­que, c'est-à-dire une religion et une foi, réduite au mètre de 1'animalité. Darwin considère l'homme comme un animal lentement diffé­rencié des autres par le développement d'une intelligence fonc­tion de ses centres cérébraux, Marx applique cette théorie à la société, mais il voit celle-ci comme un tout, sans se préoccuper des cellules constitutives, et il échafaude des raisonnements, d'une logique parfois implacable, qui s'appliquent à ce tout sans tenir compte des diversités individuelles. Sur ce thème ini­tial, on a construit dans l'idéal du genre, une société sans sou­plesse. Tous les hommes sont égaux en besoins physiques, intel­lectuels et moraux. L'humanité, en principe, est devenue un trou­peau, et les dirigeants des éleveurs patentés. Prenons les enfants. A tous la même hygiène, le même cube d'air, la même nourriture, le même enseignement, dosé d'une manie re identique. Pour l'adolescence, le même nombre d'heures de sport et d'études sur des programmes en série. Pour l'homme, 17 pour le travailleur, le même salaire, l'effort pareillement nesu-ré, la besogne du manoeuvre appuyée par la machine. C'est pour employer des expressions consacrées par l'usage, de l'industria­lisation, de la rationalisation à haute dose. Une seule cbrse a été oubliée, le roseau de Pascal, attaché bon gré, mal gré au tuteur social actuel, est un roseau pensant, un roseau doté d'une âne immortelle. On a oublié les besoins de cette âne, besoin d'air et de lumière, besoin de ne pas étouffer dans la gangue rigide des appétits matériels. On a même oublié l'impossible égalité de ces corps et de ces âmes, car chaque hom­me est une entité à nulle autre semblable, dont les aspirations, la réceptivité et la capacité varient continuellement et rendent illusoire l'application d'une commune mesure. Les conséquences de cette politique à courte vue ont été néfastes. Un exemple seulement. Voyons le monde ouvrier. Jadis, il y avait des artisans; ils étaient tour à tour apprentis, com­pagnons et maîtres. Ils ont construit ncs cathédrales et nos pa­lais, fabriqué des meubles, des ustensiles et des bibelots. Cha­cune d.e leurs oeuvres était marquée du sceau de leur génie parti­culier et enchantait les yeux et l'âme. Ils avaient acquis la souple maîtrise de leur métier, dans la joie et la sérénité et surtout la libre initiative laissée à leur talent. Aujourd'hui, au sein d'une même corporation, on impose à tous la même besogne strictement délimitée dans le temps, l'espace et le mécanisme des réalisations; ils sont devenus des automates manoeuvrant des machines. Regardez les églises, le^ gratte-ciel, les appartements et leur contenu; tout est propre, linéaire, confortable, mais dans tout cela, jamais, ou presque jamais, une étincelle de cette sublime beauté qui transporte les âmes sur les cimes, rien que de la matière domestiquée. Partout, sur tous les plans sociaux, nous trouverons cette même carence esthétique, morale et spirituelle. D'où vient cela? De la conception démocratique moderne elle-même. Dans cette con­ception, tout est exact, logique, mesuré normalement, mais la me­sure est fausse. Notre civilisation est un monde à deux dimen­sions, l'envol a été négligé. On a considéré et on considère 18 l'homme conne "un animal de luxe. Or 1'animal est matière; la fin de l'homme aninal est donc dans la matière, dans le bien-être qui peut en découler. Dès lors, la règle de conduite sera la conquête exclusive des "biens matériels, selon le rythme de l'ex­périence scientifique. Quant à la répartition du bien-être,elle se fera sur une cadence identique pour tous, dans une justice rigide, étrangère à l'équité, c'est-à-dire aux considérations individuelles dont les variantes ne peuvent être exprimées en va leurs mathématiques. Et, sur tout ceci s'étend la loi du moindre effort; il ne faut demander au nourrisson élevé en serre chaud,e aucun travail superflu, sans rapport avec le but fixé; Certes, la loi du moindre effort est essentielle en mécanique, mais, dans le domaine humain, c'est une hérésie mortellement préjudi­ciable à la perfection et à la poursuite de l'idéale La vicilisation moderne n'a qu'un soucii le corps* Quant à l'esprit, sans le nier peut-être, elle le néglige totalement. Qui parle, aujourd'hui, d'esthétique, de morale, de vie spiri­tuelle et intérieure ou de conscience? On forme des athlètes, superbes pendant quelques courtes années, dont les forces s'u­sent avec la rapidité de l'éclair. Où donc sont les athlètes d'antan, nourris aux jeux du stade mais élevés dans les temples d'Eleusis ou d'Olympie? Tels sont les résultats dûs à l'application exclusive du matérialisme Darwinien et Marxiste à notre politique sociale. On peut résumer la genèse de cette évolution en quelques mots: Le socialisme-communisme moderne est né avec la Réforme et son libre-examen. Il était soigneusement caché dans les prémis­ses, à l'insu même des réformateurs, et a mis deux siècles à mû­rir. Le libre-examen, en effet, a rejeté en bloc les lois tradi­tionnelles cristallisées, par des apports étrangers à leur essen­ce première, en dogmes trop rigides, II a donc introduit dans la foule l'individualisme politique au même titre que l'individua­lisme religieux. Comme la foule ne s'embarrasse pas de philoso­phie, elle a conçu la civilisation comme une assise accordée à la satisfaction de ses appétits. Ainsi, l'individualisme mal compris, a renforcé et élargi ï'égoïsme populaire. Puis, de grands clercs sont venus, sortis des officines du positivisme matérialiste; ils ont codifié le nouveau courant social, en éle- 19 vant le particulier à la puissance du collectif, et nos théories contemporaines ont apparu. Celles-ci assimilent la véritable culture au progrès indéfi­ni de la technique, de la science expérimentale, au progrès de la machine. Sur les ruines dogmatiques anciennes, on a bâti un nouveau dogme intangible, sans s'apercevoir de sa fragilité, sans soupçonner le côté vraiment réel et sublime de la civilisa­tion. Science, technique, machines sont des moyens d'une incon­testable utilité, mais non pas une fin. La fin, c'est 1'affine­ment de l'espèce, l'harmonie des facultés individuelles et des rapports sociaux, la conquête d'une perfection progressive,seule capable d'offrir une base au bonheur relatif ou absolu dont nous rêvons depuis toujours. En somme, le socialisme-communisme actuel n'est pas psycho­logue dans le haut sens du mot. Il l'est à sa manière; ainsi le magnétiseur se sert de la réceptivité de son-sujet pour lui in­culquer une idée, vraie ou fausse, commander un acte, bon ou mauvais, pour le galvaniser dans un sens voulu, sans tenir comp­te des prédispositions de l'individu, ou même en les exploitant pour arriver à ses fins particulières. Comme le magnétisé, la foule moutonnière, sous l'influx des flatteurs, s'engage dans la voie ouverte à ses instincts. Les exploiteurs, dévorés eux-mêmes par les mêmes passions, savent jouer de cette tendance, pour consolider une domination trop précaire à leur gré. A la lu-ière de ces observations, pouvons-nous maintenant voir clair dans l'état social actuel et envisager la solution susceptible d'amener la paix et le bonheur parmi les hommes, sous l'égide de l'équité? Il vous le semblera peut-être. Une formule typique a été lancée récemment pour synthétiser les désirs de la foule. Elle est, r*u reste, vieille comme le monde, autant que profondément humaine et juste : Le Pain - La P-^ix - La Liberté. Le Pain? Personne ne peut contester la nécessité vitale de l'aliment corporel, de la nourriture substantielle et saine,capa- 20 ble d'assurer le libre jeu des organes, de prolonger l'existence en vue de l'effort collectif sur lequel s'échaffaude la cité matérielle. Le droit au apin est imprescriptible. La Paix? La paix universelle,jamais réalisée au cours des siècles historiques, serait-elle une chimère? Jusqu'à nos jours on l'impose, dérision suprême, par la force des armes ou l'inti­midation. Lorsqu'on prêchera la paix avec l'amour au coeur et non la haine, le vieil adage "homo homini lupus" (5) tombera en désuétude. Nous vivrons, sans nous bercer de chimères, dans la joie et la sécurité, sous condition expresse de recevoir la cé­leste parole avec le même amour. La Liberté? La saine liberté dont le nom est inscrit au fronton de tous les temples et de tous les palais est combien méconnue. Personne ne sait plus la norme de la vraie liberté. Comme tout appareil électrique bien constitué, elle comporte deux pôles. Un pôle positif^ c'est le droit strict de l'individu un pôle négatif, ensemble des droits d'autrui. Au milieu se trou­ve l'équilibre, "in medio stat virtus" (6). Ce juste milieu se résume dans l'aphorisme "Fais ce que dois", et ainsi la totali­té des droits sociaux est harmonisée dans la notion du devoir. La liberté est donc un compromis entre le positif et le négatif; elle consiste à respecter le rayonnement de tous les individus groupés en société. Mais elle réclame une juste contrepartie : si en effet, par une transposition d'un mot de Kant: le droit de tous est la mesure du droit individuel, la réciprocité est ab­solue . Pain, Paix, Liberté, voici donc une base pour la construc­tion du temple social, base réclamée depuis des millénaires et jamais atteinte encore. Comment en assurer la possession défini­tive et l'aménagement équitable? C'est un problème difficile, mais non la quadrature du cercle. Difficile certes; il y aura toujours des pauvres et des riches, des forts et des faibles, des intelligents et des sots, des hommes de volonté et des vel­léitaires; il y aura toujours la bonne et la mauvaise étoile. A cela, nul ne peut rien, pas même Dieu, car nous sommes nous-mêmes, les artisans de notre destin. L'homme est ce qu'il se fai"Ç Mais on peut trouver une solution moyenne et cette solution est celle-ci: diminuer progressivement la misère matérielle et les 21 entraves à la libre expansion des facultés de charme individu* La seconde partie de la solution est à notre portée inné-diate, c'est l'acceptation volontaire de la discipline sociale, c'est reconnaître et faciliter les aspirations légitimes de tous les citoyens. La première partie: diminuer la misère matérielle est moins facile à obtenir, car elle a contre elle l'"auri sacra famés" (7) des anciens. Abordons pourtant la question. Il y a trois facteurs de richesse mondiale: La nature dis­pensatrice des matières premières, réceptacle des forces princi-pielles; Le travail, dont l'incidence aide la nature, la contraint selon le rythme des besoins et transforme les forces comme les produits bruts; Le capital qui prend sa source dans les deux autres et, par un effet de choc en retour, les vivifie en les multipliant; tel un lac alimenté par les ruisseaux et les rivières, leur restitue, par 1'évaporation, leur vitalité en v^ie d'épuisementi La nature est un esclave et ne doit qu'obéir. Cette parodie d'un vers célèbre est exacte, la nature obéit toujours à l'ef­fort qui la sollicite. Cet effort constitue le travail. Tu mange­ras ton pain à la sueur de ton front a dit l'Eternel; sans tra­vail tout est stérile et la vie humaine n'a plus de sens. Il est l'humble et vigoureux artisan de la soei'té, il l'a édifié de tou te pièce.", à travers les siècles, et c'est pourquoi la civilisa­tion actuelle est solidaire du passé. Le travail est la source du capital. Qu'est-ce que le capital? C'est une accumulation de tra­vail mise en réserve pour l'avenir. L'or et ses succédanés ne sont pas des capitaux proprement dits, ils en sont les signes re­présentatifs. Il faut donc considérer le capital comme une possi­bilité de travail immédiat ou futur, un moyen de rémunérer l'ef­fort productif et de le diriger, dans un sens déterminé, pour le bien de tous. C'est d'avoir perdu de vue ces vérités, pris le si­gne pour la chose, l'apparence pour la réalité, que sont mortes les antiques civilisations; c'est de la même erreur que nous nourrons, si nous n'y prenons garde. Or, les biens de ce monde matériel, fournis par la nature et transformés par le travail à l'aide du capital, sont la propriété 22 commune de tous les bonnes. Chacun d'eux a le droit strict d'y puiser selon ses besoins innédiats, et le droit, non moins strict d'en^avoir sa part à l'heure où ses forces le trahissent. Mais les riches ont oublié qu'ils étaient les dépositaires et non les maîtres absolus des biens à eux confiés. Ils les ont trop souvent administrés en égoïstes, pour eux-mêmes, accaparant l'intégralité des revenus à leur seul profit, sans le souci cons­tant d'en effectuer une répartition intelligente, conforme à la volonté divine, parmi les déshérités. C'est pourquoi, Jésus, il y a vingt siècles, proclame la difficulté pour les riches égoïs­tes d'entrer dans le royaume de Dieu, réservé aux pauvres en esprit. Mais les patrons de l'industrie, du commerce et de l'agri­culture ont oublié leur rôle. Instruments de Dieu et de la théo­cratie dans la répartition des produits du travail, ils se sont taillés la part du lion et considérés presque toujours, conne dèff bénéficiaires exclusifs* Tous ont oublié la grande maxime prêchée par le Christ:"A chacun selon ses oeuvres et ses besoins". Par cette masse d'oublis, la société de tout temps a été viciée et déséquilibrée. Beaucoup a été réparti à quelques-uns et peu à beaucoup. Les crises sociales n'ont pas d'autres causes elles sont inévitables et périodiques. Mais toutes les réactions connues, depuis les temps historiques, se sont inspirées du prin­cipe même qui les avait engendrées, elles ont simplement entéri­né le déplacement des incidences ploutocratiques selon la norme de la prétendue loi de la lutte des classes. Et le monde roule indéfiniment dans la même erreur, il se débat dans un matérialisme dont il refuse de s'évader. Les hom­mes ne pensent ni à leur origine spirituelle ni à leur fin der­nière. Ils ont été, sont et seront le jouet des instincts, des passions et des appétits, en un mot de l'égoïsme 23 Supposons pourtant la difficulté surmontée, les instincts policés et plus ou moins assouvis, les "biens matériels répartis selon l'ordre et l'équité, c'est-à-dire selon les besoins immé­diats et le souci de l'avenir* L'humanité sera-t-elle satisfaite Pas encore, car l'homme est double. Il y a en lui deux êtres,un animal et un esprit; il repose sur une base matérielle et s'a­chève sur un plan supérieur. Il est humain et divin à la fois. A quoi bon satisfaire l'humanité si la divinité ne reçoit rien en partage? L'esprit et le corps doivent se nourrir simultané­ment, et pour cela, il faut répartir les biens spirituels comme on a réparti les biens temporels. Comment opérer? Toute difficulté semble, ici, écartée. Sur ce plan, en effet, tout le monde peut puiser sans réticence, sans offusquer ou désavantager son voisin, car la source des ri­chesses spirituelles est inépuisable * elle se prête, sans aucun amoindrissement, à tous les partages» Dins le domaine spirituel, il n'y a ni riches ni pauvres, chacun est rassasié selon sa capa­cité particulière. Si l'un possède plus, c'est qu'il veut et peut prendre plus. Si l'autre est moins riche, il ne le sait pas car, étant comblé, il ne saurait recevoir davantage; mais si son désir vient à s'accroître, il reçoit aussitôt la manne corres­pondante, puisque le don, en quelque sorte, crée la puissance réceptive. En quoi consistent les biens spirituels? Ils se résument dans la connaissance, c'est-à-dire dans la Gnose. Et cette Gnose, prêchée par tous les grands initiés, rénovée et complétée par le Christ, cette Gnose est la science de notre fin dernière. L'homme involué dans la matière, nous dit-elle, est un fils de Dieu; il doit donc, ainsi s'exprime 1'Aréopagite, se déifier, c'est-à-dire se rapprocher de Dieu jusqu'à s'identifier à lui, selon la norme des contingences. Se déifier, n'est-ce pas en arriver à concevoir les biens matériels comme de simples moyens d'ascèse? Se déifier, n'est-ce pas communier avec Dieu dans le triple amour du vrai, du beau et du bien, les trois aspects de la divinité? Jusqu'ici, cette Gnose a été le privilège d'une élite res­treinte. La répartition des biens spirituels élèvera la masse 24 humaine jusqu'à l'élite, elle la sauvera en l'arrachant aux atteintes de 1'animalité et de l'égeïsne, II faut amener chaque individu, non pas à tout savoir,com­me le prétend, bien à tort, la science expérimentale, mais à pouvoir comprendre, dans leur double interprétation matérielle et spirituelle, tous les problèmes soulevés par l'expérience et la raison. Il faut amener tous les hommes à la sagesse, c'est-à-dire à conjuguer, dans leur être devenu complet, la force maté­rielle et la puissance divine. Or, que voyons-nous depuis des siècles? La révolte insensée de la force instinctive aveugle des masses contre la puissance spirituelle de l'élite. Est-ce la faute de cette dernière? Non pas. C'est la faute lourde et peut-être voulue dans certains cas des berscers mauvais ou ignorants qui ont capté l'oreille de la foule, l'ont murée dans la prison passionnelle, sans jamais lui ouvrir les horizons de la Gnose. Lorsque la Gnose aura été répartie dans la masse, aurons-nous établi la suprême égalité de tout temps rêvée par les Sages? Oui, dans toute la mesure humaine, malgré les divergences et les erreurs, Inhérentes à la justice distributive. Nous serons arri­vés à la solution moyenne, la seule possible en notre univers. Comme nous disions: II faut diminuer la misère matérielle, nous dirons maintenant: travaillez, pour vous et pour les autres, à l'augmentation continue de la béatitude spirituelle. Et, dans ce nouveau cadre, le riche, dispensateur et non propriétaire absolu et égoïste, sera pauvre en esprit; le miséreux sora plus riche que tous les riches de la terre dans son esprit et sa déifica­tion reconquise. Ainsi, nous nous trouverons devant un être sublimé. Il ne sera ni un autocrate, ni un anarchiste. Il admettra tous les ac­commodements et jamais les compromissions.Il saura, tour à tour, réprimander son prochain et jeter sur ses fautes le voile si doux de l'oubli. Il réprouvera les révolutions sanglantes et les guerres mondiales; en un mot II saura aimer, car il n'aura ni envie ni haine. Ce sera un homme» Sur cette cellule humaine ennoblie et régénérée, nous pou-rons établir la démocratie théocratique, la démocratie idéale, dans laquelle chacun se contentera, du nécessaire d'abord, de 25 l'utile ensuite et enfin 4e l'agréable, sans jamais vouloir at­teindre le superflu qui s'acquiert toujours au détriment des au­tres. Les biens, tous les biens bunains se trouveront automati­quement répartis entre tous, selon la loi de solidarité, de fra­ternité et de charité. Nous aurons instauré le socialisme et le communisme véritables sur les débris de la démocratie démagogi­que moderne, génératrice d'envie, de haine et de luttes intes­tines. Nous aurons construit l'ordre social dans la paix du coeur et des passions, subordonnée à la sérénité, de l'esprit» De cet exposé, des conclusions multiples peuvent être ti­rées. Tout d'abord, créer, par une initiation judicieuse, des personnalités puissantes, susceptibles, par le rayonnement et la maîtrise de leur conscience, de réagir sur la tendance collec­tive des foules. Ensuite, combattre le matérialisme intégral sous toutes ses formes et faire appel aux forces spirituelles innées et latentes chez tous les hommes, pour en faire l'assise de la société moder­ne. Enfin, établir des Centres où les lois de l'esprit, les lois" universelles seront étudiées et comparées avec les nécessités de la vie quotidienne, D?.nr ces centres, l'humanité apprendra à "...ov"1 nourrir son esprit, comme elle se nourrit de pain par le travail et de science dans les Universités, Elle y découvrira progressi­vement la norme du bonheur et la voie de la béatitude. Ainsi,elle aiguillera sa vie dans le sens des suprêmes réalités en soule­vant le voile trompeur de la matière» Mais, à l'origine de cette oeuvre de longue haleine, un pre­mier travail est à effectuer; travail intime, indispensable à chaque individu, la formation de son moi sur les bases lumineu­ses de la tradition spirituelle. 26 APPENDICE Toutes les formules constitutionnelles peuvent réaliser l'équilibre social nécessaire à la vie des peuples, si le régime d'équité établi à leur base est suffisamment souple pour s'adap­ter à tous les besoins légitimes, combler toutes les aspirations individuelles et collectives. Monarchie absolue ou libérale, Empire, République, Démocratie, tout cela ce sont des mots. Seu­les sont à considérer la sécurité et les satisfactions de tous ordres, accordées aux masses populaires et à l'élite de la na­tion, Mais, comment, dans la mêlée t des égoïsmes, obtenir un résultat positif et concilier des intérêts le plus souvent opposés? L'autorité, partant le devoir de répartir les biens physi­ques, intellectuels et moraux, patrimoine de la famille humaine, doit être remise entre les mains des meilleurs parmi les citoyens Non pas entre les mains des purs théoriciens, issus des univer­sités - ce serait déjà beaucoup - mais entre les mains des sa­vants d"ont l'esprit de réalisation est à la hauteur de la scien­ce, entre les mains des Sages. Tous les hommes doivent produire un effort utile, riches ou pauvres, savants ou ignorants, faibles et forts, chacun en son milieu, dans l'intégralité de ses moyens. L'oisif est un para­site de la société; celui qui veut réduire son effort au mini­mum est un poids mort. L'oisiveté et la paresse sont des plaies sociales, elles engendrent la haine et l'envie, elles détruisent la paix. Transposer la puissance spirituelle sur le plan de la vie moyenne, édicter les justes lois capables de conduire la foule vers un but vraiment humain, diriger les aspirations générales dans la voie de la fraternité, telle est l'oeuvre réservée aux Sages. Repérer les lois du Cosmos, les contraindre à servir la civilisation, est l'apanage du savant. Recueillir et multiplier les matières premières, les trans- 27 former et les mettre à la disposition de tous, sous la forme d'a­liments, de machines et d'objets usuels, tel est le rôle de l'ou­vrier. Tout ce travail est éminemment noble; les artisans, tous les artisans, chacun dans sa sphère, ont reçu une mission admira­ble, une mission sacrée. Ce n'est pas tout encore. Il faut trouver un lien suprême pour unir les individus aux individus et les nations aux nations. Il faut un idéal commun, une fin unique acceptée et poursuivie efficacement par tous. Ce lien, cet idéal sublime, c'est la reli­gion universelle. C'est l'ensemble des dogmes, des idées, des sentiments susceptibles de relier les hommes et non de les divi­ser, comme il arrive trop souvent aux religions particularistes, aux religions inquisitoriales. Il faut tracer, devant les pas de la foule, une route large et ensoleillée que chacun pourra suivre au gré de sa fantaisie, sans risquer de s'égarer en de ténébreux labyrinthes, une route aboutissant au seul panorama digne de cap­tiver l'attention humaine. Et ce panorama, c'est le royaume de Dieu. Or, le royaume de Dieu, cet équilibre idéal des corps et des âmes, est à portée immédiate de notre main, à portée de notre intelligence et de notre volonté, II suffit de la saisir au pas­sage. Mais la volonté de l'homme est mauvaise, elle est sourde aux appels de la raison comme aux appels de l'esprit. Consultez l'histoire du monde: aussi loin que les archives des peuples peu­vent vous renseigner, vous trouverez des guerres, toujours des guerres, Des guerres provoquées soit par des appétits, soit par des dogmes, soit par des idées. Pourquoi cet état endémique de discorde et de haine?Parce que les hommes ne veulent pas s'entendre, sur une base commune, dans l'appréciation de leurs besoins, la confrontation de leurs idées et la poursuite du bonheur universel. Les divergences, les luttes fratricides étaient, peut-être, naturelles et obligatoires, dans les siècles préhistoriques, lors- 28 que la nature indisciplinée exigeait une compétition de tous les instants, pour la conquête des moyens de subsistance. Ne sont-ellespasanormales et inadmissibles, à notre époque, où l'homme policé est maître, dans une large mesure, par sa science et son expérience, des éléments matériels? Mais il veut imposer par la force ses conceptions particulières et égoïstes, il veut dominer, en s'assurant la part du lion dans les ressources de la commu -nanté. Ainsi le mal dont nous mourrons, par degrés insensibles, réside dans la volonté humaine; volonté de domination ou volonté de Jouissance. Nous voulons établir, à notre profit, une unité factice, selon nos vues du moment ou nos désirs; réduire à notre mètre, en sous-multiples de notre propre entité, les individuali­tés qui nous entourent. L'erreur fondamentale de notre société, c'est le péché dénommé par le Christ, le péché contre le Saint-Esprit:" Si tu ne penses pas comme moi, tu es mon ennemi". Alors, on détruit l'ennemi, on détruit son oeuvre et ses moyens de tra­vail, on lui dénie le droit à l'existence, et quand, par hasard, on épargne sa vie, on le courbe sous la botte du conquérant pour en faire un esclave. L'envie et la haine sont des moteurs irrésistibles. Que faut-il donc à l'humanité pour .jouir en paix des biens matériels et spirituels? La sagesse à sa tête; le travail dans ses rangs; un refuge unique, à l'abri duquel elle puisse oeuvrer et penser sans risquer l'ostracisme ou la vindicte. Et ce refuge c'est la fraternité, c'est l'amour, c'est la charité qui donnent à chacun ce qui, légi­timement, lui est dû. Malheureusement, dans la suite des siècles, la matière s'est toujours élevée contre la pensée, et la pensée a été pervertie par la matière; l'égoïsme est resté la loi des actes humains et la lutte animale des classes sociales le levier de la civilisation. Au moment précis où l'homme aura vaincu, dans la mesure du possible, c'est-à-dire discipliné son égoïsme et ses passions 29 instinctives, il aura trouvé la paix et la satisfaction de tous ses besoins. Et ce moment sera le triomphe de la religion uni­verselle. Tous les hommes dont la faculté de pensée n'est pas émous-: sée sentent, de façon plus ou moins précise le contenu de la re­ligion universelle. Les grands philosophes, les fondateurs des religions particulières, l'ont tous exposée sous un voile trans­parent. La religion universelle magnifie l'individu dans tout ce qu'il a de grand et de noble, c'est-à-dire de divin; elle cons­truit les assises de la famille, de la cité, de la :iation, dans le droit général et imprescriptible de l'humanité, sans négli­ger aucunement le plan matériel sur lequel repose l'édifice sociaT Par la religion universelle, les hommes les plus humbles appren­nent à apprécier les données de l'esprit, les intellectuels et les sages à rendre justice à la matière. Tout ceci peut se résumer en quelques sentences,trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en indiquer la source: "Rends à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu". Cette parole du Christ est identique à la maxime stoïcien­ne: "Subis la matière et ses lois en les rendant solidaires &)*, tes aspirations spirituelles". "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front" . t Travaille et la nature obéira à tes efforts. "Aimez-vous les uns les autres" Combattrez les instincts, les passions, l'égoïsme qui vous dres­sent contre votre prochain. Assouplissez vos désirs sous le joug de la charité, car tous les hommes sont, comme vous, les enfants du Père universel, de Dieu l'unique. " L'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Le pain du corps est insuffisant. Il faut aussi la manne spiri­tuelle, la nourriture céleste susceptible de donner à l'humanité le sens de sa vie, l'orientation nécessaire vers la totalité de ses aspirations.

C. CHEVILLON -ORIENT OU OCCIDENT

CONSTANT CHEVILLON ORIENT OU OCCIDENT ? CONTRIBUTION A L'ÉTUDE COMPAREE DES PHILOSOPHIES ET RELIGIONS DE L'INDE ET DE L'EUROPE Librairie Générale des Sciences Occultes CHACORNAC FRERES 11, Quai Saint-Michel,11 PARIS (V°) 192S AVANT - PROPOS Les pages qui suivent sont le résumé d'un certain nombre de conférences données au Siège de la Société Occultiste Internatio­nale à Lyon en 1924 et 1925. Il ne faut point y voir ni un cours d'histoire de la Philosophie, ni surtout une analyse complète des systèmes passés en revue. Le conférencier, sur la demande de quelques-uns de ses au­diteurs, a voulu opposer aussi nettement que possible les idées de l'Orient à celles de l'Occident, afin de les tirer d'un doute qui s'élevait dans leur esprit. A cet effet, il a choisi à tra­vers les siècles, parmi les philosophes, les plus représentatifs des traditions rivales et, dans le système de ces philosophes, les doctrines qui, à son avis, se rapprochent davantage du génie de la race, celles qui caractérisent sens ambiguité la pensée de l'Orient et de l'Occident sur le grand problème de la vie et de la destinée humaine conjugué avec l'idée de Dieu. Les divergences fondamentales et irréductibles mises en re­lief dans cet exposé dérivent, sans contestation possible, des conceptions différentes énoncées par les maîtres d'Asie et d'Eu­rope sur ces questions primordiales. Une philosophie, une reli­gion admettra, en effet, des solutions diverses suivant le con­cept du divin généralement accepté dans le milieu où elle évolue et suivant le rapport qui sera établi par les esprits entre l'Etre Suprême et l'Univers. Toutes les idées, toutes les théo­ries, toutes les hypothèses qui viendront se greffer sur ces principes radicaux et essentiels seront inévitablement les résul­tantes de la solution primitive, car toujours et partout une civilisation porte l'empreinte de deux facteurs originels impos- sibles à éluder: Dieu et l'homme; et le? philosophaes et les re­ligions sont précisément une tentative d'explication du rapport mystérieux qui unit ces deux termes. La question est donc formidable; pour l'élucider complète­ment, un ouvrage encyclopédique eut été nécessaire. L'auteur n'a­vait ni le temps, ni les moyens matériels suffisants pour s'at­teler à cette besogne; il a simplement, en quelques leçons, exa­miné ce qu'il a cru être l'essentiel des doctrines de l'Inde et de l'Europe, afin de synthétirer dans l'intellect de ses audi­teurs l'opposition des deux pensées. Les réflexions qui accompagnent l'exposé des théories et la conclusion sont l'expression des idées personnelles de l'écrivain et le fruit de ses études. Elles sont le reflet de la conviction inébranlable à laquelle il est arrivé: celle de la supériorité du verbe occidental et de l'excellence de notre tradition gréco-latine et celtique par rapport au verbe oriental et à la tradi­tion Indoue. Il est, en conséquence, persuadé que notre tradition, expression sans doute d'une tradition plus ancienne née dans l'ambiance immédiate de la Méditerranée, ne doit absolument rien à l'Inde ou à l'Extrême-Orient et que, si l'on doit reporter sous d'autres cieux la naissance et l'évolution première de cette phi­losophie antéhistorique, on ne doit pas en rechercher l'origine à l'est, mais quelque part ailleurs dans les continents disparus de la Mer Atlantique. Cette dernière question a été laissée dans l'ombre car elle importe peu au contenu des dogmes. L'essentiel était de déterminer leur apparente irréductibilité et de montrer la nécessité de se plier à la discipline occidentale si on veut conserver à notre race sa vertu exp&nsive et la netteté de ses conceptions. Ce double but a-t-il été atteint? Peut-être! mais en tout cas l'essai a été loyal et la conviction sincère. Au surplus, ces pages étaient destinées à un petit nombre; on a demandé à leur auteur de les publier, il y consent sans aucune prétention, désireux seulement d'apporter une pierre de consolidation à l'é­difice occidental qu'on voudrait remanier, un peu à la légère, sur un plan qui en changerait l'ordonnance et en compromettrait les assises. Il ne veut point imposer ses idées et ne les présen- 4 te pas comme l'expression d'une vérité irréfutable; il a même pu commettre des erreurs d'interprétation dont il s'excuse par avance auprès des lecteurs familiers avec l'histoire de la phi­losophie qui s'attarderont à lire cet opuscule. Il les prie de considérer que c'est là, comme le titre l'indique, une simple contribution à l'étude d'un problème angoissant et vaste comme la pensée humaine; trop heureux s'il a pu fournir à quelques étu­diants, d'une bonne volonté égale à la sienne, un sujet de mé­ditation ou un fil conducteur dans le labyrinthe de la philoso­phie comparée des religions. CHAPITRE PREMIER ORIENT ET OCCIDENT Depuis un quart de siècle, on va prônant partout que l'Occi­dent est mort ou en passe de mourir, que ses énergies se dissol­vent, que sa pensée s'effrite ou se perd dans un renouveau du byzantinisme et d'une scholastique de décadence. Et de fait,beau­coup d'hommes, fatigués d'une pensée trop claire et trop précise ou trop faibles pour la supporter, se tournent vers le Sphinx Oriental, attendant un verbe nouveau, une vérité enfin adéquate à leur état d'âme et à leurs aspirations douloureuses. Qu'est-ce à dire? L'Occident est-il plongé en de douteuses ténèbres depuis trente siècles d'histoire glorieuse et la lumière intellectuelle vient-elle de l'Orient comme la lumière du Soleil? C'est à le croire si l'on écoute les prophètes qui vaticinent en ce moment sur le territoire de notre vieille Europe déchirée. A les entendre, la toujours jeune Asie et l'Inde en particulier sont l'écrin resplendissant d'où la vérité s'échappe en ondes virginales; notre Occident Celte et Latin est le réservoir de l'obscurantisme délétère; religion, philosophie, occultisme d'Oc­cident tout cela est jeu d'enfants aveugles et stupides en pré­sence des idées orientales. Il est grand temps de réagir. Et d'abord, le mythe de la race Aryenne, mère de notre civilisation moderne, descendants des plateaux du Cachemyre et des steppes du Baïkal pour s'épandre jusqu'aux rivages de l'Atlantique et arracher le monde aux ténè­bres, a perdu beaucoup de sa valeur et de sa rigueur scientifique Des esprits puissants et tout à fait positifs n'ont pas craint de s'ériger en faux contre cette théorie trop facile et ont es­sayé de refaire l'histoire de la Civilisation en partant des rivages de l'Atlantique lui-même - nous ne voulons point pour le moment, pénétrer dans l'ombre de la préhistoire et évoquer les continents disparue - ils font donc déferler la vague civilisa­trice de l'Occident vers l'Orient et basent leurs opinions sur de bons arguments et suffisamment connus pour qu'il ne soit pas nécessaire de les reproduire ici. Les races nées sur les^plateaux asiatiques ont donc parfaitement pu, dans leurs migrations sécu­laires, venir rénover le sang des races occidentales et parfois les dominer de leur nombre et les engloutir dans leurs rangs ser rés, sans pour cela amener avec elles une révolution intellec­tuelle proprement dite. Elles venaient vers nous avec nos idées basiques (jadis emportées d'Occident selon un rythme migrateur similaire ou peut-être même par de simples missionnaires intel­lectuels) plus ou moins transformées et digérées, mais toujours semblables à elles-mêmes. De la sorte, aucun heurt irréductible n'a dû se produire et les sangs se sont mêlés d'autant plus faci­lement que les cerveaux étaient le réceptacle de concepts ana­logues. Ainsi donc, voici déjà un point, sinon acquis, du moins à envisager sérieusement: la lumière ne vient pas toujours de l'Orient. Pourquoi alors, la lumière née sous notre ciel serait-elle moins lumière que celle qui nous vient du Ciel de l'Inde? On ne peut alléguer aucune raison valable. Mais, prenons garde! Que les idées aient progressé de l'Occident à l'Orient ou de l'Orient à l'Occident, peu importe; elles devraient dans tous les cas être semblables ou du moins ae ressembler étrangement. Comment se fait-il donc qu'elles soient actuellement si dissem­blables dans les deux continents? Aurions-nous perdu la clef du labyrinthe intellectuel, tandis que les Indous l'ont conservé jalousement? C'est une question d'examen du contenu des doctri­nes que nous verrons plus loin. Elles sont, non pas antinomiques mais dissemblables, c'est un fait irréfutable. Quels facteurs ont milité en faveur de cotte diversification? Ceci est une au­tre affaire et il ne fait de doute pour personne qu'une même 7 semence jetée dans des sols et sous des cieux différents donnera dans la suite des temps des fruits aussi différents que possible, Là est proprement le noeud de la question. L'Orient et l'Occident génèrent des ambiances irréductibles l'une à l'autre et ces am­biances ont créé sinon des hominalités distinctes, du moins des races différentes et des intellects d'un modèle dissemblable, de sorte que, une idée générale captée par un cerveau, représentera, après avoir été transformée en concept, un contenu distinct sui­vant le lieu dans lequel elle a été pensée. D'où vient donc que le cerveau d'un homme d'Occident est actuellement irréductible à celui d'un Oriental? Quelques lignes suffisent pour le faire comprendre. Nos intelligences ont été fa­çonnées par le génie latin fait de clarté, de précision et de ra­tionalisme tempéré. L'Oriental a été bercé dans un mysticisme in­tellectuel de tous les instants; l'imagination est chez lui la faculté directrice, et cette imagination crée des images, évoque des tableaux en rapport avec la nature et le ciel ambiants. Donc, formation intellectuelle divergente. Chez l'Occidental, la volonté est faite d'individualisme et d'aspiration incessante vers l'autonomie et la liberté, conséquen­ce, à l'origine, de l'âpreté de la lutte pour la vie, et, par la suite, de l'orientation habituelle de l'esprit, ce qui implique la liaison intime et la collaboration continue des deux facultés de l'esprit: intelligence et volonté» Le mysticisme domine l'O­riental dans sa volonté comme dans son intellect et fait du pro­blème moral une simple question intellectuelle, comme nous le ver­rons plus loin. La volonté de l'un est tendue vers la formation de la personnalité, celle de l'autre vers le perfectionnement gé­néral de la collectivité qui doit assurer le retour vers l'univer­sel repos. L'un considère la souffrance comme un adjuvant, un ai­guillon du mieux être; l'autre la regarde comme un mal en soi. L'Occidental voit dans la vie un tremplin nécessaire pour se projeter dans l'immortalité. Pour lui, vivre c'est créer sa personnalité, c'est former son moi et l'abstraire du monde exté­rieur, c'est évoluer activement et librement vers une fin dernière qui sera d'autant plus haute que la vie aura été plus féconde. L'Oriental considère la vie comme une erreur de la création, er- 8 reur inéluctable, mais monstrueuse, dont il faut se délivrer par tous les moyens possibles; au lieu d'engendrer le mérite, la vie, pour lui, génère la souffrance, et tuer en soi la souffrance,c tefe revenir à un état primitif d'impersonnalité où tout est lié dans un équilibre instable et dans un repos inconscient. Le but final d'un homme d'Occident, c'est de se hisser avec son moi tout entier dans une félicité sans borne; il aspire à un bonheur qui ne le rassasiera jamais et qui s'accroîtra toujours. L'Oriental veut simplement se libérer de la matière pour plonger dans son lieu d'origine et s'y perdre dans la substance infinie et indéterminée dont il est une parcelle égarée. Nous nous trouvons donc en présence de deux races, de deux philosophies, de deux religions, en un mot de deux verbes diffé­rents qu'aucun lien apparent ne semble actuellement réunir. Ces deux verbes paraissent être l'expression de deux traditions in­dépendantes ou, plutôt, ce sont deux asymptotes qui, partant d'un point idéal commun ne peuvent avoir par définition qucun point de contact et n'ont de ressemblance que dans la courbe qu'elles dé­crivent. Si, en effet, nous supposons à l'origine de la pensée humaine une doctrine universelle, que cette doctrine soit née sur les bords du Gange, sur les rivages de l'Atlantique, ou, moyen terme, dans les monts du Caucase, comme beaucoup ont tendance à l'affirmer, il s'ensuit que les facteurs d'évolution ont été dis­tincts sous des cieux divers et que les dogmes admis sous les di­verses latitudes se sont différenciés peu à peu, s'éloignant de leur centre de radiation jusqu'à devenir irréductibles les uns aux autres. Où donc est la vérité, puisque la vérité est une? Nous al­lons comparer le contenu des doctrines et puis nous essaierons de conclure. Dans l'analyse qui va suivre, il n'est point fait état des théories modernes qui, s'inspirant des doctrines orientales, res­tent néanmoins dans l'idéal chrétien, c'est-à-dire occidental. Toutes les idées Indoues qui sont exposées sont tirées d'auteurs autochtones antérieurs généralement à notre ère, tant pour la théologie que pour la philosophie. Elles forment le fonds des doctrines que certains voudraient introduire en Occident au mé­pris de notre tradition, et sont l'essence de l'esprit de L'Orisib Fous en verrons les conséquences, lorsque nous arriverons à nos conclusions. 10 CHAPITRE II SCHÉMA D'OPPOSITION THEOLOGIQUE La tradition occulte est représentée par un double verbe: le verbe occidental et le verbe oriental. Le premier est basé sur la théorie de l'Absolu. L'Absolu est immuable dans son essence qui est unité substantielle, expan-sif dans sa manifestation qui est le Logos, harmonieux dans la réciprocité interne et externe de son action qui est le Pneuma AgiSn, c'est-à-dire le Saint-Esprit ou souffle de Dieu. La mani­festation externe de l'Absolu oeuvre du Logos constitue la créa­tion, c'est-à-dire la Nature naturée par opposition à la Nature naturante qui est l'Absolu lui-même en voie de manifestation. La création primordiale est toute spirituelle, elle revêt le masque d'immutabilité et d'Eternité du Logos, "bien qu'elle soit métaphy-siquement postérieure à celui-ci. Comment des hauteurs de la spi­ritualité éternelle, elle tombe dans les griffes de la contin­gence à travers les voiles de l'espace et du temps, comment elle s'enfonce dans le monde des relations, c'est-à-dire des rapports intellectuels, puis dans la matière ténébreuse pour rebondir vers sa source et s'illuminer avant sa réintégration, nous le verrons sommairement tout à l'heure. Dans ce schéma d'opposition, il nous suffira d'ajouter ceci: L'intelligence et la matière sont nées de l'Esprit par suite d'une chute provoquée par le jeu du principe de liberté; notre univers est donc un accident dans la création et un accident passager, car tout ce qui est contingent doit se résorber dans la mesure même de sa contingence et se réintégrer dans la forme de son émanation primitive, compte tenu de son pas­sage dans la contingence, car, en effet, de son passage dans cet état instable, il conservera une potentialité spéciale qui impré­gnera son essence même réintégrée. Ainsi donc, dans la théorie occidentale, l'Absolu, support de la création, est, en vertu de sa manifestation extérieure et 11 libre, le point de départ d'une série de faits dont les quatre pivots sont: Chute, Rédemption, Illumination et Réintégration. Le verbe oriental est identique dans sa base, mais combien différent dans son développement ultérieur. Pour l'Oriental, l'Absolu est ce qu'il appelle, faute d'un terme positif adéquat: C E» C E, comme manifestation, est identique au Néant, mais au point de vue de l'ETRE, il est le germe, la source, la puissance première de tous les êtres. C'est: PARABRAHM. Parabrahm, c'est l'essence universelle non manifestée; une entité indéterminée, indéfinissable et tellement compréhensive qu'elle contient en puissance l'universalité des déterminations subséquentes de l'Etre. Aucune intelligence humaine, aucun esprit aussi haut soit-il ne peut le résumer en un vocable. C'est pour­quoi l'Oriental impuissant et écrasé dit: C E, Pendant que nous Occidentaux nous avons tourné la difficulté en disant: ABSOLU, qui est un vocable négatifs C'est par ce terme rebelle à toute analyse que se fait la liaison, que s'établit l'identité de deux verbes occultes. Dans chacun d'eux le développement diffère comme nous allons le voir. Pour l'Occidental, l'Absolu émane le Verbe de vie, le Lo­gos, et restitue son unité essentielle par l'Esprit qui est 1'Amouri Pour l'Oriental, le Logos n'est autre chose que Brahma, c'est-à-dire Parabrahm manifesté, et la réduction à l'unité se fait non plus par l'Anour, mais par le principe de conservation et le principe de dissolution qui sont les deux faces insépara­bles de l'action de Brahma. C'est un cycle qui évolue entre l'E­tre et Non Etre, entre la conscience à tous ses degrés de l'in­conscience, perpétuel balancement entre l'existence et le néant. Les deux doctrines déjà divergent, et la divergence ira sans cesse en augmentant. Dans la tradition occidentale, l'émanation externe de l'Absolu est toute spirituelle et ne devient matérielle que par l'influx de la Catabole. Qu'est-ce que la Catabole? C'est la po­larisation inversée de la liberté divine primordiale. La liberté divine n'a rien de commun avec la nôtre; elle est le résultat du 12 désir d'expansion enclos en l'essence de Dieu, désir réglé par la volonté de manifestation. Elle est délibérée et en même temps né»> cessaire; elle ne peut pas ne pas se réaliser, mais elle ne peut se réaliser que selon une norme toujours identique, quoique infi­niment libre. Cette force émanatrice immuable et libre est repré­sentée par deux forces corrélatives et équilibrées qui sont: la force centrifuge et la force centripète, desquelles résultent l'équilibre et l'harmonie du monde divin. La Catabole détruit l'harmonie primitive en ce sens qu'elle scinde la force créatrice en deux, rejette la force centripète et exagère la force centrifuge au point d'en faire l'unique prin­cipe de la création. Au point précis où se produit la rupture ,1a substance émanée s'échappe par la tangente, le monde intellectuel se constitue, production adventice et bâtarde, puis le monde maté­riel par la force des choses, car les rapports ont engendré l'es­pace et le temps. Ainsi l'univers visible, notre univers, est un accident et un accident passager. C'est un accident puisque bien que résultant des principes riêmes qui ont présidé à la création primordiale, il est une déteharmonisation de ces principes; et il est passager puisque son évolution logique doit l'éloigner tou­jours davantage du centre émanateur, puisque, se libérant de la force centripète, il perd son point d'appui et la source qui ali­mente sa vitalité. Il court vers le néaira et y sombrera sans re­tour selon les apparences. Je dis bien selon les apparences, car la force centripète, bien que rejetée, agit toujours dans une cer­taine mesure des lointains parages où elle règne harmonieusement liée à la force centrifuge. Et, c'est par elle que l'élément spi­rituel essentiel à ce monde visible sera réintégré, abandonnant toute apparence spatiale et temporelle au néant. Et cet élément sera réintégré définitivement, car la réintégration se fera en vertu d'une volonté délibérée et libre. L'esprit fixera sa volon­té par un choix, contrepartie du choix catabolique et il n'y aura plus de place pour une nouvelle chute ; celui qui a choisi la lu­mière ne peut plus désirer les ténèbres dont il a fait la dure ex­périence. Ainsi, le monde visible est un accident, un accident passager, un accident qui :ie se .reproduira plus, car il ne renfer­me en lui aucun des principes qui pourraient présider à sa résur- rection, puisque, bien qu'il soit enclos implicitement dans l'ef­fort émanateur primordial et que, comme tel, il ait été prévu de toute éternité par le Créateur, il s'est constitué en dehors de la volonté proprement dite de Dieu. Pour l'Oriental, il n'y a pas de liberté dans la création, il y a seulement le désir aveugle d'expansion, propriété primor­diale de l'Etre et qui explose dans l'éveil de Brahma manifesta­tion de Parabrahm. Il n'y a pas de chute. En face de la création spirituelle de Brahma, il y a la grande Maya et Maya c'est la plasticité pure, la plasticité sans forme et sans polarisation, le néant de l'Illusion. L'émanation de Brahma attirée invicible--ment par cette plasticité qu'elle désire aussi aveuglément que Parabrahm désire l'expansion de sa potentialité, qu'elle désire parce qu'elle espère en tirer parti, se précipite dans l'illu­sion qui l'enserre aussitôt dans la texture de sa plasticité et le monde visible est créé. Le résultat est donc identique à ce­lui de la Catabole occidentale, mais combien différentes sont les conséquences. En effet, pour l'Occidental, l'être émané est à l'origine un pur reflet de la lumière incréée, un rayon qui prend naissance dans le foyer de l'Absolu auquel ±1 est relié par la force cen­tripète; il y demeure plongé jusqu'au moment où, la réflexion aidant, il s'en sépare par le libre jeu de la force centrifuge. Cette séparation est volontaire et délibérée, et elle est basée sur la distinction de la lumière émanatrice et de la lumière éma­née. L'être conscient compare les deux lumières, il renie la pre­mière et il s'absorbe dans la seconde qui lui est propre, il en fait la seule et vraie lumière et il la suit aveuglément. C'est la chute par étapes brusquées dans les ténèbres, car la lumière émanée détachée de sa source est fausse et vouée à l'extinction. Cette catabole volontaire nécessitera pour être enrayée avant la dispersion totale de l'émanation dans le néant, une intervention directe de la vraie lumière, c'est-à-dire de l'Absolu. Et ceci est bien évident, car les ténèbres ne peuvent être combattues que par la lumière. Cette intervention est représentée dans la tradition occidentale par les dogmes de l'Incarnation et de la Rédemption qui conduisent à l'illumination, prologue nécessaire de toute réintégration. 14- Chez l'Oriental, rien de semblable: la naissance du monde visible est provoquée par un désir aveugle d'union avec la grande Maya, réceptacle de la plasticité, par une curiosité malsaine,la curiosité d'expérimenter l'inconnu. Chaoue rayon émané de Brahma vient voltiger autour de la Maya et s'y engluer comme une mouche s'englue dans un corps visqueux dont la saveur l'a tentée. Or, comme ce rayon apporte avec lui une potentialité positive, il de­vient un germe vital qui en évoluant s'enrobe d'un corps d'illu­sion et de mort; il amasse autour de lui des matériaux pour satu­rer son moi de distinction et de diversité et il poursuit son existence dans l'agonie perpétuelle de son impassibilité perdue. Il est devenu l'esclave de son désir de l'existence individuelle. Il n'est donc point besoin ici d'une intervention de l'Absolu,il s'agira tout simplement, pour atteindre la réintégration dans la conscience collective, de tuer le désir de l'individualité. Et c'est précisément ce à quoi s'appliqueront les Krishna, les Boud­dha et autres régénérateurs qui sont les lointains pendants du Rédempteur Occidental. Dans la tradition orientale, en effet, les émanations de Brahma forment une collectivité susceptible d'un bonheur global inconscient qu'aucune intelligence humaine ne peut analyser. Cette collectivité est rebelle à toute détermination particulière tant qu'elle se trouve en dehors de Maya qui est une potentialité formelle pure. Dès lors, l'individualité, cette for­me égoïste que revêtent les particules de la collectivité primor­diale en s'involuant dans Maya, l'individualité, dis-ge,est le Mal. Pour rétablir le Bien qui est la forme première de l'émana­tion, il faut donc détruire l'individualité résultat du désir et par conséquent juguler le désir. C'est là l'oeuvre du Nirvana qui est le commencement de l'Aspir divin, lequel se consommera dans lé suprême Pralaya, c'est-à-dire dans le sommeil de Brahma. Tel est le développement de la théorie ésotérique orientale; il est facile de l'opposer à la tradition occidentale en un ta­bleau succinct et saisissant. D'un côté, l'Absolu se manifeste par sa Volonté libre, par la Raison et l'Amour; de l'autre, il se manifeste par son désir d'expansion, désir intrinsèque et essentiel à sa Nature. D'un côté, le contingent entre en lutte avec l'Absolu et veut se subs­tituer à lui; de l'autre, l'émanation (Purusha, le divin mêle) 15 s'involue dans Prakriti( la grande Maya) par le désir qu'il recè­le dès son origine, il s'individualise et se diversifie sans dé­libération, en suivant le penchant de sa nature. Dans la tradition occidentale, l'Absolu reconquiert ses droits par une intervention directe, effective, voulue et il con­duit les êtres émanés qui suivent volontairement son impulsion à l'illumination et à la réintégration; dans la tradition orientale l'être qui souffre toutes les affres de la mort, sans pouvoir mourir, sous le faix de son moi, se libère de la vie matérielle et intellectuelle par son désir de se soustraire à cette même Ma­ya qu'il a convoitée. C'est le désir qui est rédempteur après a-voir été le prodrome de la Chute; le désir de l'individualité fait place au désir de 1'impersonnalité. Combien sont différentes les conséquences de ce double dé­veloppement synchronique. Pour l'Occidental, il aboutit à la ré­intégration définitive dont les effets se poursuivent pendant l'éternité; pour l'Oriental, c'est un immense repos sur la route de l'éternelle évolution. En effet, dans cette dernière doctrine, l'origine de tous les êtres est le Eespir de cet être ineffable que, faute d'un nom adéquat, nous avons appelé: CE. Ce Respir, conséquence du désir d'expansion et inéluctable comme lui, engen­dre la douleur puisqu'il s'incarne en Maya. Les êtres douloureux s'orientent vers leur source qui les recueille dans son sein par un Aspir qui est la contrepartie du Respir primordial. Mais cet Aspir n'est pas une fin, car le Désir d'expansion est l'essence même de C E. Dès lors, après un recueillement qui est le Suprême Nirvana, le désir d'expansion s'éveillera de nouveau et le Respir se produira, identique au premier, pour être absorbé encore dans un nouvel Aspir, et cela toujours pendant l'Eternité. C'est un cercle vicieux qui ne laisse point de place à une solution stable et définitive. CHAPITRE III LA PHILOSOPHIE INDOUE Jetons maintenant un rapide ôoup d'oeil sur la science phi­losophique indoue, la seule qui, dans le cycle oriental, nous sojft suffisamment connue pour en faire une étude susceptible de rete­nir l'attention de la masse des esprits. L'origine de cette philosophie doit être cherchée dans les Védas, car dans l'Inde toute autorité remonte inéluctablement aux textes sacrés qui sont comme la quintessence même de l'âme de la race. Mais, elle est postérieure de beaucoup à ces textes et doit dater d'une époque où la civilisation théocratique de Brahmanes devait être bien près de son apogée, car elle nécessite dans la classe dirigeante, un esprit délivré enfin des préoccupations de la conquête d'une patrie d'abord, du pouvoir ensuite, signe d'une détente qui permet de se livrer aux études abstraites et à la spéculation. Les Védas sont accompagnés de diverses sortes de commentai­res dont les plus connus sont: les Brahmanas et les Oupanichads. Les premiers, plus anciens, datent d'une époque où la tradition déjà éloignée du point de départ, ne permettait plus d'expliquer le texte sacré à livre ouvert. Ils essayent de l'élucider au point de vue littéral, rituélique et mythique. Les seconds, plus modernes, datent d'un temps où le ritualisme et le mythe étaient passés au second plan. Ils essayent de rechercher le sens mysti­que des hymnes et des incantations, c'est la doctrine ésotérique du Brahmanisme. Les Oupanichads sont la source de la Philosophie Indoue. 17 Toutes les écoles Indoues ont sans doute après de nombreux essais et de longues études, résumé leurs doctrines en des formules lapi daires et souvent obscures qu'on nomme "Soutras". Ce sont des aphorismes ou si l'on peut dire des axiomes. Cette formule de rédaction, si elle a rendu certains points de doctrine, diffici­les à comprendre pour notre époque, a permis aux étudiants de tous les siècles d'emmagasiner dans leur mémoire et rapidement la totalité de l'enseignement du maître. Il y a six grandes écoles philosophiques. Quel est l'ordre de leur éclosion? Impossible de le savoir, car les chefs d'école sont plus ou moins mythiques et doivent leur existence plus peut-être au besoin de généalogie de l'esprit humain qu'à une réalité concrète. Quelle est leur influence respective sur l'évolution de la pensée Indoue? On peut dire sans crainte de se tromper que chacune d'elles exploite l'une des tendances de cette pensée et la codifie. Elles ne prennent pas la tête d'un mouvement, elles sont à sa remorque; car, partant de bases différentes, elles con­vergent toutes vers un même but qui nous apparaîtra clairement lorsque nous les aurons passées sommairement en revue. Voici leur nomenclature: 1° Le Nyaya de Gotama; 2° Le Vaice chika de Kanada; 3° Le Sankya de Kapila; 4-° Le Yoga de Patandgali 5° Le Mimansa de Djaimini; 6° Le Védanta du Mythique et universel Vyasa. Une place à part doit être faite au Nyaya, au Védanta et au Sankya, car le premier fait encore force de loi dans les écoles indoues, il est la clef de voûte de la logique au même titre que l'Organon d'Aristote dans notre philosophie moderne, le second est l'expression, pourrait-on dire, scientifique de l'ésotérisme Brahmanique et le troisième doit être cher'ehé à l'origine du Bouddhisme. 18 LE NYAYA.- Ce vocable signifie analyse dans le sens de raisonnement. C'est une école de logique, mais en apparence seule­ment. En effet, pour Gotama et ses disciples, comme du reste pour tous les étudiants indous, la méthode de raisonnement contenue dans le Nyaya est une voie abrégée et sûre pour arriver au bonheur suprême. La logique ici est donc un instrument qui apporte la so­lution d'un problème moral. Voyons cette logique qui mène en même temps à la Vérité et à la Béatitude, puisque le° deux sont iden­tiques. Il y a quatre moyens d'arriver à la certitude: a) la perception sensorielle; b) l'inference ou induction basée sur la perception, en somme le raisonnement; c) la comparaison ou analogie; d) le témoignage, c'est-à-dire la révélation d'abord, la tradition ensuite. Gotama développe surtout le moyen du raisonnement, car c'est dans celui-ci que les causes d'erreur peuvent se multiplier comme à plaisir. Pour être correct, un raisonnement doit comporter cinq membres: la proposition, la cause, l'éclaircissement, l'applica­tion, la conclusion. Ces cinq membres sont parfaitement distingués dans le fameux syllogisme type du feu sur la montagne. Le voici: Cette montagne est brûlante - car elle fume - ce qui fume brûle - or, la montagne est fumante - donc elle brûle. Inutile de faire remarquer que ce raisonnement n'a qu'un lointain rapport avec le syllogisme d'Aristote. Puis, Gotama, après avoir exposé les moyens de connaissance et leur mécanisme, se lance dans les objets de la connaissance, abandonnant la logique pure, tout en conservant la méthode, pour pénétrer dans l'ontologie, c'est-à-dire dans la métaphysique. Et, en ceci, il est conséquent avec lui-même et avec toute la pensée indoue. Du reste, les deux premiers Soutras du Nyaya affirment que la Béatitude sera acquise à celui qui suivra le système jusqu'au bout. Voici pourquoi et comment. La connaissance du système Nyaya détermine la connaissance et, par conséquent, la destruction de l'erreur. Or, d'après Gota­ma et tous les Indous, l'erreur provient de la faute, la faute de l'activité, l'activité de la naissance et la naissance du mal. 19 II faut détruire le mal et par conséquent détruire la naissance et l'activité génératrice de faute et d'erreur. Ainsi le Nyaya en partant de la logique arrive à la morale par la métaphysique et prêche la mort du désir par la mort de la Douleur et la déli­vrance finale par la cessation de toute vie et de toute activité. LE^VAICECHIKA.- Cette école est considérée parfois comme une partie du Nyaya. Elle en est plutôt le prolongement, car, de fait, elle a adopté la méthode de le première. Mais, à l'inverse de celle-ci, elle s'occupe surtout de la nature. Son unique champ d'étude, ou presque, c'est le monde phénoménal; c'est une école naturaliste et matérialiste, positiviste en quelque sorte, bien qu'elle admette une âme universelle mais inconnaissable, donc, déiste. Elle n'admet que deux sources de connaissance, la per­ception et le raisonnement et elle nous présente sept objets de notre science: Substance, qualité, action, communauté de qualités (genres), spécialité de substances( Espèces), Relations des subs­tances aux qualités. Négation de l'existence; telles sont les formes sous lesquelles nous pouvons concevoir les choses et leurs phénomènes c onc omittant s. Les substances qui sont au nombre de neuf, comprennent: terre, eau, lumière, éther, air, temps, espace âme et esprit (Manas). Cinq sont atomiques: la terre, l'eau, la lumière, l'air et l'esprit. Par atome, on entend à peu près ce que nous entendons nous-mêmes, à condition d'y joindre l'éterni­té et une force spéciale d'aggrégation: Adrienta, l'inconnu, le non-vu. L'éther est infini, éternel et sans parties, il n'a qu' une qualité: le son. L'espace et le temps sont des substances par rapport aux relations qu'ils engendrent. Dans ce système, point de création, la nécessité et le déterminisme suffisent à tout sans rien expliquer. C'est une cons tatation du monde extérieur, une logique de la nature, une expé­rience perpétuelle qui analyse toujours et ne synthétise jamais et ne déduit jamais. C'est aussi un dualisme, puisqu'il y a deux principes éternels: l'âme universelle et l'atome, mais ces deux principes ne réagissent jamais l'un sur l'autre et le premier est proprement inconnaissable, il n'est même pas Adrichta qui 20 semble faire partie intégrante de l'atome. Les disciples de Kanada voulant faire rentrer le système ctass le giron de la philosophie indoue essayèrent, mais en vain, de lui imposer les conclusions du Nyaya ou du Vedanta; ils ne pou­vaient réussir, le Vaicechika n'ayant point ouvert de fenêtre sur l'au-delà dans le mur du monde extérieur. Si cette doctrine n'é­tait pas une pure explication des phénomènes, elle serait le plus désespérant des systèmes indous, puisqu'avec elle la vie n'aboutit à rien, pas même au Néant. LE SANKYA.- Cette doctrine a eu une énorme répercussion sur la pensée indoue, elle est la source du Bouddhisme. Ecole ma­térialiste comme le Vaicechika, elle est aussi athée et évolu-tionniste presque à l'égal de Darwin. Avec le Sankya, nous ren­trons de plein pied d°ns la philosophie spéciale à l'Inde; le premier Soutra, en effet, lui assigne comme but la suppression de la douleur. Voici comment. La connaissance de la nature est la résultante de l'application de quatre principes fondamentaux: 1° Rien ne sort de rien, c'est l'axiome"de'-"ITihilo nil fit"; 2° Tout effet est le développement logique d'une cause, c'est le principe des séries phénoménales conçues sous la forme de chaînes ou l'évolution logique sous la forme NATURA NON FECIT SALTUS; 3° L'évolution se fait du même au même,esprit = esprit, matière = matière; par conséquent, une cause immatérielle ne peut produi­re un effet matériel et vice-versa; 4° Rien ne se perd, rien ne se crée, par conséquent tout âme et tout atome de matière sont éternels. Ces quatre principes dérivent directement du principe de causalité, base de l'entendement. Aussi, bien que le Sankya reconnaisse trois sources de connaissance: la perception, le témoignage (révélation et tradition) et le raisonnement, c'est ce dernier qui juge en dernier ressort et qui doit passer au crible les conclusions auxquelles peuvent conduire les deux autres. La conséquence immédiate de ces principes, c'est que l'uni­vers est une dualité constituée par deux entités éternelles, in­destructibles et incréées: l'intelligible, c'est-q-dire l'âme, en sanscrit Purusha et la matière ou Prekriti. En dernière analyse ces deux entités sont toutes deux matérielles, mais Prakriti est grossière et Purusha subtile. 21 Purusha n'est pas l'âme universelle, le Sankya n'en connaît point, mais c'est l'ensemble infini des âmes individuelles, prin­cipe de connaissance et non d'action; Purusha est un principe Spectateur. Prakriti, au contraire, c'est la plasticité matériel­le apte à recevoir toutes les formes et toutes les déterminations, c'est l'ensemble des possibilités, le réceptacle de l'activité phénoménale, en un mot l'absolu en tant que dépourvu de toute fa­culté de connaître. Prakriti est la source de toutes nos facultés actives, même du Bouddhi (intellect), de l'Ahankara (conscience du moi) et du Manas (sens intime). Forcément l'union de deux entités aussi dissemblables ne peut être que factiôe et passagère; c'est l'union de l'aveugle et du paralytique. L'âme attirée par la curiosité se penche sur la Grande Maya et se trouve enrobée dans la matière comme à son insu et, pour former une personne parfaite qui lui fait connaître les illusions de Prakriti et c'est-à-dire lumière et science; Passion c'est-à-dire sensibilité et émotivité; Obscurité, c'est-à-dire erreur et ignorance. Elle devient donc un minéral, une plante,un animal ou un homme et n'a plus qu'un souci: celui de se débarr*5B-ser de la carapace de matière grossière qui l'enserre pour re­tourner à son état primitif de passivité absolue dans lequel elle est inaccessible à la douleur. Elle n'y parvient qu'après avoir parcouru tout le C3^cle de la matière visible en s'élevant d'éche­lon en échelon jusqu'à la science parfaite qui lui fait connaître les illusions de Prakriti et l'inutilité de l'activité vitale, agent procréateur de la souffrance. Arrivée à ce point, l'âme se détache de son corps et aban­donne sa personnalité, c'est-à-dire son principe vital, le raédia-teur plastique qui l'accompagnait dans ses transmigrations pour lui donner l'illusion de l'activité. Il y a donc dans le Sankya une immortalité (nous pourrions même dire éternité) individuelle mais non personnelle. Et cette immortalité est inopérante et sans but, car Purusha étant une pure intelligibilité, l'absence de souffrance n'arrivera jamais à compenser l'éternelle immobilité à laquelle il se trouvera condamné. 22 LE YOGA.- Le Yoga de Patandjali se rapproche "bien souvent du Sankya, mais il s'en détache si nettement en certains points que l'identité de "but ne peut amener à les confondre comme on a essayé de le faire. Le Yoga, en effet, est l'école du panthéisme émanatiste et de l'ascétisme. Il reconnaît une âme universelle (Iswara) dont chaque âme individuelle est une parcelle, c'est-à-dire une émana­tion. Certes Iswara ne joue point le rôlhe de Créateur; exerce-t-il même une action ou un contrôle quelconque sur le monde visible C'est douteux. Pour le Yoga, le monde est la résultante de l'activité uni­verselle, l'état présent dépend de l'état passé et le présent engendre l'avenir. C'est la loi Karmique dans toute sa rigueur. L'activité d'un Dieu est donc tout à fait inutile dans la concep­tion d'un monde comme le nôtre. Son rôle se bornera à émaner en dehors de son essence des âmes qui viendront à un moment donné, hypostasier des particules de Prakriti pour leur donner l'appa­rence d'une illusoire réalité. Mais, dans cet état d'activité, 1'"âme souffre en se remémorant son impassibilité primitive. Il faut donc qu'elle use cette vie mauvaise et se réintègre dans sa source, c'est-à-dire dans l'essence même d'Iswara. Pour arriver à ce but, le Yoga prescrit huit pratiques ri­goureusement nécessaires: continence, observation des rites, postures du corps, régularisation de la respiration, maîtrise des sens, méditation, contemplation et enfin extase. C'est la lutte ouverte contre le corps, contre ses passions et ses besoins même légitimes, c'ept-^-dire la négation de toute activité, en un mot la vie érémitique, c'est-à-dire la vie ascé­tique et mystique de quelques-uns érigés en principe pour tous. C'est à ce prix seulement qu'on peut arriver à sortir de la roue des réincarnations et s'absorber en Iswara. Le Yoga a conduit ses adeptes à des austérités et à des macérations qui semblent parfois surpasserll'endurance humaine et, par là, à l'acquisition de certains pouvoirs qui passent aux yeux du public pour surnaturels mais qui n'ont rien d'étonnant pour les détenteurs de la science occulte. 23 LE_MIMANSA.- Le Mimansa est une philosophie bien plus par la méthode que par les idées. C'est une école purement ritualiste elle affirme dès l'abord qu'un seul but est digne de l'esprit hu­main: la connaissance des rites contenus dans les Vedas. Pour lui, toute autorité réside dans les Vedas et en dérive: Religion, Philosophie, Science, Politique, tout y est renfermé. Les Vedas se suffisent à eux-mêmes et doivent suffire à tout le monde; toute question qui n'y est point traitée est une question oiseuse En conséquence, le Mimansa n'a cure de tous les problèmes qui se rapportent à Dieu, à l'Esprit, à l'Ame, à la matière et à leurs rapports réciproques. Le texte du livre saint seul importe; Dieu peut exister, c'est possible, mais pas indispensable, dès lors inutile de s'en préoccuper. La conclusion ou plutôt le principe fondamental de cet étrange système de philosophie fétichiste, c'est que la parole est en quelque sorte une chose en soi éternelle et substantielle. En d'autres termes, il y a identité absolue entre l'idée et le mot qui la représente phonétiquement. L'idée s'appuie sur le son pour devenir une réalité et le son évoque l'idée qui est son âme; c'est la théorie du réalisme des nominaux. A quoi peut-on aboutir avec cette théorie? A rien. Certains Mimansistes parlent vaguement d'un quelconque bonheur procuré par le strict accomplissement des rites et la lecture du Véda, mais le voile de l'obscurité la plus complète est étendu sur lui, il est peut-être là, du reste, pour servir de support à la tendance naturelle de notre esprit vers la Béatitude. LE VEDANTA.- Le Vedanta est la philosophie par excellence du Brahmamisme, c'est le panthéisme absolu. Il n'y a, pour le Vedantiste, qu'une seule essence,une seu­le substance: Dieu. Tout en est sorti et tout doit y retourner. Brahma (ou Vichnou, ou Siva, suivant l'époque et la secte) est l'âme universelle, la totalité de l'Etre et des êtres. Il s'igno­re primitivement puisqu'il n'y a rien hors de lui pour le distin­guer du Néant; mais en lui réside le désir et, pour satisfaire 24 ce désir il s'extériorise pour constituer l'univers visible,l'u­ni vers d'illusion, en matière de plus en plus grossière. Il for­me successivement les Tatwas dont la subtilité va en décroissant Ether, air, feu, eau, terre; puis tous les corps. Chaque corps sera animé par une âme et cette âme ne sera rien autre chose qu'une parcelle de l'âme divine qui s'échappe de la substance universelle comme une étincelle jaillit brusquement d'un foyer ardent. L'homme est un ternaire, il est: MENS, ANIMA, CORPUS. L'Esprit c'est l'étincelle divine; l'âme,c'est la matière subtile corpus, c'est la matière grossière façonnée dans la matrice mater nelle. L'âme ou corps subtil est le principe d'activité, l'élémert passionnel générateur de la souffrance et le Mens, comme dans toute la philosophie indoue est un élément contemplatif dont la fin dernière est d'être réuni à son foyer émanateur. Mais il est prisonnier dans la matière par l'intermédiaire de l'âme et il ne se réintégrera pas avant d'avoir usé ses deux vêtements de matiè­re empruntés à Maya. Le corps grossier s'use en une vie, mais le corps subtil est plus résistant, il accompagne le corps causal dans toutes ses réincarnations et ne se sépare de ce dernier qu'au moment où la Buddhi en prend possession. La Buddhi c'est la science parfaite; elle consiste à con­naître Brahma dans son essence; mais, lorsqu'on connaît Brahma, on sait que tout est Brahma. Le sage s'écrie donc: je suis Brah­ma et il se réunit à son principe sans plus se réincarner. Lorsque tout sera srrivé à la Buddhi, Brahma sera un et l'illusion de Maya s'évanouira comme un songe. Brahma se repose­ra dans son unité ignorante et ténébreuse Jusqu'au jour de son réveil; ainsi toujours, comme nous l'avons vu plus haut. Le Vedanta comme toute la philosophie indoue rejette l'immortalité personnelle. Tous ces systèmes philosophiques partent d'une même con­ception originelle: la condition radicalement mauvaise de l'être en ce monde. 25 L'homme est sujet à la faim, à la soif, à la maladie, à la mort, à tous les bouleversements collectifs ou individuels qui agitent les sociétés, il a des besoins perpétuels, des désirs sans cesse renaissants que bien souvent il ne peut apaiser; en un mot, il souffre inéluctablement. Quand on compare cet état malheureux à la sérénité de l'Absolun comment ne pas voir que le monde est un lieu d'expiation et d'épreuves d'autant plus dou­loureuses qu'elles n'ont pas été librement choisies et qu'elles sont parfaitement inutiles. L'homme, en effet, possède en lui une étincelle de l'âme universelle, une étincelle de l'absolu; individualisée par h?sard en Prakriti par l'enivrante Maya, cette étincelle subtile souffre de cette personnalité comme d'une tare. Strictement contemplative, elle est contrainte à l'activité pas­sionnelle et intellectuelle; faite pour s'épanouir dans la col­lectivité sans spécification de l'âme universelle, elle est dou­loureusement atteinte par le particularisme nominal. Son moi lui est une charge insupportable, charge aveugle: le désir inconscJmt de Brahma vers la manifestation de son essence. Il faut donc détester la vie et mettre tout en oeuvre pour atteindre cette immutabilité primitivement entrevue par delà les cimes de la pensée et qui est la négation même de toute activité de variation et de souffrance, en même temps que la forme souve­raine de la Béatitude. C'est là l'unique ob.iet de toutes les écoles que nous venons de passer brièvement en revue: conduire l'homme au bonheur absolu en le faisant peu à peu et par étapes remonter à son principe. Mais l'homme a un corps, prison grossière où l'âme gémit, esclave des modalités de la matière et du âésir; il faudra donc user ce corps en le privant de toute satisfaction sensuelle et souvent même du nécessaire, nourrissant au contraire l'esprit par la contemplation et le désir incessamment renouvelé de la délivrance mystique. Hélàs, que de chutes en route vers les hau­teurs, que de fois le corps entraîne l'âme et lui forme ainsi un Karma redoutable qui allonge son douloureux calvaire et la con­traint souvent à renaître et à recommencer son pèlerinage inexpiable. 26 Pénétrés de ce pessimisme outrancier, tous nos philosophes ont un moyen d'éluder cette inévitable souffrance, mais quelle que soit la forme différente qu'il revête dans tel ou tel système ce moyen se résume toujours dans ce mot: SAVOIR. Quand on connaît l'inanité de ce monde, l'illusion des phénomènes, la douleur qui suit le plaisir, lorsque toutes les erreurs qu'enfante Prakriti se sont évanouies aux yeux de l'ini­tié et ont étalé leur vanité creuse et sonore devant son esprit, comment pourrait-il encore désirer vivre de cette vie illusoire un seul instant? Dès lors, le désir, en lui, sera transposé sur un plan différent, il devient la Soif de l'Immuable. L'Esprit a brisé tous ses contacts avec la matière, il ne veut plus renaîtra il s'est identifié à Brahma. Et il redevient ce qu'il était pri­mitivement, un atome perdu dans, la collectivité de l'âme univer­selle, au sein de laquelle, il repose, conscience indéterminée, jusqu'au réveil, toujours nouveau de son illusion. 27 CHAPITRE IV LE BOUDDHISME La substance, la moelle dernière de toutes les idées et de toutes les conceptions indoues prend son origine dans les sys­tèmes philosophiques que nous venons de passer rapidement en revue, et les conclusions auxquelles nous sommes arrivés sont valables pour et contre tout ce qui est indou. Cependant, il se­rait injuste de ne point parler ici du Bouddhisme, car si cette doctrine est la résultante des dogmes philosophiques plus haut cités, il n'en a pas moins introduit dans la mentalité des mas­ses orientales un fait nouveau gros de conséquence; il a renver­sé l'ordre social existant et, à la place de la hiérarchie théo-cratique et égoïste, instauré l'égalité démocratique. Mais, hâ­tons nous de le dire, cette égalité n'a rien de commun avec notre idée occidentale sur la même matière, c'est la constatation pure et simple de la capacité identique de chaque être humain, en face de la souffrance et du droit imprescriptible qu'il peut avoir de s'en évader selon la norme philosophique indoue., Le Bouddhisme n'est pas une religion, car son fondateur Gautama-Cakya-Mouni ne parle jamais au nom d'un Dieu mais au nom de la raison et du coeur: le Bouddhisme a son point de départ dans le Sankya, il en est l'épanouissement complet. Voici les caractéristiques particulières de son développe­ment: II y a quatre vérités sublimes sur lesquelles tout repose, et, en dehors, il n'y a rien! I°- la condition humaine, conséquence de l'illusion vitale est la douleur; 2°- Le désir est la cause de la douleur. 3°- La douleur du désir et l'illusion vitale peuvent s'anéantir dans le Nirvana; 28 4°- Le chemin du Nirvana ou la voie de la Perfection, ce sont: le renoncement absolu et la mort du désâr qui s'obtiennent par un ensemble de pratiques dont le point culminant est la médita­tion parfaite, c'est-à-dire la compréhension totale de la vérité dégagée des voiles de l'erreur sous lesquelles la matière la dérobe ordinairement au commun des hommes. Le Nirvana, ce n'est point l'anéantissement total comme on l'a cru longtemps, confondant ainsi l'activité avec l'être; le Nirvana c'est la splendeur de la pensée, mais de la pensée uni­verselle sans forme et sans soutien; c'est la possession idéale de la vérité abstraite et sans spécification, immuable à jamais dans son éternelle sérénité. C'est le retour de l'esprit en son état primordial de simple spectateur sans aucune volonté d'ac­tion. C'est le moi transposé sur le plan collectif où tous les êtres ne font qu'un au sein d'une immobilité que la lumière de la vérité ne parvient pas à émouvoir. Le Nirvana, en un mot, c'est l'anéantissement de l'existence mobile au sein de l'essence intelligible une et immuable dont le seul attribut est une inal­térable passivité. Tous les hommes ont un droit égal à la possession du Nir­vana, car ce droit jaillit de l'essence humaine elle-même. Chaque homme, en effet, possède une âme, parcelle de l'âme uni­verselle, chaque homme est soumis aux mêmes métamorphoses et aux mêmes souffrances, chaque homme a donc droit au même titre à la délivrance définitive. La religion, le culte, les sacrifices, tout disparaît devant la loi morale; la seule chose qui mérite le respect ici-bas, c'est la vertu, car elle seule, en accumulant les mérites sur la tête des hommes peut les conduire à la connaissance et à la possession des vérités sublimes. Le moi mobile de chaque être conscient est constitué par deux éléments subtils et pour ainsi dire psychologiques: le Thana et le Karma. Le Thana c'est la propension à l'existence, le désir de la vie, le principe organisateur qui groupe autour de Purusha les particules de Prakriti aptes à soutenir et per­sonnaliser son existence visible. C'est le principe que nous devons user pour échapper à la roue des réincarnations. 29 Le Karma, c'est l'influence morale qui se dégage de nos actes, bons ou mauvaiê et règle nos existences subséquentes suivant nos mérites et nos démérites.Il est inéluctable, nous le fabriquons nous-mêmes de toutes pièces, nous le projetons sur le champ de l'intelligible et il nous accompagne partout comme notre ombre, c'est la trame même sur laquelle s'établit le cycle de nos existences. Le Karma doit s'épuiser jusqu'à la dernière parcelle de son contenu, nul ne peut aspirer au Nirvana si son Karma n'est pas net. A ce principe de l'égalité morale de tous les hommes, le Bouddha en ajoute quelques autres qui constituent une révolution non moins sensible dans le domaine philosophique oriental. En effet, si tous les humains sont voués à la souffrance et marchant vers le Nirvana, chacun doit s'évertuer à aider tous les autres dans leur ascension vers la délivrance. C'est la fra­ternité et la tolérance, ou pour mieux dire en un vocable qui résume les deux autres et les multiplie, c'est la charité. La Charité Bouddhique comporte tous les degrés: l'humilité en ce qui nous concerne, la douceur envers les autres, le pardon des offenses et enfin l'amour non seulement des hommes, mais de tous les êtres. Et cet amour peut aller jusqu'à l'abnégation et au sacrifice; une pieuse légende montre le Bouddha abandonnant son corps pour apaiser la faim d'une tigresse et lui permettre de continuer d'allaiter ses petits. L'enseignement de Cakya-Mouni est tout frémissant des pré­ceptes de fraternité et de charité qu'il veut faire entrer dans l'esprit de ses disciples. Mais, si les effets sont à peu près analogues à ceux de la charité chrétienne, combien différente en est l'essence. La charité chrétienne est le dernier stade du sublime, elle repose, comme nous le verrons plus loin, sur le rapport d'amour qui existe entre Dieu et l'Homme. Ici, rien de semblable, c'est un amour qui repose sur un amour d'homme à hom­me et ne s'évade point de la moralité ordinaire, c'est tout sim­plement de la pitié et de la solidarité. Puisque tous les hommes sont sujets à la souffrance, à quoi bon la multiplier par notre attitude vis-à-vis les uns des autres; ne vaut-il pas mieux nais entr'aider, nous soulager réciproquement, faciliter la tâche ardue qui incombe à chacun, de tuer son corps karmique, par une 30 action solidaire en vue de l'universelle délivrance? À quoi bon susciter les désirs par le spectacle de notre fortune, générer l'envie et provoquer l'épanouissement des bas instincts? Tendons au contraire une main secourable à nos frères humains et montrons leur le chemin du renoncement et des vérités sublimes. Laissons déborder notre amour jusque sur les animaux et les plantes afin de purger le Karma terrestre de toute souffrance et de tout désir et hâter ainsi le retour des éléments dispersés du grand Tout vers sa primordiale impassibilité. Tel est le fonds de la Charité Bouddhique qui constitue néanmoins un progrès admirable dans les idées et la morale de l'humanité. Ainsi résumée, la doctrine du Bouddha est forcément écour-tée, mais les principes essentiels ont été assez nettement indi­qués pour justifier l'affirmation posée en première ligne: le Bouddhisme est la quintessence des systèmes philosophiques in-dous et principalement du Sankya. En dehors de sa morale plus haute, plus noble, plus humaine, il n'innove rien, il est indou et fait pour les Indous. Pour Gautama, comme pour tous les phi­losophes de l'Inde, la vie est mauvaise, l'activité est néfaste et se résume dans un mot: Souffrir. Toute notre existence ter­restre est un dangereux tissu d'illusions dont le seul but est de nous enlever la claire vision de la Béatitude et la Béatitude nous le savons par ce qui précède, c'est la contemplation éter­nelle d'une vérité à jamais immobile; c'est voir sans agir et peut-être sans comprendre, du moins dans le sens donné à ce mot par nos philosophies occidentales. C'est pourquoi le Bouddhisme, point culminant du pessimis­me, porte en lui-même un ferment de dissociations un ver rongeur qui a arrêté son épanouissement au moment précis où il allait de­venir le credo de toute une race. Il avait un rôle social à rern^ plir; l'émancipation des fouies et la destruction de l'armature théocratique du peuple indou gémissant sous le joug hautain des Brahmanes. Il mit dix siècles à accomplir ce gigantesque travail et sur le pavois de sa victoire, il succomba. Aujourd'hui, dans l'Inde entière, Ceylan à part, II n'y a peut-être pas dix mil­lions de vrai Bouddhistes sur deux centr.millions d'habitants. Il s'est réfugié dans les pays avoisinants: T'-ibet, Birmanie, Chine et jusqu'au Japon, mais édulcoré, remanié, digéré par des menta­lités aussi éloignées que possible de son fondateur. En effet, né sous le soleil éthéré de la philosophie, le Bouddhisme s'est complu dans la méditation et l'abstraction, il ne pouvait donc être une religion pour le peuple que les théories de la métaphysique et les subtilités de la dialectique ont tou­jours effrayé. D'autre part, Moloch imprévoyant et insatiable, il s'est dévoré lui-même dans la personne de ses fidèles. En mille ans, il annihila les couches intellectuelles des castes Kchattrya, Vaicya et Soudra en les incitant a embrasser l'état monacal le seul apte à conduire sûrement et vite au Nirvana, et la continence des moines frappa le dogme de stérilité. Sur les ruines du Bouddhisme, le Brahmanisme se redressa, adapté aux nouvelles conditions sociales, et maintint les esprits dans le cycle normal de la pensée indoue. CHAPITRE V LA PHILOSOPHIE CELTE A cette philosophie aux tendances pessimistes et dépriman­tes, je voudrais opposer la philosophie sereine de nos ancêtres Celtes et la philosophie classique occidentale. En ce qui concerne cette dernière, la besogne est relati­vement facile car les ouvrages qui la contiennent et l'exposent sont dans toutes les mains et peuvent être mis en regard des ou­vrages qui codifient la pensée indoue. La formation et l'évolu­tion des deux doctrines peuvent donc se suivre pas à pas, se com­parer, se peser pour ainsi dire. Mais pour la philosophie celte la tâche est plus ingrate. Che? les Celtes, en effet, point de livres, point de codes, nous ne pouvons pénétrer dans l'intimité de leur pensée qu'à l'aide de deux moyens: 1° Les textes épars laissé^ par les écrivains grecs et romains qui ont admiiîé la sagesse des Druides à l'instaï de la Sagesse Egyptienne; 2° la tradition orale recueillie par les Celtisants de l'épo­que moderne, tradition où surnagent avec les poèmes bardiques les idées qui les ont inspirés, Donc, point de systèmes logiques et bien ordonnancés, où toutes les conceptions s'enchaînent et s'étayent mutuellement. Ce que nous trouvons, c'est un courant d'idées, large et profond, où tous les dogmes peuvent trouver place et se nourrir de la substance de la doctrine sans pour ce­la revêtir un caractère de nécessité., Ce courant, le voici tel que nous pouvons le reconstituer à l'aide des documents plus haut cités. Nous n'avons du reste qu'à descendre en nous-mêmec 33 pour constater qu'il est bien la moelle de la pensée celte dont nous sommes les enfants, malgré les mélanges et les apports des races qui ont tour à tour foulé notre sol. A l'origine de la doctrine celte se trouvent la Liberté et la Justice, c'est-à-dire le droit de l'individu opposé à la thé­orie du droit de la collectivité. Dieu est libre, la création est libre; l'homme est libre et cette liberté presque sans contre­poids est la base de l'idée de justice qui rend le droit d'un seul imprescriptible contre tous. Dieu d'abord. Primitivement, disent les Druides, il y a trois unités: un Dieu, une vérité, un point de liberté( Triade 1) et naturellement dans leur esprit ces trois unités n'en forment qu'une puisqu'ils ajoutent: Dieu est nécessairement trois choses la plus grande part de la vie, la plus grande pe: t de lo. science la plus grande part de puissance TTriade 3) ce qui correspond membre à membre. Pour eux, Dieu est le principe éternel, sans cause et sans commencement, c'est la force infinie de laquelle tout émane et vers laquelle tout converge. Mais, là, point de panthéisme, Dieu est immuable et personnel, pour ainsi dire, dans le cercle du vide. 11 engendre le monde, mais en dehors de son essence qui est incommunicable comme nous le verrons plus loin. Dieu engendre parée qu'il est la vie et que la vie est ex-pansive, il engendre parce qu'il est la vérité et que la vérité veut être saisie par la science, laquelle suppose un rapport entre le connu et la connaissance; il engendre parce qu'il est la toute-puissance, c'est-à-dire l'expression de la souveraine liberté. Il y a en Dieu un point de liberté, c'est-à-dire d'équi­libre instable, mais cette liberté ne porte point sur l'essence nécessaire de Dieu, c'est-à-dire sur l'Etre, elle porte sur les manifestations ou les possibilités de l'Etre. Dieu est libre de vivre en lui et pour lui ou de s'opposer au Néant par la Créa­tion. Celle-ci est donc l'oeuvre de la volonté libre de Dieu, et cette liberté est infusée par Dieu dans sa manifestation exté­rieure, comme un principe nécessaire et pour être la Norme selon laquelle tous les êtres manifestés évolueront. L'homme maintenant. Il y a trois choses contemporaines: l'homme, la lumière et la liberté (Triade 22). La liberté infu­sée par le Créateur dans son oeuvre et de laquelle tout est par­ticipant; la lumière, c'est-à-dire la science et la sagesse, c'est-à-dire l'énergie et le courage; l'homme, c'est-à-dire le sujet capable d'apprécier et de conquérir les deux/ Mais si l'homme est libre, s'il peut conquérir la sagesse et la science, c'est qu'il est immortel. L'immortalité, tel est le second principe, sinon le premier de la philisophie Celte. Tous les auteurs Gréco-Latins qui ont parlé des croyances Celtes s'accordent pour reconnaître que l'immortalité de l'âme est pour eux une doctrine nationale et universellement répandue. Strabon, Elien, Posidonius, Diodore, César, Pline, Lucain et d'autres en­core s'en font les échos. Pour les Celtes, dit Strabon, la mort est le milieu d'une longue vie. Cette croyance, en effet, ser­vait de mobile à toutes leurs pensées et à toutes leurs actions, non seulement parmi les Druides et dans la classe dirigeante, mais jusque chez les plus humbles des citoyens, elle faisait partie de l'âme même du peuple celte au même titre que l'idée de Liberté. Et cette immortalité se conquerrait par une évolution lente et progressive. Les chants bardiques en sont une illustra­tion. Taliésin s'écrie: " J'ai été marqué par Math avant de deve­nir immortel et liVre et c'est Gwyon le purificateur qui a versé sur mes lèvres le breuvage d'immortalité". Le breuvage d'immor­talité c'était l'âme spirituelle que l'être recevait en partage lorsqu'il s'élevait enfin à 1'hominalité, c'est-à-dire lorsqu'il entrait dans la voie de la science librement et volontairement poursuivie. L'immortalité conduisait, au sortir de cette vie, l'âme du Celte dans le cercle de Gwynfyd ou de la Félicité, et ce cercle, c'était pour le peuple qui ne se nourrit point d'idées métaphy­siques, l'Ile des Bienheureux. Or, cette île ne pouvait être atteinte qu'avec un esprit orné de la plénitude de la Science; c'est pourquoi avant d'y parvenir l'âme devait se réincarner maintes fois pour acquérir la somme de connaissances nécessaires à la possession de la Béatitude. La métempl^&ose Celte qui n'est point une métempsycose d'espèce, mais la transmigration des âmes dans tous les règnes de la nature est la résultante de la Cosmogonie dont nous possé­dons seulement la carcasse métaphysique. La voici: Dieu habite le cercle du vide ou Ceugant qu'il remplit de sa personnalité de façon si adéquate et si complète qu'aucun être manifesté n'y pourra jamais pénétrer même par lente endos­mose. Il projette sa pensée à l'extérieur sans une déperdition quelconque de son essentielle substance; le résultat de cette peojection, c'est la Création. A l'origine, la création n'est pas différenciée; elle cons­titue ce que les Druides nomment Anuferw. Anuferw, c'est le mon­de de la plasticité, le réceptacle des formes, le lieu où grouil lent toutes les possibilités de l'être, en un mot le Chaos, eu si l'on veut, les ténèbres extérieures où tous les germes de vie sont enclos. Anufe£»w, résultat de la volonté et de la pensée libres de Dieu est, comme lui, expansif. Sans cesse en ébullition, il lais se échapper de son sein, en vertu de la loi d'Evolution, les ger mes qu'il renferme, et ces germes, en s'échappant5 se différen­cient sous la forme la plus humble. Ils pénètrent dans le pre­mier cercle de la création visible, le cercle d'Abred ou des transmigrations. Là, d'échelon en échelon, ceux qui ont en eux des possibilités suffisantes, se hissent à l'hominalité et re­çoivent des âmes intelligentes, libres et immortelles. L'homme, au cours de sa vie, accumule des mérites, c'êst-à-dire de la Science et de la Sagesse, soit par la culture de son esprit; soit en érigeant l'abnégation de soi en héroïs-ii^, II se réincar­nera pour parfaire ce travail de longue haleine jusqu'au g'our où arrivé au sommet de la Science, de la Sagesse et de l'Héroïsme, il pourra s'évader d'Abred pour pénétrer dans le cercle de Gv/yn-"";. fyd. En vertu de sa liberté, placé comme II est sur la crête idéale qui sépare le Bien du Mal, il arrivera parfois que l'hom­me tombera du côté du Mal et de l'ignorance» Alors, à sa mort, il redescendra plus bas dans l'échelle de l'être et quelquefois même en Anuferw pour recommencer le tristo et long pèlerinage de ses existences et mériter, enfin la splendeur de G-wynf yd, Chez les Celtes, en effet, il n'y a point d'enfer éternel, mais 36 la punition suprême est le retour dans les cercles inférieurs, avec la possibilité toujours existante de s'en évader. Gwynfyd est le cercle de la joie et de la félicité souveraine au sein de la lumière et de la Sagesse. Il ne comporte ni repos ri-passivité; au contraire, son essence est une activité débordante qui conduit l'esprit dégagé de la matière vers des cimes toujours plus hautes, des cimes qui permettent à l'oeil de l'intelligence de contempler des horizons toujours nouveaux, des cimes qui s'ap­prochent inlassablement du Ceugant, mais sans pouvoir jamais l'at­teindre. Le Ceugant est le lieu de Dieu dans lequel son immutabi­lité seule peut s'épandre et rayonner, nul être créé ne peut y prétendre. Ainsi dans la métaphysique Celte, trois cercles concentriques où la Création évolue après avoir été projetée du sein de Dieu: Anuferw, Abred et Gwyrrfyd; un cercle central d'où tout rayonne et où tout converge, mais qui reste à jamais inviolé dans son isole­ment vertigineux parce qu'il est transcendant à tout être créé et complet par lui-même, en dehors de toute manifestation de son activité. Des trois cercles de l'évolution, deux sont transitoires et contingents: Anuferw et Abred. Lorsque tous les germes vitaux au­ront évolué, la plasticité matérielle n'aura plus de raison d'être lorsque tous les êtres seront mûrs pour Gwynfyd, le temps de la transmigration sera révolu et la roue des réincarnations inutile. Mais, et ici nous nous éloignons de la conception moderne des doc­trines occidentales, tant que les deux cercles inférieurs exis­tent, les sages et les héros sublimés en Gwynfyd peuvent par un acte délibéré de leur volonté se réincarner de nouveau en Abred pour augmenter leur Science et leur Sagesse et se préparer en Gwynfyd un mode plus élevé d'évolution. On voit par là combien le Celte portait à un haut prix les luttes de l'existence; il la con­sidérait comme une nécessité inéluctable, mais, en même temps, comme un présent inappréciable de Dieu, comme une chose sans la­quelle ni science ni conscience, fins dernières de 1'hominalité, n'auraient pu se produire. Aussi, au sein de quelle énergie et de quelle activité le Celte a vécu, l'histoire en est le témoin im­partial. Et, pourtant, prisant tant la vie, il semblait la mépriser 37 C'est que ne craindre la mort était, pour lui, la forme supérieure de l'énergie et il puisait cette force dans sa foi en l'immortali­té. Bien plus, le sacrifice librement consenti de sa vie, la seule chose qui méritât considération, pouvait instantanément ouvrir les yeux de son âme à la suprême lumière de Gwynfyd et le porter jus­qu'au sommet de la Béatitude. Si les Sages pouvaient se réincarner pour augmenter leur scien­ce, les Héros, à leur tour, pouvaient recommencer leur existence terrestre pour sauver leur patrie. Arthur ne doit-il pas revenir en temps opportun rendre à sa race revivifiée son pays divisé et déchiré? Sur cette double conception, le Rédempteur Occidental un jour s'est levé et il fut adopté presque sans discussion car il était en garme dans la pensée Celte, et la Gaule est devenue la fille amnée A'Eglise Catholique. Qui ne remarquerait, en effet, les res­semblances frappantes qui existent entre la doctrine de l'Evangile et les théories Celtes, entre les. Epîtres de Saint Paul et l'en­seignement des Druides? Certes, il y a des divergences, tout le monde peut les relever et faire les oppositions nécessaires,mais il n'y a pas d'antinomies, un Celte aurait pu annoncer l'Evangile sur les débris de la Loi de Moïse. Telles sont les grandes lignes de la philosophie Celte, telle qu'on a pu la reconstituer à l'aide des maigres documents qui nous sont parvenus. Les idées qui la dominent convergent toutes, comme on a pu le voir, vers la liberté universelle, vers l'immortalité de l'homme et vers la transcendance du principe Créateur. Elles sont encore aujourd'hui le critérium auquel nous reconnaissons les penseurs de notre race. Ce sont les philosophes Celtes qui,au cours des siècles, se sont, tels les Pelage, les Saint Anselme, les Scot Erigène, les Duns Scott, élevés contre les fauteurs du déterminisme, du panthéisme et du pessimisme, en faveur de la li­berté humaine, de 1'immortalité individuelle si chère à nos âmes et de la liberté de Dieu. 38 CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE CLASSIQUE DE L'OCCIDENT En examinant la philosophie proprement occidentale qui com­mence avec SOCRATE et en descendant le cours des siècles, nous assistons à la naissance et au développement des idées modernes. Nous constatons que les principes recteurs de notre actuelle pen­sée vont en s'épurant peu à peu à travers les méandres des pen­sées individuelles, en s'affirmant et se dégageant, malgré les alternatives d'avance et de recul, des imprécisions accumulées autour d'eux par une science en voie de gestation. Nous ne voulons point faire ici l'historique des systèmes et leur exposé complet, mais simplement en quelques mots, montrer la filiation des idées et le progrès séculaire des doctrines vers un "but pressenti dès l'origine et toujours identique à lui-même: la formation de la libre personnalité humaine. Pour la clarté de notre exposition, nous distinguerons dans ce chapitre, trois stades de la pensée: a) la philosophie Grecque^i~ b;)olat piiiiosophie chrétienne, c) la philosophie scientifique moderne. Car chacune de ces phllosophies est une étape complète de la pensée humaine sur le chemin de la Science, un palier où l'intelligence s'arrête un long temps pour se complaire en son oeuvre et l'admirer dans son ensemble avant de poursuivre son ascension vers l'éternelle et toujours lointaine vérité. 39 LA PHILOSOPHIE GRECQUE SOCRATE.- Jusqu'à Socrate, la Philosophie se perd dans l'ex­plication de l'origine des choses; les Sages, à peu d'exceptions près, font de la Cosmogonie à jet continu et tous ils apportent une solution différente à l'énigme universelle. Socrate, esprit positif et dialecticien de premier ordre, voit d'un coup d'oeil le défaut de se° discussions, car la sagesse ne consiste pas à découvrir l'origine de l'ordre universel, mais à s'y conformer. C'est pourquoi, comme on 1'a dit souvent, après Cicéron, il ramè­ne la philosophie des cieux sur la terre et il profère comme pre­mier principe: "GNOTHI SEAUTON" connais-toi toi-même. L'homme, tel est pour lui 16obget de la philosophie. En scrutant son moi avec l'outil de la réflexion et de la dialectique, on doit parve­nir à connaître les arcanes de l'Intelligence, de la raison et de la volonté, les seules réalités qu'il nous soit permis de sonder d'une façon effective. Puis, en transposant cette connaissance certaine dans le monde extérieur, en comparant le moi avec l'uni­versalité des êtres, on découvre le rapport vrai de l'individu à la masse, de l'effet avec la cause et on arrive au premier prin cipe, lequel n'r rien à voir avec les éléments primordiaux des Cosmogonies. Voici donc le problème bien posé, le problème qui remplit vingt-cinq siècles de pensée occidentale. Pour Socrate, comme pour tous les philosophes depuis lors, l'étude de la Sagesse com­mencera avec l'étude de l'homme, s'épanouira dans l'homme et se terminera par l'homme, car l'homme est le résumé de l'Univers, la clef de la voûte de l'énigme du Sphinx. C'est par l'homme, par application de la loi d'analogie, qu'on doit arriver à la con naissance de tous les êtres et du principe des êtres, l'éternel Absolu, dont nous sentons en nous l'indicible vagissement.L'hom­me renferme en lui les linéaments de toute la Science, il est le reflet de l'accord harmonique des mondes. Connaître l'homme c'est donc connaître la totalité de l'intelligible, il ne reste qu'à faire l'application de cette connaissance sur les plans divers de la création pour arriver à la Science intégrale. Telles sont les idées contenues en germe, sinon explicitement dans la philosophie socratique. Mais si l'homme est l'origine,le pivot et l'aboutissant de la philosophie, c'est un homme idéal plus qu'un homme réel puisque Socrate admet que savoir c'est vou­loir, que connaître, c'est agir. Savoir la vérité, c'est vouloir le Bien car les deux ne font qu'un, et connaître le Bien, c'est fatalement le réaliser. Donc point de libre arbitre dans l'homme. Socrate s'insurge d'avance contre la sentence du philosophe Latin "VIDEO MELIORA PEOBOQUE, DETERIORA SEQUOR". Pour lui, en effet, la vérité lorsqu'elle est connue nécessite l'intelligence comme le Bien nécessite la Volonté, l'erreur et le mal moral sont des succédanés de l'ignorance. La pensée est donc la règle de l'ac­tion et la volonté choisit toujours ce que la raison a démontré être le meilleur. Il y a par conséquent identité entre la Science et la morale, entre la théorie et la pratique, volonté et intel­ligence ne font qu'un sous l'égide du raisonnement. En étudiant l'homme et eii transposant cette étude dans le mon­de extérieur, Socrate découvre Dieu, c'est-à-dire l'Absolu; car, si nous sommes intelligents, nous sommes nécessairement l'émana­tion d'une intelligence supérieure qui contient, ordonne et gou­verne l'universalité des choses et qui a tout disposé en nous comme dans le monde, en vue d'une fin déterminée qui est le Bien. C'est ainsi que la Providence divine "PRONOIA" apparaît pour la première fois dans le ciel philosophique. PLATON;- Avec son génie transcendant, Platon développe et transforme les théories socratiques. Pour lui, les trois idées fondamentales, les trois pivots de la philosophie sont: La Vérité qui dans l'homme est l'intelligence, la vie qui dans l'homme est l'âme, le Bien qui dans l'homme est la vertu. Le monde visible n'est qu'une apparence, l'unique réalité réside dans le monde des idées ou des archétypes. Dieu, soleil des esprits, engendre à la fois l'intelligence et l'intelligibi­lité, il est le Vrai parce qu'il est le Beau et parce qu'il est le Bien. Comme chez Socrate, point de libre arbitre, car la volonté ne peut vouloir que le Bien; le Bien, en effet, est la RAISON DE 4-1 TOUTE EXISTENCE comme il en est la fin dernière. Le Bien, c'est Dieu, il est éternel et immuable, il ne dépend de rien et tout dépend de lui, il est le terme auquel aboutit toute dialectique, il est l'âme universelle. C'est lui qui est l'origine du mouvement et de la vie et le principe de la finalité des choses. Tout ce qui participe de la Noture divine est "bon,le monde que nous connaissons est donc le meilleur qu'il soit possi­ble de réaliser. Si, parfois nous y rencontrons le mal, c'est que le Bien réalisé a des bornes et ces bornes doivent être cherchées dans la matière élément défectueux, indéterminé, inexistant pour ainsi dire et simple source des possibles qui, devenant réalité, imposent IPSO FACTO, une limite au Bien. Mais ce Mal n'est pas un mal en soi, c'est un moindre bien, un bien partiel qui, par rapport au tout, est le seul compatible avec l'infinie perfection de Dieu. La Perfection réside donc en toutes choses selon une certaine mesure, mais elle ne s'épanouit dans sa plénitude qu'en Dieu et, par répercussion, dans ce qui dépend directement de lui. Ainsi, l'âme humaine qui est la plus parfaite image de 1'ame universelle est, comme cette dernière, incorruptible et immortelle parce qu1 elle est la pure essence de la pensée. Elle est immortelle dans sa triple expansion: immortelle d»ns sa raison comme la vérité, immortelle dans son activité comme la vie, immortelle dans son amour du Bien, c'est-à-dire par sa soif de la Béatitude. La phi­losophie platonicienne est le point culminant de l'optimisme. ARISTOTE.- Elève de Platon, puis maître à son tour, Aristote est le père de l'individualisme. A la base de son système méta­physique, il a placé l'activité personnelle qui développe lespo-tentialités de l'être. Chez Platon, il n'y a qu'un principe d'existence, le Bien, d'où l'universalité des choses découle comme une intarissable source. Pour Aristote, il y en a deux: la Matière et le Bien, la puissance et l'acte. Ainsi l'être ne réside pas, comme l'a pensé Platon, dans l'Universel, mais il est dans l'individuel et l'in­dividualité repose dans l'activité. Or, l'activité est le produit de deux facteurs; la puissance, c'est-à-dire la possibilité de devenir et l'acte, c'est-à-dire la réalisation de la possibilité. La puissance c'est la matière et l'acte c'est la forme, c'est-à-dire le Bien; le passade de la puissance à l'acte constitue le mouvement dont la cause efficiente est le Bien Suprê.me.o, c'est-à-dire Dieu. Tous les êtres créés se meuvent, c'est-à-dire passent de la puissance à l'acte, en vertu du désir qu'ils ont de s'approprier le Bien, de s'identifier en Bien. Dieu seul est activité pure sans aucun mélange de puissance, il est donc le moteur universel et immobile. Il est la pensée de la pensée, l'unité du sujet et de l'objet, l'identité de l'intelligence et de l'intelligible, la réalisation de la Béatitude» Quant à l'homme, par la mise en jeu de son activité, il affine son intelligence e% conquiert la Béatitude, c'est-à-dire la plénitude de son être- Aristote est le fondateur de la théorie du progrès, selon la­quelle l'imparfait s'élève vers le parfait par des actes ration­nels. ZENON ET LES STOÏCIENS.- L'Acte pur d'Aristote et l'Idée du Bien de Platon sont, pour les Stoïciens, des abstractions méta­physiques. Pour eux, toute substance est une force, toute activi­té un effort. Or, la force et l'effort comportent action et réac­tion, c'est-à-dire passion, et ces deux choses sont inséparables, ne peuvent se concevoir l'une sens l'autre-, Ainsi la métaphysique stoïcienne ne différencie point Dieu de l'Univers et l'âme humai­ne de son corps; l'un est l'âme du monde et l'autre l'activité du corps, les deux sont intrinsèques à la matière et l'être est un tout dont l'abstraction seule peut nous amener à distinguer les éléments constitutifs. Cette métaphysique de l'effort est la base du stoïcisme et c'est par elle qu'une nouvelle conception du Bien s'est glissée dans la philosophie. Avant Zenon, le Bien était considéré avant tout sous sa forme intelligible, l'intelligence était à l'origine des choses. Les stoïciens, au contraire, avec leur doctrine de l'effort; placent le Bien dans la volonté et le distinguent ainsi nettement du vrai et du beau, comme de l'utile et de 1:agréable. La volonté, en lutte contre les forces extérieures, constitue l'homme dans son essence spécifique et le résultat de cette lutte c'est la liberté intérieure qui nous rend indépendant de tout ce qui n'est pas nous. Tout ce qui nous est intérieur: idées,, senti- ments, désirs, inclinations, constituent l'objet de notre liberté tout ce qui nous est extérieur: santé, maladie, richesse, honneurs relève de la nécessité et ne peut rien contre notre liberté alors même que nous le subissons ou en sommes privés. Ainsi le Stoïcien s'écrie: "SUSTINE ET ABSTINE" accepte avec résignation et abstiens toi de désirer ce qui vient du Destin. Cette liberté hautaine et toute interne est donc plus apparente que réelle, elle consiste à comprendre et vouloir la nécessité extérieure; c'est là son point faible, elle n'est point une indépendance véritable, mais l'accep­tation raisonnée de l'inexorable fatalité. Néanmoins, elle est l'expression moyenne de la sagesse et constitue un progrès sensi­ble sur la route qui mène à l'émancipation de l'humanité. En effet, tous les hommes sont égaux devant la liberté stoï­cienne et devant la nécessité, il y a donc un lien universel qui les unit par-dessus les Etats et les Cites et ce lien, c'est l'Uni­verselle fraternité, et ce lien c'est la justice, c'est-à-dire l'égalité entre les hommes en tant qu'hommes et, par conséquent, c'est le droit et le devoir de Bonté de chacun vis-à-vis de tous pour chacun "CARITAS GENERIS HUMaNI" dira plus tard Cicéron. La doctrine stoïcienne est très belle et très noble, mais elle a conduit de grands esprits à vanter une impassibilité de façade et à nier l'utilité de toute activité sociale et même vitale. LES ALEXANDRINS.- Vient l'école d'Alexandrie qui, adoptant leaa bases de la métaphysique platonicienne, s'élève d'un bond jusqu'à l'Absolu. L'Absolu reçoit avec elle son plein épanouissement dans l'intelligence humaine et tend à devenir la seule réalité, la réalité absolue. L'Absolu alexandrin, c'est l'Un et c'est le Bien. De lui on ne peut dire qu'une chose, c'est qu'il n'est rien de ce qui est et rien de ce qui n'étant pas est possible, car il est au-dessus de l'Etre et des possibilités de l'Etre. En lui, la puissance et l'Acte sont réunis, car il est la puissance productrice, c'est-à-dire la synthèse actualisée de toutes les possibilités qui se peuvent concevoir. L'Absolu est fécond de par sa nature puisqu'il est la Souveraine Perfection, le Bien-Un, et c'est de cette per­fection sans borne que naissent l'Intelligence éternelle ou Logos et l'Ame éternelle qui, avec la Perfection constituent la vérita- ble Trinité. C'est la procession au Sein de Dieu. L'un engendre l'Intelligence et L'Intelligence engendre l'Ame,en sorte que l'Âme est le Verbe et l'Acte de l'Intellect comme celui-ci est le Verbe et l'Acte de l'Un (Enn.III) Cette conception de Dieu Un et Trois qui se retrouve en tertmas presque identiques dans la théologie chrétienne semble la synthè­se de la conception divine des trois systèmes que nous avons étu­diés jusqu'ici: Le Bien-Un est le Dieu de Platon, l'Intelligence est le Dieu d'Aristote et l'Ame est le Dieu de Zenon, car c'est de l'âme que procède le monde. L'âme éternelle, si elle a épuisé le domaine de l'éternel intelligible, renferme par contre la pos­sibilité de toutes les choses contingentes; elle engendre donc à son tour les âmes individuelles par un procédé d'involution qui ne laisse aucun vide dans l'échelle des êtres et réalise ainsi dans l'Univers toutes les possibilités contenues dans la suprême et féconde Unité, mais en passant de l'infini au fini, de l'éter­nité dans l'espace et le temps. Puis, par suite de la finalité universelle énoncée par Socrate, le procédé évolutif se substitue au procédé involutif et les âmes individuelles se convertissent vers la source émanatrice; c'est la loi du retour à Dieu dont le principe réside dans l'attrait vers la Beauté. L'optimisme alexandrin est pleinement d'accord avec celui de Pl§.i?ç2ft, mais justifié d'une façon plus précise grâce à la théorie de la procession. Si nous rencontrons chaque jour des êtres im­parfaits, nous ne pouvons dire qu'ils sont mauvais, il n'y a pas de mal dans le monde, mais seulement une dégradation du Bien qui va du plus parfait jusqu'au plus bas degré de la perfection par une suite ininterrompue de processions. Chaque être réalise en lui la perfection de son genre et il engendre à son tour un être moins parfait que lui-même mais plus parfait que sa personnelle progéniture. Ainsi, en remontant d'un être à l'autre, nous re­trouvons toujours la perfection que nous voudrions rencontrer dans un être quelconque. Mais, il y a mieux encore, par suite de la loi du retour à Dieu, chaque être imparfait évolue et repro­duit en lui-même dans son ascension vers la source créatrice la perfection qu'il convoite. Il deviendra ainsi plus parfait que son générateur et sa perfection à venir n'aura de limite que la souveraine perfection. L'existence actuelle d'un être, quelle que soit la limite de sa perfection, est donc un bien, car elle est l'étape nécessaire de son évolution future, la base de son ascension vers le mieux, vers l'idéal de la Bonté et de la Beauté. Le Mal, si nous pouvons employer ce mot impropre est donc en voie de se résorber et il arrivera un moment où il ne sera plus visible. Bien plus, comme il n'y a dans la création aucune place pour la passivité, l'évolu tion continuera éternellement et les êtres créés par un mouvement ininterrompu d'ascèse monteront indéfiniment vers le Bien en ac­croissant à chaaue instant le contenu de leur conscience et, pas conséquent, le Bien qu'ils renferment dans leur essence, car il n'y a pas de limites aux possibilités d'une âme individuelle dans le plan de l'évolution qui lui est attribuée. Et le monde s'en va ainsi, inlassablement, vers le souverain Bien attiré par la Souve­raine Beauté qui réside en lui. Nul philosophe n'a jamais égalé Plotin, dans son hymne à la beauté, la première Ennéade est illu­minée de bout en bout par ce divin rayonnement. Avec l'école d'Alexandrie, la philosophie grecque a dit son dernier mot, d'autant plus que le peuple grec est mort et que le flambeau de la pensée est passé en d'autres mains. Mais ce pre­mier stade de la pensée occidentale est peut-être le plus fécond et le plus grand, car c'est de lui que nous viennent toutes les idées fondamentales de nos systèmes actuels. LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE L'Ecole chrétienne puise ses principes fondamentaux dans Pla­ton et Plotin en subordonnant la théorie philosophique à la révé­lation, c'est-à-dire à la théologie. Dieu est le Bien Suprême, il est la Raison Suprême ou Logos, il est l'Amour et la Charité, termes qui s'identifient à peu de chose près à ceux employés par Platon et l'école Néo-Platonicien­ne mais qui constituent, sinon un progrès, du moins une réalité plus substantielle dans l'esprit des pères de l'Eglise. La Trini­té Chrétienne, en effet, bien que s'apparentant à la Trinité Alexandrine en diffère essentiellement. Les trois termes consti-titifs : Père, Verbe, Esprit sont des hypostases nettement déter- minées et distinctes au sein de la transcendante Unité, et la procession ne sort point du cercle Divin, l'univers relevant de la libre création. De plus, les trois personnes divines sont ri­goureusement égales, même au point de vue métaphysique, mystère inexpliqué et inexplicable. L'un, le Père, est le centre expansif de l'Etre en soi, la plénitude de l'être. Cette unité expansive en s'opposant au Won-Etre prononce dans le sein de sa conscience la parole que Moïse entendit dans le buisson ardent: "Je suis celui qui suis". Et cette parole qui affirme l'ipséité divine en face du Néant,c'est la Parole éternelle, c'est la manifestation intrinsèque de l'es­sence une et expansive, c'est le Verbe, deuxième hypostase du su4 prême ternaire, l'Intelligence incréée, engendrée coéternelle-ment et consubstantiellement. Ainsi, le Logos Chrétien est la for me Dieu, la manifestation de lui-même à lui-même. Or, cette forme ce miroir coéternel et vivant, si l'on peut dire, ce miroir où Dieu se contemple dans son essence incommunicable, ce miroir à deux faces qui ne font qu'une par la vertu de l'unité. La premiè­re, c'est l'affirmation de l'être ou la science de l'être; la se­conde, c'est la distinction entre Dieu et ce qui n'est pas lui, c'est-à-dire le discernement entre l'être et le néant. Par la première, Dieu prend conscience de sa plénitude, par la deuxième, il a l'intuition de l'infinie possibilité de son expansion, car le néant, pour l'absolu, n'est pas une limite, mais la formule d'opposition entre son essence et ses manifestations extrinsèques la distinction entre l'Etre et le Non-Etre. Et l'unité originelle 1'hypostase non manifestée, c'est-à-dire la Vie fait l'union de ses deux faces du Logos et de l'Un avec le Logos. De cette union résulte la lumière, c'est-à-dire l'harmonie, c'est-à-dire le souf fie animateur qui parcourt l'essence divine ou le Saint-Esprit qui est la Souveraine Charité, troisième hypostase qui procède des deux autres et constitue avec elles la Tri-Unité que les pè­res de l'Eglise et les docteurs appellent Trinité. En résumé, au commencement il y a l'Etre, l'être un et expan­sif qui s'affirme à lui-même en s'opposant au non-être; de ces deux actes, affirmation et opposition, jaillit la lumière harmo­nique, c'est-à-dire la conscience de l'essence éternelle. Or, cette conscience ezt triple par l'idée d'être, elle est positive 4-7 et c'est le Père; par l'opposition au non-être, elle est, pour ainsi dire, négative, et c'est le Fils; par l'unité de ces deux concepts, elle est harmonique et c'est le Saint-Esprit. Le père est le principe radical, l'Unité essentielle; de lui procède la distinction entre ce qui est et ce qui n'est pas, c'est-à-dire la forme ou le Fils, et le Fils par la double énergie que nous avons constatée en lui reflète l'Etre, un par son essence, multi­plie par ses possibilités, ce qui, sous l'influence unificatrice du Père, engendre la lumière harmonique de l'essence divine: le Saint-Esprit. Le principe souverain de l'Etre, l'Urnté absolue est incompré­hensible, incommunicable et incommuniqué, supérieur à la conscien© ce, à l'intelligence, à la vie, à la vérité et à l'essence même de l'être manifesté (Origène, CONTRA CELSUM,VII). Cette unité est en même temps le Bien, mais le Bien n'est pas ici une qualité, c'est l'essence même de l'Un, ce qui donne à l'unité sa vertu expansive. Le Logos, comme nous l'avons dit plus haut, est la manifesta­tion intrinsèque de la super-essence du Bien'-sTîn; c'est lui qui rend possible l'extériorisation des attributs divins, il est le prisme à travers lequel découle la Création, il est en quelque sorte le principe de raison suffisante de l'Univers. Quant au Saint-Esprit, c'est sur lui que repose le principe de finalité, car s'il est une cause, il est aussi une fin; c'est lui qui est l'expression de la fin de Dieu existant pour lui-même et le pôle attractif vers lequel se dirige l'universalité des êtres créés. Comme nous l'avons dit, pour la philosophie chrétienne, le mystère de la procession se limite à Dieu, l'univers est le ré­sultat de la Création ex-nihilo, c'est-à-dire l'effet de la vo­lonté libre de Dieu extériorisant les infinies possibilités de son essence par le canal de son Logos. Mais, Dieu, en donnant à toutes les manifestations extérieures de son activité, l'intégra­lité de l'idée d'être qu'il renferme en lui-même d'une façon suréminente, oppose ces manifestations au néant sous une forme limitée, en sorte que chaque chose créée est contingente et dif­fère essentiellement de lui-même, puisque seul, par son Verbe,il s'oppose à l'intégralité du Non-Etre. Et les êtres créés, par leur participation intégrale à l'idée d'être, participent IPSO FACTO au Bien universel dont l'expression est eat la Charité. La Charité est la loi universelle, elle est le principe et la fin de tout ce qui existe en ce monde, comme de Dieu lui-même, elle est le Bien Souverain et la Souveraine Liberté. Ainsi la phi­losophie chrétienne fait résider la libre personnalité humaine dans l'amour c'est-à-dite dans la volonté. En présence de Dieu souverainement libre, l'homme est libre. Comment concilier ces deux libertés, sinon d^ns l'amour de Dieu pour les hommes, amour primordial qui engendre inéluctablement l'amour des hommes pour "Dieu. L'amour de Dieu pour la créature se manifeste par la Grâce, ce don gratuit et désintéressé donc absolument libre qui élève l'être fini presque au niveau de l'Infini. L'amour de la créature pour le Créateur est un amour de retour, un sentiment de recon­naissance, une action de grâce envers la souveraine Charité, car l'homme étant libre comme Dieu, il doit coopérer à la Grâce pour la rendre efficace et agissante. Le rapport de l'homme à Dieu est donc conçu par la philosophie chrétienne comme un rapport de charité, un rapport d'amour; par conséquent, la charité est un principe et une fin comme nous le disions tout à l'heure, car elle s'identifie non seulement avec le souverain Bien, mais avec la suprême béatitude. L'amour est la récompense de l'amour, il possède en lui-même son ultime satis­faction; il jette sur cette vie mortelle son rayonnement d'éner­gie mystique et optimiste pour se consommer dans l'au-delà par une espèce d'identification avec la volonté de Dieu, identifica­tion avec la volonté de Dieu, identification qui laisse subsister la personnalité du sujet aimant, afin qu'il puisse, dans sa cons­cience illuminée, jouir de la plénitude de son bonheur. Et cette Charité se répercute dans les rapports des hommes entre eux pour engendrer l'amour du prochain, amour désintéressé, miséricordieux, sublime, allant jusqu'à l'abnégation et au sacri­fice; c'est la négation même de l'antique et universel égoïsme, rejeton indéracinable de l'instinct de conservation. Jamais aucu­ne religion, ni aucune philosophie n'a magnifié la Charité en termes plus excellents et n'a essayé de l'imposer à ses adeptes 49 avec plus de persévérance. C'est ce qui explique l'attrait mys­térieux que le Christianisme a toujours rayonné dans la foule des humains en butte aux affres de la lutte pour l'existence. Le Christianisme a été et est toujours le plus éloquent champion d'énergie, d'héroïsme et d'optimisme qui ait foncé ses racines dans 1'Aame occidentale. A ce premier courant de la philosophie chrétienne se substitue peu peu la Scholastique. La Scholastique est caractérisée par l'union en plus en plus étroite de la philosophie avec la théolo­gie; de là une fixité rigide dans les idées, qui, dépendant des dogmes, s'apparentent à la Foi. Toute la liberté de pensée se trouve ainsi à peu d'exception près, rejetée dans la méthode et dans les explications de ce qui n'est pas inscrit sous la rubri­que "DE FIDE". Sur ce terrain, c'est la lutte entre la philoso­phie platonnicienne et les théories d'Aristote, lutte qui se ter­mine par la victoire d'un aristotélisme qui repose malgré tout sur des assises platoniciennes. Le pur réalisme idéaliste de Platon est représenté par Scot Erigène et saint Anselme. Aristote, autant et plus peut-être par la méthode que par les idées,devient la principale autorité dans le domaine de la pensée avec St-Thomas d'Aquin, ANGELICUS DOCTOR. L'oeuvre de St-Thomas est le plus formidable monument du moyen-âge et peut-être de tous les siècles par la seule mise en jeu de la puissance logique. St-Thomas aristotélise, si l'on peut dire, sur un fond platonicien cnr il n'a pas la prétention de créer des idées nouvelles; il veut concilier la raison humaine et la raison divine, la Science avec la Foi, l'autorité de l'Eglise avec les conclusions de l'expérience. Il tente de concilier la liberté et le déterminisme en inventant la prémotion physique et en rejetant la libre volonté au second plan, au profit de l'intel ligence, en Dieu comme dans l'homme. Aussi, avec cette volonté vassale de l'intelligence, St-Thomas a une conception assez vague du principe d'individuation des êtres; la volonté, en effet, n'étant pas la mesure de la personnalité, il s'ensuit que l'idée, abstraction faite de sa réalisation dans un individu particulier, 50 est une idée générale universelle qui s'applique uniformément à tous les êtres de la même espèce dans les déterminer. Il individu alise donc par la matière et non par l'esprit, il distingue par 1 la limitation dans l'espace et le temps et non pas par le prin­cipe divin qui informe la matière. Mais malgré cette tendance, il domine les siècles par la force jamais égalée de son raisonnement et par la coordination d'une logique sans défaillance comme sans obscurité de toutes les par­ties de son discours, en vue d'un but unique, la glorification de l'intelligence divine et humaine. C'est un professeur d'énergie, d'une énergie nécessitée autant que disciplinée par la raison,un incomparable flambeau de clarté et de précision; il a fixé à ja-maisl'orthodoxie religieuse et philosophique de tous ceux qui, de près ou de loin, se réclament du dogme catholique. Le docteur subtil, Duns Scott, s'insurge contre les théories thomistes, il place le principe de la personnalité non plus dans l'intelligence, mais dans l'activité libre, c'est-à-dire dans la volonté, non seulement chez l'homme, mais aussi en Dieu. Il est le représentant de la pensée celtique et l'adversaire de tous les déterminismes comme nous l'avons dit plus haut. LA PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE MODERNE Les discussions scholastiques qui tournent parfois au byzan-tisme amènent une réaction violente. La philosophie scientifique apparaît en Occident avec la réforme religieuse qui est l'aurore de la libre pensée moderne et le troisième stade de la pensée occidentale. La première étape de cette nouvelle forme de pensée sur des thèmes primordiaux toujours identiques est franchie par Giordano Bruno en Italie, Bacon et Hobbes en Angleterre, Descartes en France. Bruno fait tout reposer sur l'infini. Dieu, pour lui,constitue l'être infini d'un monde infini. C'est un essai de panthéisme scientifique: Dieu est l'essence du monde et sa Providence n'est autre chose que la loi du progrès. Bacon ne s'occupe que de l'expérience et il en codifie les lois avec une relative rigueur, mais il se maintient dans le domaine de l'empirisme. Hobbes est un matérialiste absolu, c'est lui le père de la mo­rale utilitaire et par une répercussion difficile à prévoir à l'origine de son système, le théoricien et le fléfenseur du pou­voir absolu. Point n'est besoin de résumer le cartésianisme: tout le monde connaît le ©iscours de la Méthode et le mécanisme universel.Deux mots seulement sur les théories cartésiennes qui rentrent dans le cadre de notre démonstration et qui n'ont pas de liens bien con­sistants avec le reste du S7/stème» Le corps humain, selon Descartes, se confond, comme la matière avec l'étendue; l'âme n'est nutre chose que le cogito, c'est-à-dire la pensée. Cette ame est entendement et volonté. L'entende­ment se spécifie par les idées innées et il se relie au monde ex­térieur grâce aux idées adventices,. La Volonté est active et lier bre, et la liberté n'est pas indifférence mais puissance réelle et positive de détermination; c'est par ce côté que l'homme res­semble à Dieu. Dieu est le souverain Bien, il existe parce qu'il est l'abso­lue Perfection. Son entendement et sa volonté sont identiques aux nôtres, mais portés à la puissance infinie. Par conséquent, la liberté divine n'a point de limites, e1. le est créatrice non seu­lement du monde extérieur, mais aussi créatrice de la vérité. Dieu fait la vérité sans qu'on puisse cependant introduire l'ar­bitraire dans ses actes, car sa volonté immuable est éclairée ta? la souveraine raison. Lorsque disparaît Descartes, Leibnitz se lève. C'est le premia? et le plus grand des éclectiques II veut en effet concilier Pla­ton et Démocrite, Aristote avec Descartes, la Scholastique avec la philosophie scientifique et prendre de choque système ce qu'il suppose être le meilleur. Au mécanisme universel de Dascartes, il oppose le dynamisme universel. Tj& substance réside dans l'activi­té, l'unité de force ou d'activité est la monade. Chaque monade est un centre d'efforts vers des états toujours plus hauts» Cha­que corps est un agrégat de monades qui renferme une dominante qui est l'esprit; les monades inférieures non arrivées au satde 52 de la conscience expriment le monde, l'esprit conscient exprime Dieu. Ainsi il n'y a rien de mort dans l'univers, tout vit et s'efforce d'arriver à la pensée; la mort n'est qu'une apparence comme la naissance elle n'est qu'une métamorphose. C'est la loi du progrès indéfini. Mais l'activité de Leibnitz est toute intérieure, pour expli­quer la réaction des êtres les uns sur le? autres, c'est-à-dire l'activité extérieure ou le mouvement visible, il a été obligé d'introduire dans son système l'harmonie préétablie qui en fut la pierre d'achoppement. L'harmonie préétablie est le fait de Dieu. Dieu existe parce qu'en lui essence et existence ne sont qu'une même chose. Dieu est avant tout intelligence et, par dérivation, puissance et bon­té, parce que la connaissance suppose la possibilité de faire et que l'action résultant de la connaissance ne peut être que le Bien. Leibnitz comme Platon est un optimiste irréductible; pour lui le mal n'existe que par suite de la contingence des êtres créés, il doit se détruire de lui-même par la loi du progrès ou d'évo­lution. La monade de Leibnitz est intelligente et libre parce que spontanée, et cette spontanéité provient de la connaissance de causes; ainsi chez Leibnitz la liberté se confond, en quelque sorte avec l'intelligence et la liberté se trouve reportée dans le monde intellectuel au lieu de rester sur le terrain moral. Avec l'école anglaise et écossaise du XVIIIè siècle, la phi­losophie occidentale est ramenée des hautes spéculations métaphy­siques sur le terrain moral et sociologique. Locke est un empiriste qui assimile la liberté au droit. Berkley ne voit en réalité que dans le monde des idées, c'est un idéaliste absolu. Quant à Hume, c'est un positiviste avant la lettre. Smith et Bentham échafaudent une morale, le premier sur la sympathie, le second sur l'intérêt personnel. L'école française de la même époque peut se diviser en deux courants. Le premier avec Condillac, Diderot, d'Holbach et La Mettrie est purement spéculatif. C'est un sensualisme à la ma­nière de Locke, mais plus complet et plus solide. Le second peut être appelé le courant social et il est représenté par Helvétius, Montesquieu et Rousseau. Ces théoriciens de la politique démo- cratique posent à la base de leur système la liberté individuel­le, mais, de raisonnement en raisonnement, ils arrivent à spolier l'individu au profit de la collectivité, c'èst-à-dire au profit de l'Etat. Au même moment et presque à l'autre bout de l'Europe civilisée vivait à Koenigsberg un petit professeur qui s'appelait Kant.Ce fut le plus profond et le plus subtil esprit du XVIII° siècle. Kant disséqua l'entendement humain avec une virtuosité et une profondeur jamais égalées? Il établit l'impossibilité de toute métaphysique purement dogmatique et, dans sa critique de la rai­son pratique, il postula la liberté pour asseoir le droit et le devoir et fit de celle-ci le principe absolu de la Morale. Pour Kant, la liberté est un joyau inestimable, c'est la seu­le chose qui compte dnns l'Univers et même en dehors, bien qu'il n'admette pas les incursions dans ce domaine inintelligible pour nous parce que ne tombant pas sous les catégories de notre esprit Or, la liberté réside toute entière d?ns la volonté; la volonté a une valeur absolue par elle-même lorsqu'elle est libre et rai­sonnable, c'est-à-dire lorsqu'elle est droite: c'est la bonne volonté. La volonté libre est donc la loi morale elle-même et elle est la fin de tous nos actes en même temps qu'elle en est la source première. Mais, à côté de nous, il y a des hommes qui, comme nous, sont libres et raisonnables; notre liberté a donc pour limite la li­berté de tous les hommes et cette liberté comme la nôtre est in­violable. La personnalité humaine doit donc être un objet de res­pect absolu en nous et chez tous. Tel est le fondement de la morale, le fondement du droit, et en même temps, celui du devoir. Les idées philosophiques du XIX° siècle sont trop connues pour que nous y insistions; il importe cependant d'attirer l'at­tention sur un représentant de la grande philosophie française, aujourd'hui bien oublié, mars qui fit revivre un instant sous me autre forme, la pensée cartésienne: Maine de Biran. Maine de Biran critiqua et rejeta les méthodes objectives des idéalistes et des empiristes et plaça le point de départ de toute spéculation d^ns la conscience. Mais dans la Conscience, il ne trouva pas seulement la pensée, il y trouva surtout la 54 volonté et l'action. Sans doute il assimila trop hâtivement la volonté libre à l'effort proprement dit, mais il s'éleva malgré tout de la vie purement affective à la vie morale presque mysti­que préparant ainsi les voies à la philosophie contemporaine qui vise spécialement à l'exaltation morale de la personnalité libre. Ouvrons donc les oeuvres de n'importe quel philosophe réelle­ment imbu de la tradition dont nous venons de suivre pas à pas l'éclosion et l'épanouissement - exception faite de la philo­sophie allemande de la dernière moitié du XIX0 siècle fortement teintée de pessimisme oriental. Qu'y trouvons-nous? Des idées claires, précises, généralement lumineuses, génératrices d'éner­gie, de volonté droite et sereine, basées sur les principes de la théorie occulte que nous avons exposée au commencement de ces pages. Ici, point de pessimisme véritable, mais à travers même les difficultés constatées et les faiblesses de notre nature, c'est un hymne à la Beauté, un hymne à la Science, un hymne à la Vie. Pour un homme d'Occident, la vie est belle et bonne, malgré la souffrance, malgré les dégoûts et les revers, il la considère comme une chose en soi excellente et il l'emploie à conquérir la liberté de son esprit et de son corps. Il l'emploie à créer sa personnalité et cette personnalité, il la veut éternelle; il n'aspire point à la résorber dans le sein d'un Dieu inconscient, il espère à tort ou à raison la conserver intact avec toute sa conscience spirituelle dans une béatitude souveraine qu'il aura emportée de haute lutte» Point de repos pour l'homme d'Occident, alors même qu'il en caresse l'idée avec le plus de complaisance, il marche de 1 ' avarrtfc sans s'en douter, poussé par sa nature généreuse et énergique, II marche vers la Beauté, vers la Vérité, vers le Bonheur qu'il poursuit inlassablement. Il veut, comme l'Oriental, vaincre la souffrance, mais il ne la nie pas, il ne la méprise pas. Il ne s'en fait pas un épouvantail, il s'en fait, au contraire, comme un piédestal glorieux^ il la considère comme un Instrument d'ascèse, de santé morale et de sainteté. Telles sont les idées que nous trouvons explicitement ou im­plicitement dans le tréfonds de toutes les philosophies d'Occi­dent. Nous aurions pu continuer longtemps encore, mais ce que nous avons dit doit suffire pour comprendre que le Verbe orien­tal et le Verbe occidental sont opposés entre eux et conviennent à des races distinctes. Abandonner nos idées pour celles de l'Inde, c'est aller con­tre notre nature et renverser notre civilisationactuelle qui a bien son prix puisqu'elle est faite à notre mètre. C'est nous condamner à un esclavage perpétuel qui se répercutera sur tous les plans: philosophique, moral, religieux, sociologique et po­litique; c'est abdiquer notre optimisme énergétique pour un pes­simisme déprimant au sein duquel l'humanité tout entière, comme l'Orient d'hier et d'aujourd'hui, sera la proie facile des rapa-ces qui s'embarrassent des idées dans la mesure où elles servent leurs ambitieux intérêts. Sont-ce les idées qui forment les races ou les races qui créent les idées à leur mesure? L'un et l'autre peuvent se soute­nir, je ne veux point élucider ce problème; j'ai constaté un fait, et en présence de l'Orient, j'ai placé l'Occident en pro­clamant la supériorité de son Verbe en ce qui nous concerne. CONCLUSION Et maintenant un mot encore pour conclure. J'ai dit plus haut: où est la vérité puisque la vérité est une? Voyons donc ce qui résulte du sommaire examen auquel nous nous sommes livrés. Il y a deux shoses qui seules sont toujours identiques à elles-mêmes, deux ehoses qui, au fond, n'en forment peut-être qu'une: l'Absolu et le Néant entendus dans le sens d'Etre et de Non-Etre, lesquels ne sont que l'opposition de ce qui est de ce qui peut-être. Tout le reste est modalités de l'Etre ou possi­bilités de l'être. Ces modes et ces possibles nous pouvons les concevoir ge di­rai presque à notre guise, c'est-à-dire nous en faire une repré­sentation adéquate à notre tournure d'esprit. Nous pouvons, sur ce thème identique de l'être et du non-être, construire un monde de concepts en rapport avec notre idéal philosophique, un monde en rapport avec les catégories de notre raison. Or, les catégo­ries de l'esprit oriental n'ont rien de commun avec celles de l'Occident, là est la clef de la solution. Il en résulte ceci: partant d'un même point les deux cerveaux envisagés seront l'o­rigine de deux séries de concepts distincts, ils s'appuieront sur des conclusions divergentes qui refléteront très exactement le contenu de leur intellect; deux théories seront nées qui n'au­ront rien de commun, sinon le point de départ. Donc, la vérité intégrale et dernière doit reposer dans une synthèse plus haute que celles entrevues dans ces pages. En ef­fet, la vérité est unique, mais si on la contemple de loin, on la voit sous des aspects qui se modifient avec l'angle sous le­quel on est placé, ce qui engendre des diversités dogmatiques. Ces diversités sont donc plus apparentes que réelles, elles sont la résultante de la faiblesse de l'esprit humain qui a perdu la clef de l'occulte et qui la cherche à tâtons dans les ténèbres. Nos synthèses actuelles feront donc plus tard place à une synthèse nouvelle qui englobera toutes les idées, toutes les théories et toutes les interprétations qu'elles viennent d'Orient ou d'Occident. L'unité de la pensée humaine est en train de se forger et tous les esprits finiront par communier dans l'unité transcendante et définitive, car toutes les traditions ont leur tase dans une tradition primitive et si elles ont pour le moment des développements différents, elles ont pourtant le même point de départ. Mais sans dénigrer en quoi que ce soit la synthèse orientale dans laquelle il faut voir un prestigieux monument, nous pouvons néanmoins, semble-t-il, dire que la synthèse occidentale est le point culminant atteint par l'esprit humain et la plateforme so­lide d'où partira l'envol définitif vers la synthèse dernière. Ceci pour une raison péremptoire. L'Oriental est figé, il est arrivé à une conclusion qu'il ne peut plus transgresser: l'im­puissance radicale de la vie. L'homme d'Occident, au contraire, a pour lui son principe d'énergie qui le pousse invinciblement à lutter et à conquérir toujourê plus de science et de vérité. Ainsi dans l'ascèse vers le Vrai, vers le Beau et le Bien, l'Oriental passif sera vaincu par l'Occidental actif. TABLE DES MATIERES Pages AVANT-PROPOS........ •.................................... 2 Chapitre 1er - ORIENT ET OCCIDENT ........................... 5 Chapitre II - SCHEMA D'OPPOSITION THEOLOGIQUE ............... 10 Chapitre III - LA PHILOSOPHIE INDOUE......................... 16 Chapitre IV - LE BOUDDHISME .............................. 27 Chapitre V - LA PHILOSOPHIE CELTE ...................... 32 Chapitre VI - LA PHILOSOPHIE CLASSIQUE DE L'OCCIDENT ......... 38 a) la Philosophie grecque ..................... 39 b) la Philosophie chrétienne .................. 45 c) la Philosophie scientifique moderne.......... 50 CONCLUSION................................................. 56

5/24/2008

C. CHEVILLON - LA TRADITION UNIVERSELLE

BIBLIOTHÈQUE DES ANNALES INITIATIQUES C. CHEVILLON La Tradition Universelle LYON Paul DERAIN 81, rue Bossuet 1946 Copyright by Madame J. Bricaud 1946. - 20, Rue des Macchabées - LYON AVANT-PROPOS Constant-Martin CHEVILLON est né le 26 octo­bre 1880 à Annoire (Jura). Ses heures de loisir furent tout entières consacrées aux choses de V esprit ; travailleur infatigable, penseur profond, c'est en lui-même qu'il puisait ses idées ; pierre par pierre il avait construit son temple ; cependant il était toute modestie, il était aussi toute bonté, il ignorait la haine et pourtant, tragiquement assassiné le 25 mars 1944, il en fut la victime. C. Chevillon avait publié de son vivant divers ou­vrages : Orient ou Occident, Réflexions sur le Temple Social, Le Vrai Visage de la Franc-Maçonnerie, Du Néant à l'Etre, Et Verbum caro factum est. La Tradition Universelle est une œuvre posthume du Maître ; elle est publiée aujourd'hui, après maintes tribulations, en pieux hommage à sa mémoire. Dans sa préface, l’auteur nous révèle qu'un premier manuscrit avait disparu en certaines circonstances qu'il ne pouvait alors indiquer. L'idée de publier La Tradition Universelle était envisagée par C. Che­villon depuis longtemps, il avait longuement étudié ses différents aspects ; tout ce qui a quelque rapport avec le sujet, si vaste en toutes ses parties, avait été recherché, examiné, approfondi par lui pour en établir, un jour, la synthèse et ce travail était au point lorsque survint la guerre en 1939. 6 LA TRADITION UNIVERSELLE En 1941, nous vivions sous le joug nazi, les persé­cutions envers l'élite intellectuelle commençaient, toute liberté de pensée était abolie. La conscience pure, le Maître négligea d'abriter ses écrits personnels ; le premier manuscrit de l'ouvrage lui fut dérobé lors d'une visite domiciliaire, opérée cette année-là par les sbires du gouvernement de Vichy — on le réclama vainement par la suite — qui emportèrent également tous les documents accumulés pour servir à l'ensei­gnement des membres de la Société d'Etudes ésotériques que C. Chevitton dirigeait. Son œuvre réalisée dans sa pensée, l'auteur ne se laisse pas abattre, il en fera paraître un deuxième texte et malgré l'énorme difficulté de la tâche en l'absence de tous documents, il recom­mence courageusement son travail qu'il achèvera au début de 1944, prêt pour l'édition. C'était alors l'époque des plus tragiques persécu­tions ; le 25 mars plusieurs individus armés pénétrè­rent chez lui et l'emmenèrent sous prétexte de lui faire subir un interrogatoire ; il ne devait plus reparaître. Son corps martyrisé, criblé de balles, était trouvé, trois heures plus tard au bord de la route, montée des Clochettes, à St-Fons, aux environs de Lyon, en un point où plusieurs exécutions d'otages eurent lieu. Son calvaire, il l'a gravi sous les coups des factieux, irrités sans doute par la qualité de leur victime, tant il est vrai que les tyrans sont des aveugles nés. Ici, nous trouvons la réalisation d'une phrase prononcée peu de jours auparavant par le sacrifié : « Si Jésus-Christ revenait sur la terre, ils trouveraient le moyen de le crucifier encore ! » Ainsi donc, un Juste, un Sage a été stupidement supprimé par des brutes. Son enseignement trop profond gênait, sans doute, ceux, à courte vue, qui trouvent dans la vie matérielle les satisfactions de leurs appétits grossiers. L'enseignement de C. Chevillon s'adressait aux hommes de désir spirituel. Jadis, ses fidèles disciples entendaient sa parole, ils attendaient ses écrits et les recevaient avec ferveur. Pour eux, il dévoilait un peu de la science qu'il possédait ; c'est pour eux qu'il composa cette « Tradition Universelle », car il voulait leur laisser les éléments de la révélation ésotérique, afin de fixer et compléter son Verbe. Certes, eux-mêmes connaissent l'importance de la doctrine exposée en ces douze chapitres, ils en compren­dront aisément la portée, mais leur satisfaction sera grande en constatant la puissance de cette œuvre, cons­truite pour une élite durement éprouvée. Après les funestes événements qui aboutirent au martyre de C. Chevillon, mon dessein était d'accomplir ce qu'il ne parvint pas à faire : publier cet ouvrage. Des difficultés de toutes sortes se sont présentées sur ma route. Cependant il était nécessaire que ce projet aboutisse. Ses amis eurent la pieuse intention de donner leur appui en ce mémento commun ; leur concours généreux nous est précieux par leur estime et leur souvenir pour celui dont, tous, nous vénérons la mémoire ; leur aide me permettra de propager large­ment les idées d'un grand penseur, et de remplir ma promesse. Qu'ils veuillent bien trouver ici le témoignage de ma vive reconnaissance. Mme J. B. PRÉFACE La Tradition n'est pas seulement un mot sonore et creux, c'est une réalité. Elle est concrète dans son apparente abstraction, enserre l'humanité tout en­tière, des peuples sauvages aux ultra-civilisés, dans un réseau de concepts et d'idées qui se répercutent sur le comportement quotidien des états et des individus. Or, par une incompréhensible aberration, les hom­mes, délibérément, ont voulu rompre le filet et ont ainsi perdu le sens véritable des cogitations ances-trales. Ils pensent et agissent toujours dans l'axe déterminé par des coordonnées millénaires; mais ils empruntent le sentier sans horizon des habitudes routinières et sont en état constant de superstition. Ils croient faire du nouveau avec de l'ancien, sans se rendre compte des survivances faussées qui les conduisent à des interprétations fantaisistes et, par une vaine activité, vers un but inadéquat à leur essence intime. Les élites, elles-mêmes, sont la proie de ce déséquilibre ; sans vouloir y consentir explici­tement, elles emploient toutes leurs facultés à renier les principes directeurs primitifs, ou, plutôt, à les revêtir d'un habit d'arlequin, sous lequel ils 10 sont méconnaissables et endossent une signification contradictoire, sous prétexte de modernisme logique et scientifique. Nous allons essayer de rétablir la vérité, la subs-tantifique moelle rabelaisienne qui, selon la parole liturgique : « ad medellam percipiendam », accusera les carences superstitieuses et l'emploi inconsidéré d'un thème lumineux en vue d'une fin obscure. Dans une démonstration quelque peu valable, il convient de situer les données du problème et d'indiquer la voie des solutions possibles. Voyons donc la voie droite et les chemins sans issue, anticipons le pour et le contre. * * * Depuis plusieurs siècles et surtout depuis le XVIIIe, nous nous référons sans cesse à la logique et à la science expérimentale. La science, pour chacun de nous, est une mystique, nous y croyons comme on croit à la vertu d'une amulette, sans se demander d'où vient la force qu'elle représente. Nous croyons au scientisme et, dans notre entendement, il donne une synthèse du monde extérieur impossible à nier, devant laquelle tout doit s'incliner. La science pourtant est constituée par une série d'hypothèses, par des doctrines dont les phénomènes, le plus souvent, se rient, car le monde est le champ de bataille de l'être et des êtres, non pas le théâtre des abstractions et, par conséquent, d'un ensemble 11 de fantoches. Le monde c'est la vie qui est toujours concrète, c'est-à-dire synthétisée dans une conscience ou un instinct, dans une durée ou dans une éternité et non pas dans une mathématique quantitative ou d'intensité pure. La vie est une unité qui se disperse en actes et dont aucune algèbre ne peut donner la clef. Au bout des théories, il y a un phénomène ; der­rière celui-ci se cache une essence. Les analyses phy­siques ou chimiques et les synthèses corrélatives n'expliquent pas le monde, car le monde est une somme dont les éléments diversifiables à l'infini sont rebelles aux approximations les plus serrées et s'en évadent toujours par un côté ; elles nous conduisent à des hypothèses, à des analogies, pour nous concluantes, mais fragiles et sans cesse dissipées au vent de la réalité. Le monde est un mystère dont la science peut parcourir les avenues extérieures, mais pour en saisir la poignante unité, il faut gravir le Thabor qui domine la plaine phénoménale. La science, jadis, n'avait rien de commun avec « notre science » actuelle. C'était la sagesse, c'est-à-dire la philosophie. Tout reposait sur elle et l'expé­rience était un simple adjuvant dans la confirmation des principes. La mathématique, en particulier, la science, par excellence, des nombres qualitatifs, était le secret de l'église des adeptes ; fruit merveilleux de l'enseignement pythagoricien, sa seule écorce était aux mains de la foule; sa saveur, cependant, inconnue dans son entéléchie, dilatait toutes les papilles spirituelles. 13 Comparons le présent au passé, et les antinomies apparaîtront insolubles si nous nous en rapportons à la science, jeu d'enfants si nous en référons à la sagesse universelle. Ce qu'il importe de connaître, en effet, ce n'est pas la théorie des phénomènes natu­rels, but, en soi, hautement louable, c'est le support causal. Ce n'est pas le déterminisme des potentialités physiques et intellectuelles, c'est la liberté des consciences dans la poursuite de l'idéal. Ce n'est pas la connaissance abstraite de la matière qui empêche les hommes de capter la vraie lumière ; ni le psitta-cisme verbal qui fait prendre le mot pour la chose, les gestes automatiques pour des actes volontaires; ni le Dieu des intelligences qui dévore les concepts et les idées, comme Saturne dévorait les enfants. C'est de trouver le secret des réflexes et des comportements légitimes et seuls nécessaires, c'est de connaître le Dieu qui parle au cœur, parce qu'il est la vie. C'est de construire une philosophie du réel, à la fois esthé­tique, ethnique et religieuse dont la logique soit concrète et se refuse à l'abstraction systématique. Or, la montagne de la transfiguration, c'est l'Esprit, d'essence divine, le Dieu hypostatique dont la tradition nous livre les lois constitutives, dans la mesure humaine, selon la norme de notre intellec-tualité. On parle sans cesse, depuis des années déjà, tant la décadence, sur tous les plans, est avérée, de renou­veau, de renaissance et de résurrection. Pour rendre possible, puis effectif, l'influx régénérateur, chaque humain doit descendre en lui-même, et retrouver, non seulement les axiomes et la preuve des théo­rèmes, mais les résoudre en puissance de réalisation, en instruments de la pensée et des actes, en vue de l'accomplissement de sa destinée, transformer le déterminisme en liberté, la loi fatale en acceptation raisonnée et volontaire, la croyance superstitieuse en foi intelligente, l'airain du talion et de la Némésis barbare en miséricorde et en amour. La solution semble limpide, elle est complexe au contraire. D'un côté il y a la Science et de l'autre la Religion. Personne aujourd'hui, ne paraît se soucier d'affronter la substance des deux termes à la lumière de l'unité. Ils peuvent pourtant prêter et prêtent, trop souvent, le masque de leur exclusi­visme aux aberrations mensongères dont la foule, comme l'élite, sont coutumières. La première est intelligence, c'est le pôle négatif de la sociologie où se confrontent toutes les connaissances humaines. La seconde est esprit, c'est un pôle positif, non plus une connaissance ou une science, mais une gnose. Entre elles nul antagonisme ne se peut concevoir, leur fusion se produit dans l'entendement qui les marie et les assimile dans le réel. Mais la raison et la foi sont entrés en lutte ; la raison a voulu mettre la main sur la foi et la réciprocité s'est établie ; l'into­lérance et l'ostracisme ont surgi. La science a nié le sacerdoce et l'adeptat ; ceux-ci, par une réaction incompatible avec leur dignité, ont repoussé le 14 savant. Le prêtre et le savant ont voulu monopoliser la direction des esprits dans une voie en déblai qui dérobe à la vue les multiples aspects de la vie. L'un et l'autre ont eu tort, car leurs rôles se complètent et s'épaulent dans un milieu mitoyen dont les réso­nances se résolvent en harmonie unique; caria raison et la foi sont deux sœurs divines qui doivent marcher côte à côte et se prêter un mutuel appui au lieu de s'entredéchirer. La raison plébéienne doit se laisser conduire par la foi vers la transcendantalité, mais sans la raison, la foi n'aurait plus de base pour reposer son pied. Pour rendre efficace la nécessaire introspection de la personnalité, en faire jaillir des actes conson-nants avec l'ipséité spirituelle, il faut, librement, en pleine conscience de la réalité concrète, assentir à la foi lumineuse qui se dégage du Verbe, immanent aux révélations ancestrales. Si vous jetez un regard sur les pages qui suivent, dans l'espoir d'y trouver un résumé des traditions humaines, des références multipliées et précises sur tel ou tel livre sacré, vous serez déçu et vous les considérerez, peut-être, comme un texte sans sup­port intérieur, comme un essai philosophique plus ou moins probant, personnel à l'auteur, sinon comme une suite de pétitions de principes. Nous n'avons pas voulu faire un compendium, mais dégager l'esprit de la sagesse antique, en sonder la profon­deur, en faire surgir les conséquences, en souligner l'inéluctable nécessité dans l'économie générale des conceptions et de la conduite humaine. Nos réflexions sont un simple commentaire et une adaptation mo­derne de la vérité primitive, trop souvent obscurée ou trahie par la passionnalité individuelle et surtout par le voile des langues mortes dont les sonorités sont inactuelles pour la majorité des hommes. Pour les comprendre, en extraire le suc, il faut connaître, dans une mesure déjà notable les textes traditionnels: les Védas, le Zend-Avesta, le Livre des morts, les grands philosophes, les triades bardiques, la Bible et leurs exégèses. Il faut avoir médité longuement sur les possibilités essentielles de l'âme et de l'esprit. Alors, la lumière se glissera dans l'entendement et les références, en foule, s'éveilleront dans la mémoire, pour corroborer les idées, les rendre tangibles et vivantes, en un mot, réelles. Alors, la descente, dont nous parlions plus haut, s'effectuera à la fois doulou­reuse et sereine, puisqu'elle détache l'intellect de l'erreur et le conduit au coeur même de la vérité. La foule disparaîtra, la foule où fermente l'irresponsa­bilité des solutions faciles, où gitent les contraintes conventionnelles et l'égoïsme honteux des instincts de la conservation. C'est au sein de la subjectivité individuelle et personnelle, au sein du moi, isolé mais soudain rempli d'une substance incommensu­rable, que le contrôle s'établira, que les rapports apparaîtront sous leur jour véritable, que les idées quitteront le domaine de l'abstrait pour s'incorporer 16 à l'essence humaine et devenir le levier des actes, car ceux-ci doivent être étayés sur l'essence, ou sont ironie et mirage. En descendant en nous-mêmes, nous descendons vers le fondement de l'être; en nous extériorisant nous allons vers l'illusion et la disper­sion. Le seul objet dont la réalité ne peut nous laisser en suspens devant l'incertitude obsédante, c'est notre moi propre ; il convient donc de le dépouiller, dans la mesure nécessaire, de tout l'ap­port adventice inséré, malgré nous, dans sa subs­tance, par le monde extérieur, car la suprême réalité coïncide avec la suprême intériorité. L'intériorité est transcendante à l'évolution phénoménale qui est un reflet apparent et symptomatique des manifestations vitales. L'intériorité est le berceau de la foi ou, plutôt, le lit nuptial dans lequel la raison et la foi entrent en copu­lation pour engendrer le réel dans les tissus profonds de la subjectivité. Dès lors, la contingence est résor­bée d'une certaine manière et le moi devient le support inamovible de l'être véritable, quasi néces­saire et immortel. Etablir ainsi, délimiter et accomplir une person­nalité, sous le couvert de notre individu, c'est inévi­tablement nous séparer de la foule, nous plonger dans la solitude spirituelle. Or, cette solitude n'est qu'apparence, car il n'y a plus solitude, mais pléni­tude. Nous sommes, en effet, en présence de nous-mêmes, d'un moi connu et apprécié et, par surcroît, en présence de l'éternel, en présence de l'absolu, de Dieu. Rien ne peut rompre l'intimité de l'acte de foi et sa valeur : ni les groupes, ni les écoles, ni la foule importune, ni les idées, transubstantiées au moi, ni les normes principielles qui président à l'évolution cosmique générale ou particulière. Seule, face à face avec Dieu, la personne la reçoit sans inter­médiaire; il n'y a plus, à proprement parler, de sujet et d'objet, mais le frémissement de l'être originel, identique partout et différencié par les modalités réceptrices des consciences en présence. Vous qui prêchez le matérialisme ou l'agnosticisme d'une fin supérieure au monde physique, vous qui chantez l'hosannah à la gloire de l'idéalisme, vous comprendrez, si vous le voulez, combien vous êtes loin de la vérité ! Dieu et l'homme ne sont pas ma­tière. Dieu n'est pas une idée abstraite, la commode synthèse des causes et des effets. L'homme n'est pas un sujet momentané et périssable, objet d'une science plus ou moins subtile et positive. On ne les contemple pas spéculativement, on ne les prouve pas à force de ratiociner. Descendez en vous et méditez sans affirmations ou négations préconçues, ils se découvri­ront à vous dans leur simplicité véridique, dans la lumière intuitive dont la tradition s'est efforcée de nous transmettre un rayon, dans l'acte même par lequel vous affirmez votre propre existence et prenez possession de votre entité. Mais, direz-vous, nous voici en pleine mystique, la raison n'est plus rien, ni la logique et l'expérience ; 18 dans ses ultimes conclusions, votre sociologie sera, tout au plus, l'art de s'évader de la prison sociale, de fuir tous les contacts et de constituer en chaque individu un ascète esseulé, incapable d'agir dans la vie quotidienne. Votre raisonnement livre l'indi­vidu, comme une proie sûre et facile, entre lea mains de la rapacité sans scrupule, car il le conduit à la pure passivité, à l'atonie physique, à l'aphasie intellectuelle, à l'ataxie morale. Ceci est à prouver ; mais si votre objection est sincère, vous pouvez être accusé d'irréflexion. En effet, l'homme qui a su créer en lui la solitude où le moi se connaît et se possède, l'homme qui est en présence immédiate du Dieu intérieur, de la conscience éveillée sur le plan spirituel, celui qui a pénétré au cœur du désert ou croît l'incombustible buisson d'Horeb, celui-là, seul, peut comprendre, penser et agir, c'est-à-dire en­trer en communion avec le rythme essentiel du monde extérieur, saisir et pratiquer les subtiles spontanéités de la justice, de la miséricorde et de l'amour ; lui seul peut s'élever jusqu'au dévouement et au sacrifice, à la fraternité qui se donne sans même demander une compensation. Lui seul est véritablement et complè­tement humain. Il a quitté sa chaussure à l'orée des sables pour aller jusqu'à Dieu ; il aime Dieu au-dessus de tout, au-dessus de lui-même, pour le bonheur dont l'être divin est la source ; il se doit d'aimer son prochain autant qu'il peut s'aimer, non pas en vue d'un bien-être matériel, moyen et base de départ, mais pour se jeter tout entier dans la voie de la béatitude et de la gloire, but final et nécessitant. Loin d'être passif, son activité sera débordante, mais dirigée dans un sens transcendantal ; arrivé aux x confins de l'absolu, il y conduira les autres et, bien plus, entraînera à sa suite l'ensemble du cosmos, dans une gravitation éternelle autour du centre où l'être distille son intensité. « Et nunc reges intettigite». Où donc est la raison en tout ceci ? Elle est là, elle a son mot à dire ; elle le dit dans la lumière. Elle est le phare qui permet d'éviter les fondrières et les pers­pectives illusoires ; mais, serve, elle est heureuse de son servage, car elle participe à la gloire et s'emploie à la consolider. Comment ? D'une manière simple comme l'inexorable, si simple, qu'elle apparaît aux yeux du rationalisme, né de Descartes, sans que, peut-être, il l'ait voulu, comme une absurdité. Tournée vers le monde extérieur, la raison croit, à un certain moment du temps et de l'espace, en saisir la signification profonde et la complexité ; mais elle se rend compte bientôt de son impuissance à en exprimer la valeur totale et la réalité toujours fuyante ; elle se heurte au cycle phénoménal, inconsistant et sans cesse en révolte contre sa norme constitutive, à l'aridité nouménale apparente. Elle se réfléchit alors sur elle-même pour trouver une base plus solide ; elle revient vers son principe et dé­couvre le moi solitaire, la racine fondamentale de son existence. Sur cet unique point de repère, elle construit l'unité qui s'émiettait tout à l'heure dans l'univer­selle diversité de la création. Le monde tout entier crie : relativité, le moi répond : Absolu. C'est Dieu 20 qui se dresse au seuil de la conscience et l'embrasse, c'est la foi qui agit et l'espérance qui se lève, le salut qui se réalise. * * * En ces pages, nous avons évoqué une tradition qui, à travers l'universalité et l'unicité des prin­cipes, conduit à des concepts et à des conséquences toujours et partout identiques. Or, ne peut-on pas entendre, dans le concert traditionnel, selon les races ou les latitudes, des notes et des harmonies qui paraissent, à priori, discordantes ? D'un pôle à l'autre, par degrés insensibles, les croyances et les coutumes, reflet de la vérité en honneur dans les cités, les villages ou la forêt, se différencient, au point d'apparaître étrangères les unes aux autres et souvent contradictoires. Aurions-nous eu tort de fixer une règle générale pour l'ensemble des hommes ? Y aurait-il des espèces et des genres dans l'humanité, des mesures différentes pour chaque individu, une échelle des droits, une relativité dans le devoir ? Il y a seulement des divergences de tempérament et de culture, le plus souvent déclenchées par des influences climatériques qui réagissent sur les indi­vidus et les peuples, les sollicitent dans un sens déterminé. Les nations d'origine hyperboréenne qui ont peuplé l'Europe occidentale et centrale et, peu à peu, occupé tout le bassin de la Méditerranée, furent, de tout temps, et surtout aux époques préhistoriques, aux prises avec les éléments et les difficultés incessantes d'une existence périlleuse. Leur tradition a évolué dans une atmosphère de lutte inexpiable ; elle a donc formé des individualités psychologiques solides, éprises de liberté, ayant le goût du risque et de la bataille. C'est pourquoi la race blanche a toujours considéré la nature comme une rebelle qu'il faut soumettre et contraindre par la force. Elle a dressé les hommes à dompter les puis­sances naturelles et, ceux-ci, emportés par l'innéité des instincts ont tout compris, même les choses de l'esprit, sous cet angle particulier. C'est à eux que s'adapte, dans toute son ampleur, la parole évangé-lique: « Violenti rapiunt illud » le royaume des cieux appartient aux violents, il faut le mériter et l'emporter de haute lutte. Par la répercussion de ces doctrines énergétiques, sur la souche sociale de l'Occident, parmi les ruines de la révélation primitive, se sont épanouis : l'impé­rialisme, les féodalités et les oligarchies, la démocratie et le capitalisme. Dans le domaine religieux, il en est de même, car la prière et le culte d'un Occidental sont, dans la plupart des cas, une sorte de magie imprécatoire, destinée, comme la magie constitu­tionnelle en son rôle de providence, à contraindre la miséricorde et la justice divines. Voilà bien, semble-t-il, une tradition différente de celle que l'on peut rencontrer tout le long de la ligne équatoriale et dans l'hémisphère austral. Là, point de lutte ardente contre les éléments, mais une sou­mission qui ressemble à une intégration. Là, point de héros éponymes, point de guerre fratricide, en dehors de l'extrême nécessité, car on ne se bat pas pour la conquête, pour l'aventure ou pour la gloire, mais pour une idée, pour une forme culturelle, pour une coutume, conçue comme respectable et nécessaire à la vie quotidienne animique du peu­ple et des individus. L'homme est dans la nature, il y participe par son corps, il doit la suivre et non la contraindre, l'épouser légitimement et non la violenter. La nature est la portion visible d'un au-delà invisible qui renferme toute la réalité. En cette réalité résident toute la puissance de la matière visible, la raison de ses sursauts, bénéficiants ou maléfiques, suivant leur degré de concordance ou de contradiction. C'est peut-être, le fétichisme, mais un fétichisme dont les ressorts nous sont inconnus. Le blanc, en effet, le considère comme une idolâtrie ingénue, ce qui est vrai, peut-être, parmi la plèbe, mais pour l'élite, il s'agit, sans aucun doute possible, d'un culte symbolique, le culte qui affirme et supporte le potentiel unique d'où s'écoule la réalité invisible. Aussi dans la tradi­tion équatoriale, il n'y a point de rois ou de chefs au sens européen du mot. Il y a, au sommet de la hiérarchie sociale, des sacerdoces qui servent d'inter­médiaires entre l'homme et la puissance divine, entre les conditions naturelles et leur norme unifi­catrice ; ils détiennent véritablement le pouvoir au nom de l'autorité immanente de Dieu et ils sont brisés s'ils se montrent impuissants à réaliser le geste providentiel. L'homme noir suit le cours du fleuve vital, il en emprunte tous les remous, mais ce fleuve, pour lui, ne possède aucune autonomie particulière. Son écoulement vers l'océan éternel est déterminé par des lois supérieures, au sein desquelles l'individu et le peuple se placent pour accomplir leurs existences dans l'harmonie univer­selle. C'est pourquoi la race équatoriale a conservé, dans son principe essentiel, le sens de l'état théo-cratique, sens perdu plutôt que méprisé par les civilisations hyperboréennes. La liaison, néanmoins, persiste entre ces deux courants traditionnels, l'un écrit et l'autre oral. La magie africaine, il est vrai, n'édicte pas des ordres comme la magie nordique, elle profère des consonances ; mais, si la morale et les cultes diffèrent, la religion, dans son tréfonds, est identi­que ; les conséquences sont les mêmes, le but poursuivi est semblable et la transcendance de l'essence humaine, eu égard au phénomènisme natu­rel, est pareillement affirmée. Le noir est mystique et le blanc est gnostique dans une certaine mesure ; mais la véritable sagesse, si elle lutte avec énergie contre l'erreur au profit de la vérité, ne consiste pas, peut-être, dans le développement unilatéral d'une volonté sans souplesse, plus ou moins sollicitée de 24 l'extérieur ; elle a pour instrument principal une conscience conforme aux ipséités qu'elle circonscrit ; elle s'épanouit dans l'entendement dont l'intelligence, origine des connaissances purement scientifiques, est un réflexe. La sagesse, en effet, à son sommet, est mystique, car elle désire et réalise la conformité de l'homme et de la nature sous l'égide de Dieu qui a créé l'une pour l'autre, l'un dans l'autre, pour une fin, sinon identique, du moins collatérale, en vue du retour cosmique aux sources originelles. La sa­gesse et la foi ne se trouvent pas toujours dans le déchirement et la violence des luttes acharnées, parfois nécessaires pour remonter un courant, ni dans l'intransigeance, souvent angoissée, des volontés hautaines, mais dans la sérénité exclusive des conflits, dans la sérénité profonde qui constitue la paix. Toutefois, un défaut, qui peut paraître capital aux intelligences occitanes, vient ternir et voiler la sagesse africaine. La foule anonyme, imbue des théories conformistes, est encline à la résignation. Le noir n'est pas stoïque, il est résigné et se courbe avec un minimum de réaction, sous la loi qui l'op­prime. Le blanc, au contraire, dressé aux batailles incessantes, sur tous les plans existentiels et même dans le champ des essences, le blanc ne s'incline pas ; lorsque sa conscience est éveillée et sa volonté affermie par la gnose et la foi, il traverse d'un bond le cercle de la résignation. A la manière des Eléates ou du croyant convaincu, il accepte volontairement l'inévitable, comme une conséquence de l'imperfec­tion sérielle à laquelle il est soumis. Il sait que les lois physiques ont des répercussions nécessaires, situées en dehors des aspirations humaines. Il ac­cepte, mais il se raidit contre les contingences, il répète, dans le cœur de sa raison, la devise orgueil­leuse et quelque peu méprisante de Zénon : « Sustine et abstine » et met tout en œuvre pour terrasser le destin. La renonciation volontaire est purifica­trice et c'est le chemin le plus sûr vers la véritable possession ; elle projette le temps jusqu'aux confins de l'éternel, nonobstant les obstacles de la voie douloureuse, arasés, du reste, par l'ardeur de la volonté. Ici, en effet, toute passivité a disparu, elle fait place à une activité rayonnante, qui arrache l'homme, par la puissance du désir ascétique, au cycle infernal et l'élève au-dessus de lui-même, au-dessus de son existence momentanément contrainte à se plier sous le joug d'une « Ananké », en apparence invincible. L'homme d'Occident ne se courbe pas au vent de la fatalité ; s'il a conservé l'esprit de sa tradition combative, il reste droit et fort, il pour­suit sa route à travers les ruines, l'œil sec et les muscles tendus ; s'il est arraché à la glèbe où dor­ment ses aïeux, il croit à la magie des renaissances spirituelles et il veut pousser d'autres racines dans la terre féconde de la nouvelle Jérusalem qu'il appelle de son désir obstiné. Nous retrouvons donc dans l'ambiance méditer­ranéenne, comme dans la ceinture équatoriale, mais 36 sous une forme adaptée à la philosophie de l'effort, des concepts analogues, engendrés par des intelli­gences polarisées d'autre manière. Ces concepts sont réduits en actes dissemblables et convergents, dirigés vers un but commun : l'emprise humaine sur le monde phénoménal. Celle-ci s'acquiert, d'un côté, par la volonté de la résistance et de la victoire, de l'autre, par l'intégration et la canalisation des forces naturelles, en vue du bien immédiat ou loin­tain. D'un côté, l'homme voit plus près et se fond dans la perspective, pour mieux la capter, de l'autre, il voit plus loin et s'efforce de l'adapter à son désir esthétique, moral et religieux, s'emploie à la faire cadrer avec son appétition du bien-être et de la béatitude. De quel côté se trouvent la plus haute sagesse et l'intelligence la plus vive du problème eschatolo-gique ? C'est une question d'appréciation et, sur­tout, comme nous l'avons dit, de tempérament. Dans notre Europe et les pays de race blanche, les consciences depuis longtemps et dans la généralité, sont portées à l'incandescence par l'âpre feu des convoitises ; ailleurs elles sont assouplies, par la subtile chaleur de la mysticité, en un sentiment profond de la nature, par lequel l'homme participe à l'action divine dans le monde, sous les espèces d'une collaboration, quelquefois lyrique, qui exprime le naturel humain en toute sa plasticité. Alors, en ce dernier influx traditionnel, l'apathie peut s'installer et c'est la résignation à l'affût des retours périodi- 27 ques du cycle bénéfique. D'autre part, au contraire, l'effort se poursuit et se multiplie, occasion d'égoïsme instinctif et d'oubli des normes naturelles, par les­quels la compréhension du divin s'étiole et disparaît. C'est là, précisément, où se trouve le point de jonc­tion et, en même temps, d'opposition des traditions sororales. Et ce point réside dans la conception de la liberté. Pour l'une, être libre c'est choisir les moyens par lesquels le monde physique et l'au-delà seront contraints à se modeler sur l'idiosyncrasie du lutteur ; pour l'autre, c'est de suivre les mouve­ments de la marée phénoménale, c'est synchroniser l'esprit, l'âme et le corps avec les gestes cosmiques et divins. C'est pourquoi, lorsque la facilité, encouragée par l'orgueil s'est glissée, tel le serpent d'Eden, dans les intelligences égarées par la vision d'une falla­cieuse autonomie, l'homme des démocraties est tombé progressivement dans le sophisme, a construit une logique purement formelle, emmaillotée dans l'abstraction, renié la métaphysique, s'est accroché au cadavre vivant de la matière dans l'espoir de la vivifier de son idéologie, tandis que les survivants de la théocratie, plus près, malgré tout de la vérité concrète, mais non exempts d'erreur, se sont enlisés dans le principe du moindre effort. Ces carences de l'esprit traditionnel ont amené les individus et les états, le monde tout entier, au bord de l'abîme, et les ont précipités bientôt dans ses pro­fondeurs. L'homme s'est éloigné du roc de la croyance, il s'est livré aux mains de l'angoisse et de 28 l'incertitude, il a placé sa liberté là où elle n'était pas. Il a conçu l'immanence du péché, il l'a désiré et réalisé pour affirmer son moi en face de Dieu, affron­ter sa propre puissance à celle du Créateur et goûter son indépendance. A ce moment de son existence, il a pu prononcer le « consommatum est » du Golgotha, car le passé spirituel s'est effondré dans un avenir sans autre issue que le néant. Les individus et les états sont tombés comme Lucifer et comme Adam, ils se sont confiés à la barbarie civilisée, plus redou­table que celle des forêts quaternaires, car elle est maudite par le Rédempteur et ne contient plus aucun espoir d'ascension, mais une appétition de la chute définitive, le désespoir, inconscient de son éternelle immobilité dans la gangue matérielle. Mais la tradition est si fortement ancrée dans les intellects dévoyés, que, du fond de l'abîme, l'homme chante encore l'hymne éternel sans en comprendre le sens, « de profondis clamavi ad te Domine ». Voilà pourquoi nous avons tenté de restituer les principes de la Gnose primitive et d'orienter les entendements dans la recherche de la parole perdue. En cette introspection spirituelle, chacun pourra trouver son compte et sa voie : l'individu dans la conquête et la consolidation de sa personnalité, la foule dans ses comportements collectifs, les corps enseignants dans renonciation de leur doctrine, la justice dans la rectitude de ses arrêts, le législateur dans la gestation des lois constitutionnelles, l'Etat dans leur application, les gouvernants et les gou­vernés dans leurs rapports réciproques, l'Eglise universelle, enfin, qui réunira tous les hommes dans la- même conception du lien, originellement noué, entre le fini humain et l'infinité de Dieu. Certaines parties de cet ouvrage ont été écrites en 1937, son ossature générale a été conçue à la même époque. Cette date qui consacre la réaction tragique du destin mondial, illumine les idées, les expressions et la vêture particulière qu'elles ont endossée. Dans l'esprit de l'auteur, le texte de son œuvre devait être beaucoup plus considérable ; il compor­tait, en effet, des aperçus historiques et des cons­tructions doctrinales et éducatives. En des circons­tances, dans lesquelles le drame de la conscience coudoie la Comédie de mœurs, le manuscrit original a disparu, avec les documents qui lui servaient de base. Le reconstituer aurait été fastidieux et peut- être inutile, car les événements ont provoqué le choc en retour en beaucoup de cœurs atteints par la souffrance. Amputé de ce dernier apport, le livre paraîtra, sans doute, médiocre et trop purement spéculatif, mais la réflexion atténuera, peut-être, cette opinion un peu hâtive. Quoi qu'il en soit l'auteur le lègue, en son état actuel, comme un témoignage de sa pensée, à tous ceux qu'il aime, à tous ceux dont l'affection lui est acquise. Février 1944. I LA TRADITION UNIVERSELLE Tradition, de « tradere », livrer, transmettre, est un vocable susceptible de s'appliquer à la transmission orale ou écrite, d'une vérité, d'un fait, d'une coutume, d'une recette d'un ordre quelconque dont l'origine est plus ou moins lointaine et précise. Mais, dans le sens le plus généralement admis, le mot tradition comporte une portée plus restreinte et s'entend sur­tout des vérités philosophiques et religieuses ou s'applique aux secrets de l'esthétique, imparfaite­ment connus, et sous leur forme exotérique, par la grande masse des hommes. Dans cette signification restrictive, la tradition est, en somme, l'ensemble des idées-mères, des prin­cipes sur lesquels reposent nos civilisations et chacune de ces dernières se rattache à un groupe dont le contenu semble, a priori, autonome, c'est-à-dire sans lien apparent avec les autres. Les divergences d'aspect fondamental, les anti­nomies de tous ordres, même les écarts de façade relevés dans le cours des siècles et dans les aboutisse­ments actuels de nos théories, semblent favoriser 33 cette conception de traditions rivales et irréduc­tibles. Il n'en est rien. Comme il y a une seule vérité, vue sous des angles divers, il y a une seule tradition, différenciée par les climats, les cerveaux et les méthodes scientifiques en honneur dans chaque cité, mais il ne faut pas confondre cette tradition, dont le contenu est plutôt transcendantal et infor­mateur, avec les us et coutumes des peuples et des races qui en sont seulement les succédanés. Malheu­reusement, cette confusion est faite, trop souvent, par les esprits superficiels et les primaires, si nom­breux toujours, même parmi les savants et philo­sophes officiels. Pour pénétrer dans les tréfonds de la tradition universelle, il importe de situer les éléments mis à notre portée par la vie intellectuelle, morale et reli­gieuse des diverses nations. Cette vie supérieure, en effet, est une végétation poussée au sol traditionnel, et dans lequel elle a puisé sa luxuriance ou sa sobriété, ses formes spécifiques et ses fruits toujours reconnaissables, pour qui sait discerner, malgré l'évolution parfois déformante des serres chaudes du progrès. Ces éléments se classent ordinairement, pour leur partie expérimentale, sous trois rubriques : la science, développement des facultés intellectuelles à la recherche des séries phénoménales ; les beaux-arts, épanouissement des idées à travers la sensi­bilité ; la sociologie, trait d'union des personnes par l'intermédiaire des individualités. Dès l'abord, ces éléments apparaissent dispersés et inassimilables les uns aux autres, par le fait des moyens de réali­sation et des buts différents. Une analyse approfondie nous montre cependant, à leur base, quelles que soient leurs divergences actuelles, une commune origine. L'histoire impartiale, du reste, le prouve avec abondance. Constitutions, sciences, beaux-arts sont sortis d'une même matrice : la philosophie religieuse ou, plutôt, la théologie métaphysique de nos ancêtres. Les prêtres furent les premiers savants, les premiers artistes, les premiers rois ou pasteurs des peuples. Est-il besoin pour étayer cette affirma­tion de faire appel au rôle de Fo-Hi, de Menés, de Goudea, de Hammourabi, de Moïse et de tant d'autres, à l'Egypte, à Assour et à la Grèce ? L'évidence ne peut être contestée. C'est donc dans le fait primitif religieux, racine nourricière de toutes les métaphy­siques qu'il faut chercher la tradition et en retrouver la filière. En examinant les cultes et rites, nous commen­çons par découvrir un symbolisme qui a tous les caractères d'une langue idéographique universelle. L'étude de cette langue, prise à l'état actuel pour remonter vers sa source, nous conduit aux diverses cosmogonies dans lesquelles se loge, unique sous des aspects dissemblables et voisins, la thèse expli­cative de l'univers visible. De cette explication, conçue comme véridique, découlent les principes transmis aux hommes par la tradition ancestrale. Il est indubitable, en effet, que toute tradition s'in­carne à l'origine en une cosmogonie ou explication des mondes, supports des êtres confiés au devenir existentiel. Le symbolisme dont elle se revêt pour se rendre pratiquement intelligible est un simple agent de la révélation, un verbe adéquat dont la copula­tion avec les principes donne naissance à un culte d'où s'échappe le réseau complet d'une civilisation humaine, selon le rythme, à la fois libre et néces­saire, des interprétations. Le développement de l'influx civilisateur sera fonction de l'évolution des principes. Il s'accroîtra et se maintiendra en direc­tion de l'apogée si les principes se corroborent et s'élargissent au feu de la pensée des générations ou penchera vers la décrépitude et la mort dans le cas contraire. L'analyse métaphysique de la norme nous per­mettra donc de concevoir toute la substance de la vérité sous-jacente à la tradition, sinon par la voie intellective propre, du moins par une intuition dont l'entendement n'est pas exclu, mais dans laquelle il sera au contraire, l'adjuvant de la foi. C'est pour­quoi, la tradition, dans le sens où nous l'envisageons ici, est essentiellement transcendantale ; son contenu est indépendant des notions de temps et d'espace, il est valable pour tous les siècles et tous les lieux. Tel est le point de vue auquel il faut se placer pour rechercher, comprendre et réaliser la tradition dans la vie humaine. D'un côté, il faut considérer l'immu­tabilité des principes et de l'autre les déterminations éventuelles, contingentées par la roue du devenir à travers les incidences spatiales et temporelles. II VRAI VISAGE ET MIROIR DÉFORMANT Creusons maintenant notre sillon. Dans le chapitre précédent nous avons vu, en un tableau rapide, la tradition se profiler sur l'horizon social, par le canal du sentiment religieux ; nous faisons donc, ici, totalement abstraction des pé­riodes, non pas préhistoriques, mais paléontolo-giques auxquelles se réfère la science moderne pour restituer, avec plus ou moins de bonheur dans l'incer­titude, les premières étapes de l'humanité. Pour la tradition, l'individu est la cellule d'une collectivité. Elle fixe, dès l'abord, l'ontogenèse de cette cellule suivant l'ontologie dont elle est l'ex­pression, mais sans l'isoler du tout. Son but principal, après avoir élucidé la nature du tout d'après l'es­sence même des éléments constitutifs, c'est de déter­miner les lois propres à conjuguer les rapports réci- 37 proques des parties et du tout dans une parfaite harmonie. Ainsi la tradition et la société sont con­temporaines, elles ne se conçoivent pars l'une sans l'autre. La première est l'athanor où mûrit la seconde ; or, la cornue alchimique est le voile der­rière lequel s'accomplit une féconde transmutation" et c'est par là que nous sentons confusément que la tradition implique une révélation. La tradition, en effet, est le voile jeté par le génie sur le Verbe de Dieu. Elle repose, intégrale, dans les livres sacrés situés à l'aurore des civilisations et sur lesquels, qu'on le veuille ou non, ont été bâties toutes les sciences subséquentes. Si nous nous pen­chons sur les hiéroglyphes millénaires, nous y trou­vons, en partant de la Chine pour aboutir à la région méditerranéenne, et au seuil même de leur premier chapitre, une évolution prestigieuse : l'évocation de la grande nature naturante, la nature des arché­types, sortie des mains de Dieu, et dont nous, les hommes, sommes issus, comme l'universalité des êtres. Au commencement, le souffle de Dieu couvait les eaux, dit la Genèse ; « In principio erat verbum », dit l'évangile de Jean ; ainsi des autres. A l'origine de toutes les cosmogonies Dieu appa­raît, créateur tout puissant ou, à sa place, un principe qui sert de voile à la personnalité divine et par qui tout a été fait. Certes ce principe a été, est, et sera nié par des foules compactes et par certains membres des élites. Ce n'est pas le lieu d'en discuter et de tenter une justification des affirmations limi­naires de la thèse traditionnaliste ; nous constatons et voilà tout. Du reste, deux critères seulement s'im­posent à notre logique, pour forcer l'adhésion avec un maximum de sécurité: le principe de non contradic­tion entre les éléments intrinsèques d'une idée, il joue dans le cas présent en toute sa rigueur, et le consen­tement sans cesse renouvelé d'une majorité parmi les hommes. La controverse de ces critères n'est pas exclue, mais une chose doit être réputée vraie lorsque nulle contradiction ne s'introduit dans le verbe de sa profération et lorsque les plus grands des hommes, les génies incontestés, toujours et partout, ont été unanimes à la considérer comme telle. Selon les auteurs des écritures sacrées, l'homme est un produit de l'activité de Dieu, le plus complet et le plus haut qu'il nous soit permis de concevoir dans le monde visible. Il renferme, en conséquence, quelque chose de divin : son esprit, participé de Dieu, dans la mesure d'une limite. Or, le divin est immuable. L'homme dans son principe, dans son essence primordiale est divin et immuable. Il peut évoluer, s'affiner, se hausser vers des sommets ou descendre dans les abîmes, sa nature restera toujours identique à elle-même. Mais s'il veut perdurer dans la 39 norme, il doit cultiver et enrichir sans cesse la subs­tance divine et spirituelle de son entité comme le transitoire qui sert de vêtement à l'immuable. En cette vision, fulgurante dans sa concision, l'homme est délimité, ne varietur, dans le cycle vital; nul ne peut se soustraire à l'emprise originelle, sans amputer son essence, sans rejeter de son sein l'un des moteurs de son activité sérielle, transcen­dante ou phénoménale. La tradition, en effet, ex­prime un principe fondamental, lumière pour l'intel­ligence et la raison, force pour la volonté. Elle est le pivot de l'entendement, l'axe véritablement central autour duquel l'être humain tout entier se développe dans toutes les "dimensions de sa complexe géométrie, par lequel tous ses mouvements sont dirigés dans l'aire idéale de l'évolution spécifique. La rejeter ou la fausser équivaut inexorablement à créer, dans notre sein, une monstruosité, c'est-à-dire une désorganisation essentielle, une disproportion entre nos éléments constitutifs, susceptible de con­duire dans un délai plus ou moins long, non seule­ment notre être lui-même, mais la collectivité dont nous sommes les membres à une dissolution anti­cipée de son armature propre, car tout composé qui relève de la tératologie est appelé à la mort. Nous voici par la tradition, en présence du mys­tère des origines principielles et, par répercussion, en présence de nos destinées eschatologiques, car ces dernières sont inévitablement fonction des pre- mières. Nous sommes, en quelque sorte, placés devant notre berceau et notre cercueil. Ces deux pôles, entre lesquels se déroulera notre existence visible, sont indépendants de notre volonté, en dehors de notre liberté. Ils sont soumis à la volonté créatrice, bon gré mal gré nous devons les subir, seuls les moyens d'approche ou de fuite de l'un vers l'autre sont laissés à notre choix tout en étant solli­cités dans un sens bien défini par l'impératif tra­ditionnel. Le choix des moyens ! Voilà le traquenard tendu sous nos pieds, traquenard rendu catastrophique par l'orgueil inhérent à nos propres facultés. L'hom­me est intelligent, il peut comprendre ; mais il est doté aussi d'une imagination dont la lumière, émanée de la sensibilité, lui tient souvent lieu de phare intellectuel. Sa raison, d'autre part, dans son appétit inconscient d'autonomie se précipite vers cette lumière sensible, reflet de son individualité intime et les constructions imaginatives prennent le pas sur les saines constructions rationnelles dictées par la tradition. Par la transformation des valeurs et la confusion, l'entendement égaré obnubile et déforme la réalité au point de la rendre méconnais­sable. Alors Dieu créateur, la nature naturante, l'homme divin, cachés dans les tréfonds de l'être, s'estompent et disparaissent, la nature naturée passe au premier plan et devient une cause au lieu de rester un effet. La source de nos origines est amoindrie et polluée, notre fin est amputée de son 41 contenu essentiel, la vie ne se compte plus qu'entre la naissance et la mort ; le roi des animaux ne peut et ne doit réclamer autre chose, en dehors de la mémoire attachée à ses actes. Naturellement, cet ultime stade n'a pas été atteint du premier coup, entre la vérité et l'erreur totale s'inscrivent d'interminables étapes d'erreurs par­tielles, de superstitions qui ont voilé notre véritable destinée. La tradition progressivement faussée, puis méprisée, dans ses principes, son enseignement et ses conclusions, a fini par faire place à une doc­trine soi-disant rationnelle, basée sur l'empirisme, la courte expérience et les hypothèses de nos mo­dernes savants. La crise traditionnaliste, déclenchée dans la masse et favorisée par l'autorité croissante des théoriciens matérialistes et agnosticistes, a commencé par le haut et par l'élite. La théologie fut le théâtre des premières manifestations de l'erreur ; les cosmogonies ont été bouleversées et intellectua­lisées, elles ont perdu le contact avec la Vérité première. La philosophie a suivi docilement, accueil­lant peu à peu l'idéologie positiviste, pierre d'achop­pement des croyances ancestrales, ferment du scep­ticisme dans la voie spirituelle, instigatrice de la rupture des ponts entre la religion et la science ; elle a entériné le dualisme psycho-corporel, pour porter finalement au pinacle le monisme de la nature humaine, considérée comme purement matérielle. La sociologie ne pouvait pas se tenir à l'écart de lacrise ; malgré la façade lézardée des vieilles légis­lations, elle est devenue l'image fidèle des concep­tions philosophiques et l'erreur totale s'est consom­mée dont nous constatons aujourd'hui l'effroyableretentissement. / Pour reconstituer l'équilibre, il faut observer la même méthode : II faut rétablir, d'abord, la pureté^ des doctrines religieuses en rendant à la révélation sa primauté, à la foi son rayonnement, dans les consciences indi­viduelles. Il faut infuser dans les sciences philosophiques, arrachées au matérialisme et à la hantise de la suprématie strictement rationnelle, la hiérarchie et la tonalisation des concepts, en fonction de l'idée dont ils sont les représentants, leur imposer la vision d'une matière, vainement déifiée par l'expérience, subordonnée à l'esprit qui vient de Dieu. Car la philosophie est la sœur puînée de la théologie ; si, comme autrefois, aucune discorde ne les sépare, leurs voies se prolongeront et se compléteront, elles retrouveront, chacune dans sa sphère, à travers le labyrinthe des sciences profanes et sacrées, leur but commun : la révélation de Dieu «à la conscience humaine. Alors, « L’Ars magna », organon universel, illumi­nera les entendements et établira la loi des volontés pour leur permettre de traduire cette double et synchronique réformation sur le plan social en de nouvelles constitutions ou par l'aménagement des anciennes, selon les principes de la vraie tradition. III L'HOMME Nous venons de voir, par une anticipation néces­saire pour nous apporter la lumière, quel est le premier enseignement légué par la tradition : origine et fin de l'homme. Sortis de la source universelle, nous devons nous y réintégrer pour accomplir notre destin ; tel est le canon confié à notre intelligence. , Toute la doctrine traditionnelle repose donc sur une loi dont la base, transcendante à la raison discursive, fait appel à la foi, urne spirituelle où s'incarne la révélation. C'est pourquoi dans la suite des âges, en beaucoup d'intellects orgueilleux autant que primaires, la tradition est devenue caduque. La science dont nous parlons, c'est l'ontogénie ; son axiome fondamental ne se démontre pas, il se heurte au « non ultra possumus » ; la tradition, du reste, n'essaye pas d'en percer le mystère, elle le place au seuil de ses affirmations, comme un pos­tulat peut-être irréductible, mais irrécusable. L'ontogénie s'attaque au problème, premier entre tous, l'être en ses origines. Or, en présence de l'être, l'homme le plus génial est aphasique et impuissant, 45 car l'être c'est l'être, sans assise antérieure ou ulté­rieure. La tradition,, pour se rendre intelligible, dit simplement : Dieu ou principe, c'est-à-dire, -être des êtres. L'être est aussi la vie, car ces deux termes sont corrélatifs et ne peuvent se concevoir l'un sans l'autre. Donc, tout ce qui vit et se meut, sous une forme ou sous une autre, participe à l'être et à la vie, est, par conséquent, émané de Dieu, n'a pas d'autre source que lui, puisque Dieu est l'être sans origine et la vie sans limite. Une source donne ce qu'elle a, tout ce qui en découle lui ressemble, avec cette différence, qu'étant la source, elle est la raison des parcelles sorties de son sein. Chaque parcelle représente la source dans la limite de son étendue propre et de son dynamisme. Mais la science de la vie comporte des conséquenceset des conclusions, car la vie, universelle dans sonprincipe, comme la source, se fragmente en parcellesvouées au particularisme et aux modalités de l'écou­-lement. • L'homme est une parcelle de la vie et de l'être, hypostasiée en un moment du temps, dans un lieu de l'espace. Nous l'avons considéré plus haut comme le produit le plus complet et le plus élevé de l'acti­vité de Dieu, parce qu'il exprime le plus noble aspect du divin : l'intelligence et l'esprit, aspect synthétisé par la conscience actualisée. Les êtres dénués de la conscience spirituelle n'intéressent pas la tradition, elle se borne à constater leur origine et « l'Ananké » spécifique de leur évolution. Le thème sur lequel la tradition pèse les conséquences et émet ses conclu­sions, c'est la science de l'existence humaine. Celle-ci n'est pas autre chose que la manière de réduire à l'unité les divers enclos dans les modalités de la vie ; elle débute par une explication de notre nature essentielle et passagère ; elle la poursuit en ses métamorphoses successives et fixe le plan sur lequel nous devons évoluer entre notre naissance et notre mort. La science de l'existence n'est donc pas uniquement spéculative, à son aboutissement elle devient pratique et c'est l'éducation. Selon la tradition, la vie humaine est une espèce de stase momentanée sur la voie évolutive, pendant laquelle l'activité de l'être se maintient dans le plan physique, en raison des attaches corporelles. Cette stase est donc loin d'être le tout de l'homme, puisque celui-ci est immortel dans son principe animateur. Quant à la mort, à l'encontre des cogita­tions matérialistes, elle n'est pas une fin, mais le début d'un nouveau rythme existentiel, d'un nou­veau cycle, conséquence immédiate du premier et, relativement inconnaissable, en l'état actuel de nos facultés représentatives. La tradition en fixe néan­moins le développement idéal, car, de toute évidence, il doit être préparé dès maintenant pour éviter toute solution de continuité dans le champ de nos réalisations essentielles. On voit par là, quelle res­ponsabilité nous incombe, en présence de cette inconnue brusquement posée devant nous, mais aussi quelle force formidable nous pouvons y puiser 47 pour nos comportements, même les plus terre à terre, car elle est la toute puissance même de l'esprit éternel. Pour nous permettre de serrer la solution du pro­blème dans les mailles de la vérité adéquate, il nous faut connaître avant toute autre chose, tous les ressorts de la nature humaine. Suivons nos guides. Toutes les philosophies traditionalistes, les plus anciennes sont les plus affirmatives, constatent que l'homme est un composé plus ou moins complexe, une sorte d'agrégat dont les parties constitutives n'ont en elles-mêmes, rien de spécifiquement hu­main. On peut, en effet, par une facile abstraction, concevoir dans leur existence séparée et dans leur substance propre chacune de ces parties, toucher et sentir les grossières, analyser les autres dans leurs effets et leurs réactions particulières, imaginer l'in­dépendance de leurs mouvements. C'est le tout, la juxtaposition intime ou, pour mieux dire, la syn­thèse des divers éléments qui forment cet être privi­légié, considéré par la tradition et étudié par les philosophies dérivées, sous la dénomination d' « homo sapiens ». Or si, à la lumière de la tradition, nous examinons attentivement le composé humain, nous nous aper­cevons immédiatement qu'il est construit sur trois plans distincts, représentés par le corps, l'âme et l'esprit. Certaines écoles spiritualistes énumèrent de nombreux éléments physiologiques, psychologiques ou intellectuels, en apparence intermédiaires ; ce sont de simples sous-plans, des divisions successives des trois plans originaux, destinés à montrer notre subtilité croissante, de la matière pesante à l'esprit impondérable. D'autres théories, dictées sans doute par le souci de la simplicité, et d'accord, en cela, avec la majorité des confessions chrétiennes, ont réduit à deux les éléments humains : le corps et l'âme ; pour elles l'homme est un binaire. Elles n'ont pas tout à fait tort, car l'âme de la tradition est matérielle, dans le sens des trois fluides primordiaux : chaleur, lumière, électricité, regardés comme impon­dérables. Mais considérer l'homme comme un binaire, c'est étudier la Trinité en deux personnes, semer dans la psychologie la complication au lieu de la sim­plicité. C'est jeter dans la création deux sortes d'âmes, celle humaine et l'animale. Les animaux, aussi, n'en déplaise à Malbranche qui, poussant à ses extrêmes conséquences l'erreur cartésienne, prétendait les en priver, les animaux ont des âmes absolument identiques à celle de l'homme, abstrac­tion faite des réactions intellectuelles ; des âmes dotées des mêmes qualités essentielles, de la douleur à l'amour, de la vie à la mort. Le corps organisé, du reste, ne doit sa vie et la spontanéité de ses réflexes qu'à l'âme matérielle, chez l'homme comme chez l'animal, et ceci n'a rien à voir avec l'esprit, car on ne pourra jamais expliquer sans avoir recours au mystère et au miracle perpétuel, comment une entité simple, sans commune mesure avec l'étendue, sera capable, en dehors d'un médiateur approprié, de mouvoir un corps étendu et l'animer, de vain­cre sa pesanteur et résorber son inertie. 49 Mais, sans insister, répartissons sur nos trois élé­ments, l'ensemble des facultés humaines. Au corps appartiennent : les besoins matériels et les instincts, le bien-être et la douleur physiques, les leviers extérieurs, les outils de l'action, muscles et sens dans leurs parties charnelles et proprement passives. À l'âme correspondent : le fluide vivant qui informe les organes, reçoit et transforme les impressions recueil­lies par les sens, les sentiments, les passions avec leur spontanéité et leurs réflexes, l'imagination et la conscience sensibles, l'amour. L'esprit est le support de l'intelligence et de la raison, de l'enten­dement et de l'imagination créatrice, de la volonté et de la conscience spirituelle, de l'amour supérieur dont les trois formes sont l'altruisme, la fraternité et la charité. L'âme est en quelque sorte, la partie médiane du composé. Grâce à sa subtilité elle forme le trait d'union entre la densité du corps et l'impondéra-bilité de l'esprit. Elle est analogue à la substance fluidique voilée par le courant électrique avec, en plus, l'étincelle vitale organisatrice du corps. Elle pénètre celui-ci, selon la norme éthérique, si chère aux anciennes philosophies. Etendue et divisible comme le corps, mais essentiellement expansive comme le fluide, elle peut agir sur chacun des organes et sur l'ensemble ; une par la vie dont elle est la manifestation, elle peut réagir contre les oscillations dispersives prodiguées par les sens, les repousser ou les admettre en son intimité. Bien plus, nous ve­nons de le dire, elle est la forme du corps. Or, la forme est ce par quoi une chose ou un être sont intelligibles. L'intelligibilité réagit sur l'intellect et par conséquent sur l'esprit. L'esprit peut donc entrer en communion avec elle et elle peut répondre à ses embrassements. Forme substantielle (ce mot implique ici l'étendue), l'âme ne se contentes» pas de déterminer son corps, elle l'engendre effectivement, le meut et le dirige en vertu de son expansibilité vitale ; intelligible, elle est aussi lumière et jouxte l'esprit, car elle est le reflet de la pensée universelle. N'étaient l'étendue et la matérialité, on se demanderait sans doute où finit l'esprit et où commence l’âme, cette matière qui nous fait comprendre le corps spirituel dont parle St Paul. Quant à la cohésion indiscutable des trois plans elle est obtenue par les actions et réactions des sens et des facultés plus haut énumérées, en raison des phénomènes d'osmose dont les parties constitutives sont le siège. Ainsi, aux yeux d'une analyse un peu déliée, l'être humain est moins une essence que le résultat d'une conjonction, plus ou moins solide et durable, de divers éléments étrangers les uns aux autres. Si, en effet, nous considérons un homme,- nous apercevons une figure autour de laquelle se groupent des traits, caractéristiques de l'espèce, des gestes, des mouvements extérieurs, symbole d'une activité interne, en un mot, un phénomène, un masque, c'est-à-dire un individu. Cet individu apparaît à un moment donné du temps et de l'espace, il se développe, agit, puis s'affaisse, s'étiole et disparaît. A la mort tout semble se résorber dans l’indétermi- nation de la nature, pour, sans aucun doute, recons­tituer une autre phase cyclique, une nouvelle figure, peut-être sans aucun rapport avec la figure humaine. Des auteurs modernes n'ont pas craint de nous montrer le, cerveau prodigieux d'un Alexandre ou d'un César, transformé en glaise et promu, au hasard de la truelle d'un maçon, à combler le trou d'un mur lézardé. Est-ce là tout ? La tradition nous acculerait-elle, comme les matérialistes de toutes les époques, à une naissance épisodique suivie d'une fin prématurée et sans recours possible contre le néant ? Non, les prémisses déjà examinées et pesées nous conduisent vers une autre espérance. La cohésion dont nous avons parlé, la cohésion individuelle est la résultante d'une force inhérente à l'une des parties constitutives de l'agrégat humain cyclique momentané. Et cette force n'est pas seule­ment une évanescente propriété, due à l'organisation matérielle, la somme des fonctions physiologiques se­lon les partisans du monisme Hoekélien, elle est l'être lui-même, la vie intime, la puissance réalisatrice de l'individualité. Cette force est l'émanation directe — non pas un reflet — de la nature naturante, une création de Dieu, en d'autres termes, une essence ; c'est la personnalité. IV L'ESPRIT Nous allons essayer de voir clair et net dans ce labyrinthe de notre intériorité, si familier et pourtant si peu connu de la majorité des hommes. Le composé humain comporte une âme et un esprit assemblés en un corps, seul visible, et qui forment avec lui un tout capable de sentir, de penser et d'agir. ' C'est une entité bien déterminée sur le plan vital. Tout à l'heure, nous avons réparti nos facultés ou fonctions sur ces trois chefs et avons affirmé leur solidarité dans nos comportements par des actions et réactions réciproques, fixant à l'âme le rôle de pivot et de condensateur entre les deux extrêmes. Nous ne nous arrêterons pas sur les sens et autres attributs ou organes du corps ; leur constitu­tion, leur mécanisme et leur activité n'ont pas de secrets pour la science expérimentale ; leur adap­tation à toutes les nécessités de la lutte pour l'exis­tence a été étudiée et contrôlée jusque dans les détails les plus infimes. Quant aux sentiments et 53 passions qui agitent l'âme, la servent ou la desser­vent par leur explosion irraisonnée, par le plaisir ou la douleur dont ils sont l'origine, considérés par les uns comme une fin idéale, par d'autres comme un moyen et par certains comme un fardeau et une tare, nous laisserons le soin d'en discuter aux psy­chologues professionnels. Ces deux paliers de la nature humaine, du reste, lui sont communs avec l'ensemble de la faune terrestre, dans la norme de l'évolution de chaque espèce et d'autre part leurs assises animales, par conséquent matérielles, sont nettement indiscutables. Us ne sont pas, à propre­ment parler, humains, en dehors de l'information qui peut leur être donnée par les facultés intellec­tuelles et spirituelles caractéristiques de l'hominalité. Notre seul souci sera de définir la liaison des éléments et d'éprouver la prépondérance de l'esprit qui résume et spécifie l'être dans la totalisation de son unité. Ce que nous avons dit plus haut, nous donne sans obscurité possible le principe de la liaison. Le corps est un instrument ; l'âme est le fluide qui pénètre les organes et les habilite au mouvement, elle résorbe leur inertie congénitale ; l'esprit est un moteur, ou plutôt, un feu subtil qui dilate et règle les élans de l'expansivité animique, pour orienter le tout dans le sens divin de la vie. Le corps est purement passif ; l'âme est une ardeur lumineuse dans sa sphère, mais limitée sur son plan particulier par son déterminisme matériel, elle est aveugle par ailleurs ; l'union des deux donne naissance à un individu dont l'existence et la fin sont fixées immuablement par les souples lois de l'espace. L'esprit, au contraire, est une réalité véritable, un être complet par sa conscience du moi et du non-moi, résultat des facultés greffées sur son essence. La liaison de l'esprit avec le corps s'effectue par l'intermédiaire de l'âme, parce que l'âme possède dans sa substance un reflet de l'esprit, une étincelle d'amour, une aspiration vers l'unité et la pérennité de la vie. Cette liaison est nécessitée par l'obligation imposée à l'esprit, de réaliser sa fin à travers le devenir humain, car Dieu a voulu l'homme en ses deux formes, immortelles et périssables pour le faire libre et responsable, pour lui donner un droit légi­time à la béatitude. * * * L'homme est trinité comme Dieu, il est matière, vie, lumière. A cette constitution ternaire il doit d'être le dominateur et le roi de son domaine ter­restre. Sans l'esprit, il serait encore la plus parfaite de toutes les créatures, mais il n'aurait pas la no­blesse et le nimbe de l’intellection ; aucune possibilité de douceur et de mansuétude ne serait en lui, aucun désir do justice, aucun reflet d'éternité n'éclairerait sa route. Il doit tout à l'esprit ; le corps et l'âme sont de simples vêtements. Si l'homme est un ter­naire, sa vie cependant se comporte comme une ellipse, elle évolue autour de deux centres d'inégale 54 importance, mais dont le rôle est identique dans la stabilisation de l'axe. Ce sont l'âme et l'esprit, car le corps est le milieu commun où se répand leur attraction. L'un et l'autre de ces deux pôles, essayent de s'attribuer la prépondérance pour réduire l'ellipse au cercle, symbole et réalisation de l'unité essentielle dans le temps comme dans l'éternel. Il y a lutte entre les deux, selon la formule de l’homo duplex des philosophes et des poètes ; il faut que la lutte se résolve au bénéfice du centre le plus haut. Celui-ci doit devenir l'arbitre de la révolution, comme un soleil est l'arbitre des planètes dont le mouvement s'accorde avec l'impulsion centrale. C'est pour­quoi l'homme double doit se muer en unité par le ministère de l'esprit, pourquoi le centre animique doit devenir un satellite équilibrant dans le composé humain, car il ne représente pas la valeur fonda­mentale de l'homme, c'est une valeur d'appoint dans la lutte pour la conquête de la fin dernière. L'esprit doit sa prééminence aux facultés et fonc­tions dont il est revêtu. Pour nous pénétrer de la supériorité spirituelle, nous allons, dans le dédale des philospphies traditionnelles, en étudier très sommai­rement le mécanisme et la qualité. Les facultés de l'es­prit sont des, attributs inhérents à l'essence ; elles constituent non seulement son activité, mais son être lui-même, elles sont donc une dans leur multi­plicité. Il faudrait les considérer dans leur ensemble, dans leur simultanéité, mais l'outil matériel qui les supporte ne le permet pas et nous sommes obligés de procéder pas scission, par visions successives. Plus haut, nous les avons divisées en trois groupes qui s'interpénètrent et se confondent dans la faculté supérieure, dans l'amour. Elles forment une gamme dont les tonalités s'harmonisent en une dominante unitive transcendante à elles-mêmes. De prime abord, nous avons l'intelligence et la raison, puis l'entendement et l'imagination créa­trice ; viennent ensuite la volonté et la conscience supérieure ou morale et enfin, l'amour au sein duquel se produit la synthèse de l'être. Cette échelle n'est pas conforme à celle des psychologies officielles, voire scholastiques, elle demande une précision. La volonté suppose la liberté qui est choix, la conscience comporte la mémoire et l'amour est aussi sainteté. En examinant de près nous allons découvrir encore, indépendamment de la primauté, le principe de liaison. Les deux premiers groupes sont souvent confondus et unifiés sous le nom générique d'intelligence. C'est un tort ; il y a bien là quatre fonctions qui, évidem­ment, réunissent leurs efforts pour conduire l'homme, d'un côté à la science expérimentale, de l'autre à la gnose, mais sont différentes dans leur objet, leur but et leur mécanisme particulier. 56 L'intelligence et la raison s'épaulent et forment un tout. Elles reçoivent l'influx du deuxième groupe, mais sont tournées du côté de la matière. L'intelli­gence n'est pas passive, elle est négative, elle ressem­ble à un bassin de décantation dans lequel l'apport sensoriel, concret et purement phénoménal, est distillé, abstrait et généralisé. Ce travail d'élabora­tion correspond très exactement à l’étymologie du mot intelligence, dont la racine est : « intus legere », lire à l'intérieur, ou « inter legere », choisir parmi. Elle est donc la faculté de comprendre et de distin­guer, le premier rudiment du Verbe humain dont nous allons maintenant suivre l'épanouissement total. La raison reçoit la maquette intellectuelle, l'intel­ligible extrait des données phénoménales. Elle a donc pour objet les choses, les êtres des mondes extérieurs, comme aussi les états subjectifs de la conscience qui en résultent. Elle se sert des signes abstraits qui les expriment pour en tirer des conclu­sions d'apparence adéquate, à la lumière de l'expé­rience d'un côté, de l'entendement de l'autre et, dans ce dernier cas, en vertu des lois de l'analogie. Elle affirme ou nie, compare, analyse, déduit, induit et divise ; c'est encore une faculté de la distinction, mais elle distingue dans l'abstrait pour aboutir à l'universel. Le deuxième groupe comprend l'imagination créa­trice et l'entendement. Ces deux facultés sont si proches l'une de l'autre qu'elles se confondent le plus l'esprit souvent dans les théories philosophiques. Ellessont tournées du côté de Dieu, du côté du mondedes idées, elles entrent en contact avec la SagesseDivine. L'imagination créatrice est la faculté suprême de l'intellection humaine ; elle n'a pas besoin de rai­sonner pour agir, elle est tout entière intuitive. En vertu de son intuition, elle est impressionnée par les idées qui, dans leur forme originale, appartiennent au domaine exclusif de Dieu. Elle les transforme en images idéales, sous un aspect proprement humain, pour nous les rendre intelligibles. C'est en elle que réside l'aiguillon du génie. Tous les hommes sont dotés de l'imagination créatrice, mais la plupart l'ignorent et la laissent plus ou moins inactive, voilée par l'imagination sensible, en d'imprécises aspira­tions vers l'absolu. Seul le génie peut exprimer et donner la traduction adéquate du contenu des capta-tions de cette faculté, seul il peut les réaliser en concepts et en actes, et c'est l'œuvre de l'enten­dement. L'entendement s'empare des apports de la faculté imaginatrice, il accomplit à leur égard la métamor­phose effectuée par l'intelligence sur les données expé­rimentales. C'est par lui que nous précisons, à la manière humaine, les idées fondamentales de notre pensée : absolu, infini, éternel, souverain bien et suprême beauté. C'est par lui que le génie enfin épanoui profère des choses divines sous l'aspect 59 convenable, nourriture des élites et des foules subju­guées et consentantes ; car l'entendement est le verbe de l'homme dans son expression décisive. Si nous voulions nous comparer, en toute humilité à Dieu, nous pourrions dire : Chez l'homme l'entende­ment est l'idée de l'être, la faculté par laquelle il entre en communion relative avec l'infini et l'absolu, avec l'unité transcendantale. Nous aurions alors une contrepartie immédiate dans notre raison qui est l'idée du non-être, c'est-à-dire, le sens de notre limite et de la limite des êtres contingente, dans la direction de l'universel, à travers l'espace et le temps. Ainsi le deuxième groupe de nos facultés spirituelles apparaît comme le moyen terme entre l'homme et Dieu, comme la raison et l'intelligence sont médiatrices entre l'esprit et la matière. La posi-tivité s'affirme d'un côté et la négativité de l'autre, car il faut être positif pour communiquer avec un plan supérieur et négatif pour embrasser l'inférieur. Le troisième groupe volonté-conscience, bien qu'illuminé par les reflets de l'intellectualité, se distingue nettement des deux autres dans la sphère de son activité spécifique. La volonté est une force. On la considère le plus souvent comme le principe directeur de la vie à tous ses étages ; d'autres fois on la donne comme l'expres­sion même de la vie et aussi de l'amour parce qu'elle est pénétrée par lui jusque dans ses profondeurs. Ces significations ne représentent pas la primitivité du fait dans toute sa rigueur. Il faut aller jusqu'à la forme la plus nue et par conséquent la plus radicale qui se puisse concevoir. Or, dans ce sens la volonté est une puissance inhérente à l'être, elle en est la ligne de force et l'axe central ; elle est l'expansivité de la vie spirituelle et son gouvernail, en même temps elle en est la mesure. La volonté est donc bien la pierre d'angle de l'être et sa clef de voûte, le premier terme de la trinité humaine. La volonté, avons-nous dit, est illuminée par l'intellect ; grâce à cette lumière, elle accorde son consentement à notre vérité d'abord, à la vérité ensuite, lorsque l'évolution permet à l'esprit de voir au delà des horizons de l'expérience. Par là, elle crée l'unité de l'être et c'est pourquoi n'ont pas tort ceux qui la regardent comme le siège de...l'amour, de cet amour dont les hommes parlent si souvent, sans le comprendre jamais ; il suffit de savoir. Lorsqu'un être humain a réalisé l'unité en lui-même, il possède une volonté de fer; il rayonne l'unité et l'union autour de lui, c'est un chef possible, fonda­teur et lien de la société. Il impose la vérité et force le consentement unanime, au moment où sa vérité devient la pure image de la vérité éternelle. Il con­traint, mais il est doux et miséricordieux dans sa fermeté inébranlable, car il est amour. En Dieu et chez l'homme, la vérité consentie, c’est-à-dire la lumière, est la puissance créatrice, c'est la liberté 61 infaillible qui choisit toujours le bien et l'harmonie, à l'encontre du mal, erreur, et dissonance. Le deuxième volet dû troisième dyptique, c'est la conscience supérieure, spirituelle et morale qui corrobore et lie la conscience animale en vue de la tota­lisation de l'être. Elle reçoit sa puissance et sa raison d'être de la volonté et des autres facultés humaines, car il n'y a point de conscience (cum scientia) du, vide et d'une nature inerte, et, par un juste retour, elle les fixe dans leur objet et leur manifeste à chaque instant le mystère de leur perpétuelle identité. Définir la conscience est difficile, car elle est un sentiment, dans le sens le plus élevé du terme, le sentiment de l'être, de sa vie et des phénomènes dont il est le siège. Elle apparaît de prime abord comme la condition générale de toutes les autres facultés et pourtant n'existe que par celles-ci. Elle atteint le moi jusque dans ses derniers retranche­ments et lui révèle son unité à travers les séries phénoménales dont il est le support et l'agent. Sans elle, tout, dans l'être, serait décousu, dispersé, instinctif, les actes du moi seraient purement objectifs, déterminés par l'appeau immédiat placé sous ses regards, comme chez l'animal. Mais, si elle est l'expression actualisée du moi, elle est aussi et nécessairement en contact avec le non-moi pour les séparer du premier et faire la part des deux dans toutes les sensations, dans tous les concepts et idées qui s'élèvent sur l'horizon intime intellectuel et affectif. Elle est le lieu où se heur­tent et s'assimilent le Même et l'Autre, les deux pôles du devenir humain, elle est leur lien par la mémoire dont elle est la matrice. Par la mémoire, en effet, la conscience réunit en un seul faisceau les intégrations successives de l'être. Certes, elle laisse échapper à travers les mailles, parfois assez lâches, de sa texture, bon nombre de nos gestes, de nos pensées, une partie du passé, mais ce qu'elle conserve, elle le fixe à peu près immua­blement dans le centre du Moi comme dans un point indivisible. Alors la conscience en ses méditations rétrospectives peut s'approprier toute l’existence de l'être, en jouir dans un panorama unique et en inférer l'avenir, car celui-ci se reflète dans le passé dont il est le prolongement plus ou moins nécessaire, nonobstant toutes les interventions de la liberté. Ainsi,, par le souvenir l'homme possède réellement son existence et sa vie, dans le passé et dans l'avenir sous le couvert de son identité. Or, un être pareille­ment doué ne peut pas ne pas être immortel et la mémoire enclose dans la conscience spirituelle est l'appétition et la réalisation de l'immortalité. La mémoire humaine est le corrélatif de l'éternité divine. Telle est la conscience positive, vue du côté de l'être. Mais elle est aussi négative lorsqu'elle juge 63 les actes accomplis par les libres ipséités. Elle est dans ce cas supérieure à la volonté agissante, car elle lui rend témoignage, un témoignage tantôt sévère ou miséricordieux, tantôt glorieux, car elle condamne, absout ou glorifie. Elle est attachée à la volonté comme un miroir dans lequel celle-ci se contemple et peut, si elle est sincère, reconstituer sa beauté parfois ternie par les reflets malsains de l'intelligence dévoyée et des appétits maléfiques. Mais ce point de vue est suffisamment connu pour qu'il suffise simplement de l'indiquer. Partout où se trouve l'amour, il est un sommet. Tel un pic géant, à l'heure crépusculaire concentre le jour qui va mourir, ainsi l'amour couronne de sa lumière l'âme sensible et les facultés spiri­tuelles. Mieux encore, par son rayonnement porté au paroxysme, il devient immanent à l'être tout entier, il en assemble et cimente les parties dans une identité d'autant plus absolue que son immensité potentielle résorbe toute limite. Alors il magnifie le corps avec ses besoins et ses instincts, l'âme avec ses passions, il ennoblit les puissances intellec­tuelles, il est la suprême manifestation de la cons­cience, en un mot il est la gloire de l'être. La gloire n'est pas la vaine gloriole des conquérants, mois­sonnée dans la misère des peuples, ni l'enthou­siasme, toujours sujet à caution, des hommes, ni le rayonnement posthume des génies méconnus pendant leur vie ; ce n'est pas le triomphe et la joie de la réussite. La gloire est une pure lumière intérieure ; c'est la plénitude de toutes les facultés; c'est la réalisation jamais semblable du désir, c'est un état,comme le paradis : la béatitude éter­nelle. Tout cela réuni, c'est l'amour qui échappe aux foules aveugles, parce qu'elles ignorent tout de lui. Beaucoup ont voulu situer l'amour. La plupart des définitions, sauf celle du Symphosion et celles des vrais mystiques, confinent à la concupiscence qui est une tare des cérébralités animalisées et par conséquent plus basses et plus brutales que l'animal lui-même, lequel suit sa nature sans se soucier des lumières apocryphes. Un seul mot nous transporte dans les abîmes de l'amour, c'est le mot désir, en grec : « Eros ». Or, le désir a été outragé au cours des siècles et, de nos jours encore, érotisme est synonyme de dépravation sexuelle. C'est faux ; comme le dit Diotime, le désir en soi n'est ni bon ni mauvais, il se qualifie par son objet ; tourné uniquement vers le corps, il conduit à la bestialité, orienté vers l'esprit, où réside le véritable amour, il mène à toute la perfection compatible avec l'espèce. De toute évidence, si les facultés se cantonnent dans les expériences matérielles, l'amour s'installe dans l'âme sensible et son activité ne dépasse jamais le monde phénoménal ; si, au contraire, l'être évolue dans le sens spirituel, au fur et à mesure de l'ascèse, il s'élève avec l'entende­ment et l'imagination créatrice vers le monde des formes supérieures et des idées, pour s'incorporer 65 dans l'infini en un dernier élan. Diotime encore, par la bouche de Socrate, marque la triple étape de cet "amour transcendantal à la matière : rechercher la beauté dans le corps, à travers les réactions de l'âme, aimer les idées plus que les corps et le bien plus que les idées. Dans cette progression méta­physique, l'amour apparaît comme l'effort du moi pour se compléter, se confirmer dans l'échelle de l'être et constituer une unité indissoluble. Il y a trois désirs dans l'homme : l'appétit des sensations, le feu de la passion animique, l'envol vers les idées et le Bien suprême. Ces trois désirs, unifiés et hiérar- chisés sont le vêtement de l'amour. Trois désirs, trois étapes de la conquête, trois effets synthétisés finale­ment en un seul, voilà qui nous confirme la trinité humaine mieux que toutes les démonstrations psy­chologiques. Sans nous étendre sur un sujet déjà souvent traité, résumons. L'amour est lumière, conscience et unité. A ces trois termes correspondent les trois formes de l'amour, tout à l'heure énoncées. La lumière provoque la solidarité, la conscience révèle la fraternité, la charité engendre l'unité. Il est facile de comprendre et chacun aura convenance à saisir le centre des rapports selon la loi idiosyncra-sique de sa propre intelligence. L'amour est la fleur de la conscience et la sainteté le fruit de l'amour. La sainteté, en effet, est la perfection de l'amour, sa réalisation la plus haute et/ la plus totale. L'amour c'est le désir de l'être, là; sainteté est l'union de toutes les facultés avec l'être suprême, avec Dieu. La lumière est complexe,: il n'est pas toujours loisible de la suivre sans possi- bilité d'erreur ; la sainteté est une comme l'essence qu'elle recouvre de sa gloire. Lorsque Jésus prie pour ses disciples, il demande pour eux l'unité de leur vie dans l'unité du Père, donc, la sainteté, c'est-à-dire la déification. Mais Dieu seul est saint, nous dit l'Eglise. Qu'est-ce que la sainteté humaine? C'est une participation à la sainteté divine, impar­faite ici-bas et souvent chancelante, consolidée néanmoins, à chaque minute, par le désir et par l'intuition du mystère de l'unité ; participation qui deviendra absolue, en sa sphère, dans l'état béatifique, au delà des frontières de la mort et montera indéfiniment vers les limites de la perfec­tion. Tel est l'homme d'après l'enseignement tradi­tionnel : être mixte établi sur trois plans, il tient de la matière, de l'animal et de l'ange. Nous avons passé brièvement en revue ses facultés maîtresses et leurs fonctions ; étant donné leur excellence et leur éclatante supériorité, aucun doute ne peut s'élever quant au droit et à la responsabilité de l'esprit dans la direction du composé humain. Pour ceux qui ont étudié la science ésotérique des nombres, nous ajouterons une simple réflexion. Au corps nous avons donné 5 facultés, à l'âme 6, à l'esprit 7. Tout cela repose sur 3 pour se résoudre en unité. De plus, nous avons : 5 + 6 +7 = 18 = 9 = 32. Voilà la clé cyclique et pythagoricienne. V LA PERSONNE ET L'INDIVIDU En examinant, à la lumière traditionnelle, les modalités de l'être humain, nous avons, à diverses reprises, évoqué et sommairement défini les deux termes génériques sous lesquels il apparaît aux yeux des psychologues et des métaphysiciens : l'individu et la personne. C'est ici le lieu de déterminer le rôle particulier de ces deux éléments et, pour éviter tout équivoque, de discriminer leur lumière spécifique, et faire ressortir la limite, souvent imprécise, qui les sépare et les nomme. Ce sont, en effet, deux états de la substance, par­faitement distincts, que la faiblesse de nos moyens d'investigation, même chez l'élite, nous oblige parfois à confondre. Double aspect de notre entité unique, ils sont l'origine de nos comportements et, comme tels, agissent sous notre regard, dans une intimité simultanée qui les situe en un même cycle « existentiel », malgré les plans irréductibles dont ils 68 sont issus. Le point de départ du conflit d'inter­prétation, car, pour beaucoup, l'individu est le permanent et la personne le transitoire, est légitimé, du reste, par le langage. Depuis le théâtre grec, on appelle personne et ' personnage l'acteur qui joue un rôle dans une tragédie, un drame, une comédie. Or, l'acteur, à cette époque lointaine,' revêtait un masque et le vêtement attribué par l'opinion et les rites religieux au dieu ou au héros dont il tenait la place devant les auditeurs. Dès lors, le mot per­sonne a signifié : masque, aspect ou apparence. C'est peut-être exact au sens "superficiel et démotique, mais la vérité se découvre sans: ambiguité dans le sens hiératique et profond. Sous un masque em­prunté, l'acteur ne représentait pas un phénomène héroïque ou divin, il incarnait, l'ipséité elle-même et son discours traduisait le verbe transcendantal, manifestation absolue de l'essence. Seules les théologies ont compris nettement la personne et sous le nom d'hypostase lui ont restitué son rôle principiel, car l'hypostase est un noumène, elle appartient à l'esprit, type vivant de l'unité et l'individu, dont la permanence ne doit pas faire illusion, appartient au corps et à l'âme," expression actualisée de la divisibilité. Mais la personne et l'individu, comme nous l'avons dit, s'interpénétrent ; le second est le représentant visible de la première et, celle-ci, la substance invisible qui se cache sous l'individu. En elle réside l'essence, dans l'individu, seulement, l'existence. En vertu de son thème originel, l'individu opère dans l'espace et le temps ; c'est une forme matérielle qui rend la personnalité intelligible et, pour ainsi dire, tangible à nos yeux de chair. La personne, au contraire, selon sa norme, peut agir et doit agir dans l'éternel, elle est donc immortelle à l'encontre de l'individu, qui -est transitoire et soumis aux contingences de la vie organique. Exprimons-nous d'une manière plus précise en­core. L'individu est le reflet de la personne dans le monde phénoménal ; il est constitué par une âme et un corps nettement déterminés ; il se profère par des paroles, des attitudes, des gestes qui expriment l'hypostase; il est connu sous un nom distinctif, c'est-à-dire sous .une ^imite infranchissable aux autres individus de la même espèce et ce nom représente la forme intelligible de sa cohésion et de son impénétrabilité. Tel, il apparaît bien comme une cause aux intelligences peu clairvoyantes, mais c'est une cause seconde dont la vertu provient de la personne spirituelle. Celle-ci s'entoure d'une individualité comme l'esprit, dont elle est l'éma­nation, se revêt d'une âme et d'un corps pour mouvoir et domestiquer la matière compacte. L'individu ne serait qu'une fumée inconsistante, une concrétion vouée à la discontinuité instinctive, sans l'information profonde réalisée dans son sein par l'hypostase. L'individu est donc une plasticité subtile et, comme toute plasticité, il est médiateur, 71 médiateur entre le monde extérieur et la person­nalité. Par lui, les réactions de l'Autre parviennent jusqu'au centre du Moi et se greffent sur le Même pour- en assurer l'évolution. Ainsi, malgré sa spon­tanéité apparente, l'individu peut être considéré comme passif eu égard à l'activité de la personne ; c'est un phénomène, un résultat de l'effort construc-tif de cette dernière sur la masse constitutive de l'être humain. Quant à la personne, après cet énoncé, il serait superflu d'insister longuement sur sa nature. Elle est la forme limite de l'esprit, engendrée par l'action de toutes les facultés de l'être conscient, un logos animateur, absolument identique, mutatis mutandis à la deuxième hypostase de la Trinité. De ce fait, elle constitue la totalité de l'hominalité spécifique. De ces divers théorèmes, la preuve n'est plus à faire, tant elle est présente aux intelligences, même les plus, rebelles à " toute croyance, car, envers et Contre tous, l'humanité, en vertu d'une tradition millénaire et toujours récusée, conçoit, parle et agit, non seulement en vue de la pérennité de l'espèce, mais comme si l'être humain, proclamé périssable par les matérialistes ne devait jamais mourir tout entier. Or, de ces théorèmes découlent deux corollaires d'une entraînante évidence. A la mort, l'individu ée dissipe, il disparaît dans son intégralité, mais, la personne subsiste, toujours identique à elle-même ; elle doit entrer, ipso facto dans un nouveau cycle, dans une forme actuelle­ment inconnue de nous, pour animer peut-être et diriger un nouvel individu. Pour tous les êtres conscients, il y a une échelle évolutive de l'origine à la fin dernière. Dans la tra­dition, l'évolution est un circuit fermé, car la source et l'embouchure du fleuve vital se confondent en Dieu. Dans ce cycle, la personnalité, sous les espèces de l'esprit, descendue d'abord au nadir pour s'homi-naliser, doit monter inlassablement vers le. zénith qu'elle atteint lorsque son ultime perfection est réalisée, lorsque sa positivité essentielle es confirmée et ne peut plus être remise en cause. Elle réintègre alors son lieu d'origine pour jouir du fruit de ses conquêtes dans la suprême béatitude. En cette course, pour nous indéfinie, elle revêt, sans aucun doute, des formes variées et probablement toujours plus nobles ; en d'autres termes, elle engendre des individualités multiples dont chacune est un tremplin vers d'autres horizons. Elle abandonne, dans son ascension, les individus au néant, mais emporte avec elle, en chacun de ses avatars, la. richesse croissante de ses concepts, de ses idées, de sa culture et de sa .philosophie, ajoutant ainsi, sans cesse, une nouvelle cohésion à sa conscience immortelle. 73 A travers ces données, sur lesquelles nous revien­drons pour éclairer les interprétations fantaisistes auxquelles elles pourraient conduire, on aperçoit nécessairement l'erreur fondamentale commise, par la foule et les_ techniciens de la question, lorsqu'ils emploient indifféremment les mots : personne et individu, ces -deux éléments de l'être humain si distincts dans leur substance intelligible et, surtout, lorsqu'ils donnent, faute d'avoir sondé avec assez de soin l'esprit de la tradition primitive, la prépon­dérance au second parce qu'il tombe directement sous l'emprise des sens et des catégories intellec­tuelles. La personnalité, avons-nous dit, est le sceau-par excellence des êtres conscients. C'est la vérité, mais si nous ne prêtons pas une extrême attention à nos pensées, nous n'éviterons pas un écueil préjudiciable à l'harmonie humaine. Plusieurs théoriciens, hypno­tisés par le rôle primordial, de la personne dans l'économie spirituelle, veulent, non-seulement diriger l'individualisme, ce qui est légitime et hautement indiqué, mais le juguler totalement et l'anéantir. Ces intellects sans souplesse et sans discernement, ne s'aperçoivent pas d'une chose évidente entre toutes : dans leur ardeur mal avisée, dans leur volonté fruste, ils veulent tout simplement amputer l'homme d'une partie de son organisme, le priver de son outil le plus adéquat, rompre l'attache dés ailes qui lui permettent de survoler la matière. Certes, nos pères les Celtes, Kymris et Gaulois, avaient peut-être exagéré lorsqu'ils portaient l'in­dividu au pinacle, lui rendant un véritable culte. Ils, n'avaient pas, cependant, complètement tort de proclamer le droit d'un seul imprescriptible contre tous. Ils combattaient l'esclavage qui, â leur époque, courbait sous son joug plus de la moitié des hommes ; ils luttaient- pour la sainte liberté de la conscience, des paroles et des actes, toujours foulée aux pieds et déniée aux chercheurs, aux opprimés, aux douloureux. Né défendaient-ils pas, du reste, l'hypostase à jamais sacrée, contre les fourches caudines de l'injustice et de la médiocrité ? Quoi qu'il en soit, avec raffinement des mœurs et la culmination des états, civilisés, la formule drui­dique est devenue, sous un certain aspect, inhu­maine ; elle a. dégénéré en ferment d'égoïsme, mais celui-ci n'a rien à voir avec l'individualisme. —-Réduisez donc l'égoïsme et magnifiez l'individu dans la mesure de son utilité. Par l'individu, en effet, la personne peut remplir sa mission et s'en­richir de toutes les connaissances propres à faciliter son essor. Sans lui, elle serait réduite à l'impuissance. Par conséquent, poursuivre l'amoindrissement de l'individu ou chercher à l'anéantir, le considérer comme un numéro matricule dans le corps de la nation, c'est anémier plus ou moins l'hypostase et staurer une œuvre anti-religieuse et anti-tradi­tionnelle, car aux yeux de Dieu, la personne humaine est intangible et son instrument doit être sauvegardé. Le respect de l'individu et son développement légi­time, sous les auspices de la personne, tel doit être le but de toute véritable civilisation. VI METEMPSYCOSE Dans le chapitre précédent, la tradition nous a mis en présence d'une évolution en circuit fermé, au cours de laquelle la personnalité humaine paraît animer des formes successives, des individus dis­tincts, pour s'élever de la naissance épisodique à la béatitude éternelle. Ici, se projette, en effet, sur le thème traditionnel, une théorie dont la quasi univer­salité ne peut être niée par les historiens de la pensée religieuse et philosophique. Il s'agit de la métempsy­cose ou de la transmigration des âmes : — lisez : personnes ou esprits. Ce n'est pas le lieu de déterminer le bien fondé de cette doctrine, de l'ériger en article de foi ou de la marquer du signe de la réprobation pour en faire le bouc émissaire des hérésies greffées, telle une végétation tératologique, sur la souche des tradi­tions. Les Indous, les Grecs, avec Pythagore et Platon, l'école d'Alexandrie, les Romains, les Celtes et bien 77 d'autres peuples admettaient la métempsycose, avec des variantes issues du génie même des races et des nations. De nos jours, beaucoup d'hommes s'y confient encore pour justifier un progrès positif vers là perfection des individus à travers l'espèce. Mais la plupart des confessions chrétiennes, bien que- les Pères de l'Eglise universelle ne l'aient pas ouvertement niée et même, en certains cas, en laissent entre voir la possibilité, les confessions chrétiennes la rejettent ou plutôt la regardent comme superflue, donc inopportune, puisque le dogme du salut mérité ou perdu en une seule vie est le principe de là foi. L'enseignement catholique, du reste, en vertu de ce principe, met tout en œuvre pour conduire l'être humain à la source même de la perfection. Il rend donc inutile .la roue des réincar­nations, s'il est, en toutes circonstances la règle absolue de la vie. Pour cette doctrine, et c'est exact en toute philosophie, le désir du salut est une force suffisante pour donner à l'être une orientation définitive et, ne varietur, la positivité nécessaire à l'obtention de la fin dernière. C'est une force imma­térielle qui, éveillée et tendue ne peut plus se résorber en atonie, la mort n'a aucune emprise sur elle; enclose en la personne, elle la suit dans l'au-delà, corroborée et multipliée par le sacrement de l'Ex-trême-Oriction. De plus, l'Eglise a introduit dans sa doctrine le dogme du purgatoire, connu jadis . sous d'autres formes, peut-être pour servir de contrepoids à la métempsycose et certainement pour donner satisfaction à la justice. La purification du purgatoire est négative, mais le désir, dont nousavons accusé plus haut la positivité est, sans aucundoute, susceptible de déterminer en elle un coeffi­cient d'efficacité totale et de rompre ainsi le « karma »,conséquence de notre responsabilité dont la théologieindoue, à juste titre, nous avait chargé. f Quoi qu'il en soit de ces concepts dissemblables dont les divergences plus apparentes que réelles se résolvent en une même eschatologie, nous allons exposer en toute objectivité la théorie métempsy-cosiste, laissant de côté la transmigration qui implique une ascension et une régression éventuelle en marge du type humain, incompatible avec la métaphysique religieuse ; passer sous silence un fait historique de cette grandeur serait inadmissible. Comme nous l'avons dit, nous ne préjugerons en rien de la vérité ou de l'erreur qu'elle sous entend. Chacun, du reste, en prendra ce qui lui convient et remarquera néanmoins combien le thème chrétien se rapproche de l’autre. Les buts sont les mêmes et les résultats identiques ; seuls les moyens diffèrent parce que le Christ a rénové la sainteté du désir et rendu à la grâce sa vertu positive. Nous en parlerons donc parce qu'il faut en parler, parce que la mé­tempsycose proclame la continuité de l'effort humain dans la glorification de l'esprit, à travers une période privée de la lumière révélée, démontre le souci de conduire les hommes dans la droite voie du salut, voie qui ne souffre aucune indignité, aucune vilenie à l'actif des élus ; enfin parce qu'elle contraint toute l'humanité à l'ascèse purificatrice dans la douleur acceptée. Mais nous en parlerons sans oublier que le Rédempteur est venu et qu'il est la voie, la vérité et la vie. La doctrine réincarnationniste admet la préexis­tence des âmes ou esprits, créés à l'origine et par conséquent antérieurement à leur involution dans un corps humain. Elle admet, en outre, que le même esprit informe, dans le moule de l'espace et du temps, un certain nombre d'individus. Mais elle distingue avec soin, comme nous l'avons fait, la personnalité spirituelle permanente de l'individualité passagère. L'ensemble des caractères constitutifs d'un individu concret sont localisés, répétons-le, dans un espace et un temps déterminés ; l'esprit, au contraire, est situé en dehors de ces données contin­gentes, puisque toutes les philosophies spiritualistes reconnaissent en lui un être simple, une entité, un acte dans le sens aristotélicien et alexandrin, par conséquent rebelle à toute divisibilité. L'individu circonscrit par le corps dense et fluide qui est un simple instrument mis à la disposition de l'hypostase, est un moyen d'action sur le plan matériel. On peut en faire abstraction et le considérer comme une étape, parmi d'autres, sur la route de l'esprit en voie d'évolution. L'individu, en lui-même, possède une responsabilité secondaire, il endosse le châti- ment des séides du vieux de la montagne ou le mérite de l'intendant qui distribue les aumônes de son maître. L'esprit, par contre, unique auteur du bien et du mal, est vicié dans son essence par le mal et magnifié par le bien. Au jardin d'Eden, nous trouvons l'esprit doté d'un corps, instrument parfait pour exploiter le plan physique et assurer sa propre fin. Or, l'homme se sert maladroitement de son outil et il en résulte la catabole. L'instrument est désharmonisé ; au lieu de s'adapter aux besoins de l'esprit, il le con­traint, en quelque sorte, à se plier à ses exigences instinctives. Et l'homme détourne les yeux de la lumière spirituelle pour les fixer sur la matière. Cette désharmonisation est le mal ; le pèlerinage inexpiable commence. La vie humaine n'est plus qu'un ensemble de gestes où le bien et le mal s'amal­gament atrocement, le plus souvent le mal l'emporte. L'instrument usé, l'esprit s'en détache et se trouve en présence de la lumière ; ne pouvant plus la refléter dans sa pureté primitive, il se juge lui-même et se condamne à l'expiation, car, tel un oiseau de nuit, il ne peut supporter la clarté du jour. Il se rejette donc en arrière et, par un chemin compliqué où toutes les forces mauvaises qu'il a déchainées pendant son incarnation, l'emportent dans leurs remous douteux, il revient vers son point de départ, vers le monde des corps qu'il a si mal utilisé une première fois. Pendant ce voyage dont la durée peut être immense, il est dans un état hybride et douloureux. Sans rapport avec la grande lumière incréée, séparé de son corps et par conséquent de la lumière matérielle, ses possibilités d'action s'effritent insensiblement, il flotte bientôt dans la mer de ténèbres à l'état de molécule ou de germe. Il n'est plus qu'une vie en puissance, à l'instar du germe enclos dans un grain de froment, mais, comme le grain de blé qui ignore tout de l'épi qui l'a contenu et de la tige qui l'a porté, il attend de rencontrer un sol fécond pour renaître et recommencer une vie nouvelle avec un nouveau corps, c'est-à-dire, un nouvel individu. A cet individu, il apporte, sous forme de potentialités, l'expérience de son indivi­dualité morte. Nous disons bien potentialités, car le nouvel instrument dont l'esprit est nanti et qu'il a construit en sélectionnant les matériaux placés à sa portée par l'excitation du milieu adéquat à sa réin­carnation, cet instrument ne possède aucune des cellules constitutives du précédent. Or, l'esprit incarné ne peut penser et agir sans l'intermédiaire des organes greffés sur sa nouvelle individualité et, pour ceux-ci, à la naissance, le monde extérieur et la vie sont des inconnues. Il ne peut donc, dans sa nouvelle existence, avoir aucune expérience du passé, le Léthé des anciens n'est pas seulement un symbole. Ce qu'il apporte, ce sont des qualités, une habitude de la gymnastique intellectuelle, une propension à interpréter les sensations et les phéno­mènes concomitants dans un sens particulier, en un mot, une éducation vide de contenu, mais qui peut réaliser, pour l'expérience future, un moule d'autant plus admirable que sa science fut naguère plus complète. Il apporte encore le dam de son existence antérieure. Sans doute le premier individu a été puni par les affres de la mort et de la dissolution, sans doute, l'esprit lui-même a subi le choc en retour de ses fautes, de ses vices, de ses erreurs et de ses crimes, il a passé par le purgatoire et se trouve, si l'on peut dire, matériellement purifié. Mais c'est là une purification négative, la responsabilité des influx mauvais, dont il fut l'origine, subsiste sur le plan spirituel et animique, et ce dam s'attache à lui, explique les circonstances dans lesquelles il se trouvera et les épreuves qu'il devra affronter, pour obtenir un coefficient positif de purification et de mérite, pour rétablir l'harmonie qu'il a rompue par sa mauvaise volonté. Malheur à lui s'il persévère dans le chemin tor­tueux. Au lieu de progresser, il régresse sur l'échelle de l'être, et à chaque réincarnation son dam sera plus lourd et sa vie terrestre plus misérable. Il s'enlisera peu à peu dans la matière, sa vision interne ne pourra plus refléter la lumière, il s'en détournera avec horreur. Le seul contact du divin lui sera une indici­ble souffrance et son essence corrompue, à jamais désaxée, ne sera plus qu'un cri de haine contre Dieu. Ce sera l'enfer que Jésus nous a laissé pressen­tir, lorsqu'il s'est écrié: il y a beaucoup d'appelés 83 mais peu d'élus. De quoi sera fait,-du point de vue de l'être, ce Shéol transcendantal ? Nul ne peut le dire, car la haine est une négation et la négation, route ténébreuse; vers le néant, n'a pas de commune mesure avec la suprême affirmation de l'amour. Au contraire, si la volonté de l'esprit s'améliore et se tend vers lé bien, si elle parvient, par étapes, à rétablir l'harmonie originelle, la roue des réincar­nations n'aura plus aucun pouvoir sur l'esprit, il finira par quitter à jamais la zone de l'espace et du temps, pour s'élancer, tel un jet de lumière, dans les champs de la paix éternelle et de la souveraine béatitude. Ainsi, la métempsycose n'est pas une négation du ciel et de l'enfer comme on l'a prétendu si sou­vent, elle en recule simplement l'incidence dans l'espace et dans le temps, ce qui n'a aucune impor­tance en face de l'éternel. De fait, toutes les reli­gions à tendance réincarnationniste, prêchent une croyance qui ne laisse aucun doute à ce sujet. Que seraient l'île des bienheureux et l'anuferw des Celtes, les champs Elyséens et l'Erèbe, le nirvana des Indous, l'amenti des Egyptiens, sans parler des autres conceptions analogues, sinon des états, surbaissés si l'on veut, par suite de l'obscuration progressive de la révélation originelle, mais très proches du ciel et de l'enfer chrétiens et qui, dans tous les cas, entérinent le dogme du salut et de l'expiation par un consentement sans ambiguïté à la toute puissante justice et à. la miséricorde divines ? La métempsycose, il est vrai, ne se peut conce­voir sans la doctrine de la préexistence des âmes, condamnée, semble-t-il, par toute la chrétienté orthodoxe, qui, elle, s'en remet à la création succes­sive nécessitée par l'acte procréateur accompli dans le temps et l'espace. Comment accorder cette création continue avec l'éternité de Dieu ? Comment Dieu nonobstant le « non moechaberis » du Sinaï est-il amené à sanctionner de sa collaboration immédiate, l'enfantement d'un être humain ? Ceci est le mystère réservé à la foi, mystère qui place l'homme très haut sur l'échelle de l'être, il en fait le substitut de Dieu sur la terre. Mais en quoi, d'autre part, la préexistence des âmes, peut-elle nuire, à la gloire, à la sainteté et à la toute puissance créatrice de Dieu ? Nous laissons le soin d'en discuter aux docteurs des théologies officielles, partisans, les uns de l'ani­mation immédiate, les autres de l'animation à retar- dément. Nous, nous inclinons notre intellect devant le Créateur ; seul il a fait la vie parce qu'il en est la source, nul ne connaît le secret de ses desseins et les modalités de ses réalisations. Pour éviter toute erreur et toute divagation inop­portune sur le contenu de ce chapitre dont beaucoup de passages sont des gloses greffées sur la tradition primitive, nous répéterons ici, ce que nous avons dit plus haut sous une autre forme : la Gnose et la mystique chrétienne, basées sur l'enseignement du Sublime Nazaréen, compendium le plus absolu de la vérité philosophique et révélée, ont pour but de rendre inutile le cycle des renaissances, car elles conduisent à la sainteté et la sainteté est le prodrome de la béatitude. Quel sort est réservé à ceux qui se refusent à devenir des saints, des fils du Très-Haut ? Ceci, encore, est le secret de Dieu et, peut-être des prédestinés. VII PREMIERES CONSEQUENCES Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ce premier et rapide coup d'œil sur la tradition ? Elles se présentent en foule à notre intelligence éclairée par nos méditations antérieures, logiques, et, entraî­nantes par leur certitude, engendrées du consente­ment unanime des génies qui les ont proférées au début des civilisations. En voici quelques-unes, en bref, dont la base s'appuie plus particulièrement sur notre examen ; les autres s'imposeront d'elles-mêmes aux réflexions sincères : L'être humain, avec sa personnalité, est émané de Dieu ; c'est une créature limitée, parce que vouée au devenir, donc contingente mais immortelle. Le lieu de son origine et celui de sa .fin, ou, plutôt ses états originel et final, compte tenu des intégra­tions réalisées au cours de l'évolution, se confondent; issu du monde divin, il doit s'y réintégrer. Pendant son existence visible, l'esprit n'est affecté, au sens propre du terme, ni par la naissance, 87 ni par la mort de l'individu dont il constitue lacohésion. - Après la mort de l'individu la personne continue son évolution dans une autre stase, incognoscible à notre science actuelle. Toutes les facultés émanent de la personne ou sont informées par elle, mais paraissent inhérentes à l'in­dividu, notamment la liberté dont le rôle caractérise l'activité consciente. L'individu apparaît donc auto-nome dans la. mesure de la liberté engendrée par la personne. Quant à; l'hypostase, en elle-même, elle est soumise aux lois de la création, elle ne peut s'y soustraire et doit évoluer dans les lisières vitales par des moyens qu'elle détermine et confie à l'exé­cution de l'individu. Selon les moyens choisis, l'individu entraîne le composé humain vers le bien ou le mal, l'harmonie ou le désordre, la perfection ou la médiocrité. L'esprit et la personne en subissent le contre-coup dans leurs étapes successives ; suivant le cas, ils renforcent ou affaiblissent leur cohésion, précipitent ou retardent leur réintégration, c'est-à-dire la perfec­tion suprême dévolue à leur essence particulière. Enfin, dans l'évolution maléficiante, plus haut dépeinte, l'hypostase apparaît susceptible, non pas de transformer radicalement son essence, celle-ci dépend de Dieu, mais d'opérer un renversement de toutes les facultés vers un but étranger à sa norme primitive qui privera l'esprit de l'activité béatifique à laquelle il était destiné. * * * II est inutile de commenter ces propositions, elles s'infèrent très nettement de l'argumentation tradi­tionnelle, s'appuient sur toutes les révélations con­nues, la raison elle-même les profère et les souligne lorsqu'elle est illuminée par la foi, son plus ferme soutien. De leur ensemble se dégage la théorie déjà entrevue, seule capable de jeter un jour nouveau sur les systèmes philosophiques et religieux, ou, plutôt, de les ramener aux conceptions véridiques dont ils n'auraient jamais dû se détourner. Pour plus de clarté, résumons. Avant la naissance d'un homme, il n'y a point de composé spécifique­ment humain, mais des éléments situés à divers échelons de l'être universel et susceptibles de se lier, sous une forme appropriée, selon un dosage spécial, pour constituer un individu. Leur liaison s'effectue en vertu d'une excitation extérieure, néces­sitée, suivant la règle des affinités, par les lois de la génération, c'est-à-dire par l'activité interne de cette force plastique appelée nature naturante par les ésotéristes, et qui est la manifestation spontanée de Dieu. Cette liaison se réalise donc, sinon en dehors de tout acte positif, du moins sans la volonté déter­minante des éléments envisagés, même spirituels. Après la naissance et tout au long de l'existence, un individu apparaît, évolue et se développe. A la mort, il n'y a plus d'individu, plus d'homme en un mot, mais, d'un côté, le résidu individuel qui se désagrège progressivement, dans le visible et l'invi­sible ; de l'autre l'hypostase qui opère une transmu­tation sur un autre cycle vital, toujours sous l'influx de l'appel divin. En cette nouvelle phase, en raison de sa responsabilité, elle est suivie par ses réalisa­tions : pensées, gestes, actes et leurs résultats pas­sionnels, intellectuels et moraux, par la laideur où la beauté dont elle fut l'instigatrice ; elle en est revêtue comme d'une robe nuptiale ou une tunique de Nessus, comme d'une trame indestructible sur laquelle se tisse le nouveau circuit de son évolution. Or, ces propositions et cette théorie peuvent, nous en avons la preuve sans cesse renouvelée, être consi­dérées comme purement hypothétiques par les intelligences non averties qui, sont majorité parmi les hommes. Pourquoi cette défaillance, souvent taxée de ' grandeur d'âme et regardée comme le sommet de la raison ? Parce que, plongés dans l'espace et dans le temps, corrélatifs à notre nature humaine actuelle, involués dans la matière, il nous est difficile de voir, de sentir et de prouver ce qui leur est transcendant. Et pourtant, ces propositions sont l'essence- même de la tradition. Si nous voulons descendre dans les replis de notre être, nous pouvons, avec de la sin­cérité, en constater, à chaque instant, le bien-fondé et les répercussions. En effet, nous le sentons avec la.dernière évidence, nous n'avons aucune initiative ni aucune liberté dans notre naissance ou notre mort ; nous ne sommes pas des êtres « a se » et nécessaires, nous évoluons dans le relatif et non dans l'absolu ; mais, nous ne sommes pas davantage des produits évanescents d'une copulation matérielle, la pensée qui vibre en nous, nous en rend témoignage. Nous délimitons notre individualité avec rigueur et nous ressentons constamment la présence active et unificatrice de l'hypostase qui fait de notre existence terrestre un tout homogène et cohérent. Certes, les métempsycosistes ne pourront découvrir en eux aucun point de repère pour identifier la préexistence éventuelle de leur esprit et apprécier ses acquis antérieurs, car la mémoire des faits et gestes de l'individu repose sur une assise physique, apanage des âmes et des corps et s'est évanouie avec eux. Mais l'attitude psychologique, intellec­tuelle et morale des autres individus de leur entou­rage, leur prouvera surabondamment, comme à tous du reste, qu'il y a une échelle des valeurs, résultats des évolutions et d'une volonté dirigée vers le bien spirituel. Il y a mieux encore, dans les tréfonds de notre conscience, nous percevons, confusément d'abord, avec une acuité croissante ensuite, un appétit d'éternité et d'infini, symbole de notre origine, pressentiment de notre fin dernière qui ne peut être trompeur, sous peine de détruire irrémé­diablement l'édifice, si douloureusement construit, de notre moi. D'autre part, notre raison elle-même 90 s'insurge, avec la sensibilité pour soutien et l'enten­dement comme phare, contre le néant intégral : ce qui est ne peut s'annihiler ; l'idée de l'être et sa substance sont éternelles ; parce qu'elles résident en Dieu et que l'homme, dans sa relativité, procède de Dieu. Toute cette argumentation, basée, peut-on dire, sur les phénomènes introspectifs, est-elle caduque parce que consécutive à des illusions, à un envoûte­ment collectif des foules ignorantes qui perdure au bénéfice des intellects astucieux dont la domination veut s'affirmer, dont le règne est suspendu à une crédulité irrationnelle ? Non pas, si nous mettions à l'écart la foi et la révélation, si nous rejetions la vision intuitive comme songe-creux, nous pourrions encore, à la lumière traditionnelle, refaire le calcul de Pascal avec un maximum de certitude. En effet, toute proposition, surtout lorsqu'elle concerne la métaphysique et la théologie, toute proposition qui s'appuie sur un axiome, voire un postulat, du testa­ment à nous transmis par l'ensemble du génie hu­main, doit être réputée véridique. Cette preuve est bafouée de nos jours, par une génération qui se croîtr grande, forte et illuminée par la vulgarisation mal digérée des sciences expérimentales, elle est surtout infatuée d'elle-même. Cette preuve, c'est le « Certitudinis critérium de consensu generis humani » de St Thomas, et le genre humain n'est pas repré­senté par la fouler ou les savants spécialisés, mais par les génies esprits synthétiques qui voient et profèrent le divin contenu dans le monde des idées et des phénomènes, lorsque les autres adaptent ou domestiquent. Raisonnons encore. La tradition nous a légué la quintessence de la pensée humaine ; il faut croire ou nier et, alors, accuser de folie et d'hallucination l'immense majorité des hommes qui, guidés par les fondateurs de religions et de sociétés, ont cru. Certes, Moïse ou Mahomet, Manou, Zoroastre ou les Sem-notées ont pu se tromper et inciter leurs adeptes à une croyance fallacieuse. Mais leur réunion dans une affirmation toujours identique vaut un concile œcuménique et vous convainc de faux lorsque vous croyez à l'encontre de leurs concepts communs. Ne parlons pas de Jésus qui, Verbe de Dieu, est venu corroborer de sa parole les formules ancestrales. L'homme vient de Dieu, il y retourne ; pendant son pèlerinage évolutif, il laisse à la terre et aux gouffres insondables de l'éther son corps et son âme, mais son esprit dégagé de tout lien matériel s'enrobe d'éternité et de béatitude. Voilà la thèse fixçe depuis des millénaires, par une certaine raison appuyée et complétée par la foi. Vous niez ? L'antithèse est exactement le contraire ! Quel bénéfice en avez-vous? D'être dans la vérité et la logique. — En êtes-vous sûrs et prouverez-vous expérimentalement que 93 l'homme est un « lusus naturœ », un "produit des affinités chimiques, un prolongement des organisa­tions animales ? Essayez seulement de démontrer que la pensée est une sécrétion du cerveau et vous verrez surgir les difficultés. Qui, du reste, parmi les négateurs, osera, non pas sacrifier sa vie, ce qui serait absurde en l'occurrence, mais accepter la souf­france et le mépris ou l'exil, pour étayer sa croyance à la mort totale ? Voyez cependant du côté de l'affirmation, la foule des persécutés et des martyrs et, par la voix de la douleur et du sang répandu, jugez de la valeur des opinions contradictoires. Ce n'est rien encore. Le croyant, c'est certain, par sa raison, son intellect et son expérience des choses sensibles ne sait rien de plus que vous, il est aveugle sur le plan spirituel tout autant que vous et pour­tant il croit, car il fait appel à l'entendement, à l'intuition et à la volonté, car il fait appel à l'amour. — Il se laisse emporter par des rêves opiacés. — Rêves ou réalités, vous prononcez contre lui un jugement téméraire et vous n'avez même pas, malgré votre conviction, votre raison pour vous, elle est impuissante dans une atmosphère où la lumière est reflétée d'en haut. Vous vous laissez, à votre tour, emporter par vos sentiments instinctifs, ce qu'il y a de moins noble en vous. Vous croyez avoir raison, lui, de même. Que perd-il -s'il a tort ? Rien. Vous ne gagnez pas davantage, sinon la satisfaction illusoire d'avoir vécu quelques jouissances dont il ne vous, reste rien, à part le regret de les aban­donner à jamais. Le croyant aura la satisfaction, ou l'illusion, si tel est votre avis, d'entrer dans un bon­heur infini en étendue comme en intensité et l'étrein­te de la mort en sera moins cruelle, les affres de la dernière heure seront, pour lui, pleines de lumiè­re. Ceci vaut bien cela. Ce n'est pas parce que vous aurez eu raison que vous serez plus avancé à la porte du néant. Pourquoi dès lors, rejeter l'enseignement tradition­nel au nom d'une raison débile, obscurée par des sens plus ou moins trompeurs ? Pourquoi le récuser comme base de notre conduite et d'une éthique sus­ceptible de rendre la vie "belle et digne d'être vécue ? La simplicité et la clarté de la tradition l'apparentent à la mathématique des nombres qualitatifs ; sa précision en fait l'égale des sciences les plus expéri­mentales, sur un plan subtil, moins inconsistant que les mirages sensoriels. Toutes les philosophies spiri-tualistes et toutes les religions se sont édifiées sur lui. Examinons, par exemple, les dogmes des confessions chrétiennes, pour ne pas parler des autres. L'âme n'est-elle pas l'hypostase consciente ? D'où vient la doctrine des récompenses et des châtiments futurs, si elle n'a pas son origine dans l'évolution consé­cutive à la mort des individus, si la responsabilité n'a pas son siège dans la personne immortelle ? Et la béatitude n'est-elle pas le souffle de l'au-delà dans notre matière transitoire ? Mais les hommes ont jeté le voile de leur imagination sensible sur les expressions métaphysiques et l'erreur s'est glissée dans la pure conception originelle. Considérons une chose avec attention : les propo­sitions énoncées d'autre part, dans leur thème suc­cinct, accomplissent l'homme ; elles l'obligent à poursuivre sans arrêt le point idéal et culminant de sa vie. Elles suscitent en lui une explosion de gnose, irréfutables aux yeux de l'intuition, elles créent de la beauté vivante, cadre d'une noble esthétique, elles ouvrent la voie sur la perspective du Bien suprême, vers lequel notre corps et notre âme sont impuissants à nous conduire. VIII PROGRESSION Avec ces considérations, avons-nous épuisé toute la substance de la tradition ? Non, elle est encyclo­pédique. Si nous voulions la sonder en tous ses replis, nous y trouverions le rudiment et la mesure de la science universelle, toutes les règles et les principes capables de nous guider de notre naissance à notre mort et jusque dans l'au-delà du cycle nominal. — II n'y a rien de nouveau sous le soleil, disaient les anciens. Ils avaient raison, et la réminiscence plato­nicienne, n'est pas aussi sotte qu'on veut le laisser croire. Aucune idée, d'apparence moderne, ne nous est venue, sans avoir été triturée sous tous ses aspects dans le secret des temples de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce, dans les sanctuaires hypèthres des forêts hyperboréennes. Les découvertes les plus sensation­nelles, nonobstant l'orgueilleuse conviction de nos savants, étaient, sinon actualisées, du moins en incubation dans les principes de la science sacrée des périodes révolues ; c'est la queste de ces principes, souvent perdus, qui a mis nos intuitifs sur la voie des réalisations. Ceci n'est pas une simple gageure, il 97 suffit, d'ouvrir certains livres antiques, et d'étudier les monuments en ruines des 'civilisations disparues, pour en avoir la preuve. Mais nos hommes actuels considèrent ces vestiges vénérables et symboliques comme la vêture des superstitions, sans penser que la superstition est la survivance d'une coutume ou d'un rite dont la clef n'existe plus, Or, pour suivre et retrouver la filière complète il faudrait scruter et interpréter cent volumes abscons et disposer d'un temps dont la vie est avare. C'est pourquoi il faut nous contenter d'y jeter un coup d'œil, nous arrêter aux vérités primordiales et laisser dans l'ombre tout ce qui concerne les sciences expérimentales. Tout d'abord, en compulsant et rapprochant les textes, nous apercevons une vérité essentielle, basi­que : dans le Cosmos, il n'y a rien de surnaturel, l'ensemble des choses et des êtres dérivés se déve­loppent normalement dans le cadre de la nature. La tradition, en effet, à l'origine des cycles existen­tiels nous montre, sous une forme adaptée au génie des races, le geste créateur de Dieu, interne à sa pensée. Ce geste, avant son prolongement, émane d'abord les archétypes, les souches spécifiques, ipséités radicales, dont la conscience sans différen­ciation est, pour ainsi dire, collective ; c'est la nature naturante, active et passive à la fois, source de toutes les manifestations divines visibles ou invisibles. Sur ce thème idéal, l'extériorisation se greffe et la nature volitive; intellectuelle et psychique appa­raît ; elle est toute activité, et l'homme en est actuel­lement, dans notre sphère, le plus haut échelon. Corrélativement est engendrée la nature naturée, passive, carcasse et -soutien de l'univers. phéno­ménal. Nous voici donc en présence de trois plans, ou, plutôt, de trois mondes distincts : le monde des essences, celui des formes, celui de la cristallisation ou monde ' de l'individuation. Ces trois mondes forment un tout harmonieusement conjugué, à l'intérieur duquel les êtres et les phénomènes évo­luent et se déclenchent selon des lois connues ou inconnues, mais immuables, car elles sont la pure expression de la pensée divine, là norme de son activité. Elles agissent donc toujours dans le même sens et sans dérogation possible. Elles constituent le schéma intelligible de la création, s'appliquent, dans leur zone respective, à la volonté et à la liberté, à la raison et à l'intelligence, comme à la matière, organique ou non. Elles engendrent un déterminisme, abstrait, en quelque sorte, et transcendantal, au sein duquel la liberté absolue s'épanouit sans heurt et sans contradiction, car l'être conscient est totale­ment libre de ses comportements, à l'instar du passager sur le navire qui l'emporte d'escale en escale. Le déterminisme affecte l'être et la vie, le libre arbitre agit sur les modalités. Il y a donc deux séries phénoménales qui gravitent autour d'un axe commun, elles se mêlent et se séparent, se con­fondent et se distinguent, réagissent l'une sur l'autre, sans jamais se contredire ou se nier, toutes deux suivant les incidences de leur action réelle et nécessaire, idéale et contingente. En un mot, ce sont deux 98 parallèles qui se rencontreront et fusionneront dans l'harmonie de la gloire et de la béatitude divines. Mais l'homme voit tantôt l'une, tantôt l'autre des deux séries et, superficiel, ne sait plus s'il est libre ou déterminé, prédestiné ou condamné. La conséquence est celle indiquée tout à l'heure : l'évolution générale des êtres engendrés se déroule dans le plan préétabli de la création et ne peut être troublée, en apparence et pour nous seulement, que par le choix de certains moyens de réalisation, conçus et exécutés sur la trame de l'espace et du temps. Il n'y a point de miracles dans l'univers, et, pourtant, on parle avec raison du miracle. Celui-ci est un fait essentiellement humain ; il nous paraît surnaturel, parce qu'il exige la présence de condi­tions rarement actualisées et, de ce fait, indéfinies ou inconnues. Mais si la foule ignore, le thaumaturge sait et celui dont l'intuition est en1 contact direct avec l'universel. La résurrection d'un individu, par exemple, est aussi naturelle que sa mort, mais la première fait appel à la norme supérieure dont la loi naturelle qui régit la seconde est un corollaire ou un succédané. Qui voudra réfléchir, comprendra. Mettons-nous sur la voie sans nous occuper des matérialistes. L'âme humaine, dans sa subtilité, n'est pas proprement organique et, cependant, qui pourrait nier qu'elle ne vive ? Si elle vit, elle respire et se nourrit ; il existe donc un fluide plus ténu que l'atmosphère gazeuse de notre planète, dans lequel elle subsiste et, évolue. Ce fluide est le domaine naturel des faits et phénomènes réputés surnaturels. II en est de même pour l'esprit. Or, si nous rejetons le surnaturel, si nous considérons les trois mondes dont nous avons parlé, dans leur interpénétration réciproque, dans leur prolongement mutuel, nous arrivons au concept de l'unité cachée sous le voile de la diversité intellectuelle et sensible. Nous nous fixons ainsi dans la logique irréfutable de l'ontologie dont la règle est la réduction à l'unité. Employons ici la syllogistique d'Aristote, corro­borée par la maïeutique de Socrate : Le monde des idées et des essences, la nature natu-rante, est, certes, inintelligible en son principe et dans les qualités inhérentes à sa substance idéale, mais il tombe sous nos catégories à travers ses manifesta­tions extrinsèques, c'est-à-dire, dans les actualisa­tions dont il est la matrice. Ainsi, Dieu, en lui-même, est inconnaissable et nous le connaissons seulement dans la création, car tout effet suppose un rapport immédiat entre lui et sa cause. Or, tout rapport est intelligible puisque l'intellect est précisément la faculté de saisir les rapports. Si, donc, nous partons des effets pour arriver à une science a posteriori des causes et, de celles-ci, inférer la réalité de la cause des causes, nous pénétrons au sein de l'unité, sous les auspices de la tradition et, du même coup, nous sommes en possession du thème de nos origines ; tout repose en effet sur l'unité essentielle de l'être et des êtres. Alors comme nous l'avons dit déjà, il nous sera facile d'en déduire le thème correspondant de notre eschatologie et de nouer un lien infrangible 100 entre les deux. Le fil d'Ariane sera entre nos mains et nous ne pourrons plus errer dans le-labyrinthe des superstitions : Nobis, datum est nosse mysterium regni Dei. * * * De l'homme, individu et personne, c'est-à-dire du concret et du particulier, nous avons progressé vers le général et l'abstrait, vers l'universel, comme nous le pouvions pressentir il y a un instant. De la tradi­tion, en effet, on peut et l'on doit tout déduire, car elle contient en germe et en substance, la totalité des connaissances dont nous pouvons, à juste titre, nous enorgueillir. Nous y trouvons d'abord un enseignement doc­trinal : religion et gnose, philosophie et science. Une synthèse éthique, ensuite : morale individuelle et collective, une sociologie, raccourci constitutionnel pour les peuples et les races. Une esthétique enfin, car le culte de la beauté, c'est l'unité infusée dans la diversité des formes. Voyons, d'un regard, ces trois points de vue qui résument tout ce que nous pouvons comprendre, admirer et désirer, en un mot, aimer : le vrai, le beau et le bien. A la base de la doctrine traditionnelle se trouvent l'être et la vie, c'est-à-dire, l'essence universelle et l'existence dont toute la création est imprégnée. Mais une place spéciale est réservée à l'homme qui participe intégralement par sa conscience à ce principe suprême, sous le couvert de sa limite spatiale et temporelle, sous le rapport de sa relativité individuelle. Cette base nous introduit de pl4in pied dans la métaphysique, science de l'absolu, de l'être en soi, science qui met son sceau sur tous-les axio­mes et les théorèmes de la psychologie et de la théo-dicée, éclaire le fondement religieux inné en cha­cun de nous et détermine l'orientation de toutes les sciences spéculatives dont l'esprit doit se nourrir, sous peine de s'anémier. Et, c'est ici où les contempteurs s'insurgent, rejettent la métaphysique comme une science sans contenu accessible à leur intelli­gence amputée des apports spirituels. C'est ici, où ils nient la tradition, car pour eux : être, vie, essence sont des muscles et du sang, des résultantes de la matière ; la pensée, la somme des fonctions physio­logiques ; l'infini, l'absolu, l'esprit, des phantasmes sans consistance, extérieurs et adventices. Ils ne se sont jamais repliés sur eux-mêmes où ils auraient rencontré cette prétendue fantasmagorie, gravée par un ciseau magistral, puissance inhérente à leur conscience, levier des idées qui surgissent dans leur cerveau obscure. Mais passons, tout en notant une réflexion essentielle pour les esprits méditatifs : la métaphysique est la sagesse et l'épanouissement d'une culture, elle élève la pensée et, d'une certaine manière, la sanctifie ; elle met un frein aux instincts et aux passions, de la mesure et de la noblesse dans le comportement humain et, par là, se répercute dans l'éthique. La décadence d'une société naît le jour même où la métaphysique, reléguée sur le plan des chimères, cesse de présider à la formation des 103 consciences et des intellects, où ce soin est laissé à la' dissonance des opinions idéologiques et matéria­listes. Par la morale, la tradition nous guidé vers le per­fectionnement de l'individu, grâce à l'effort rationnel de la personnalité sur la matière et nous incite au respect des individus placés sur^ notre route. Elle nous dicte les moyens adéquats de mettre notre conduite en harmonie avec la doctrine métaphysique. Du reste, non contente de légiférer sur le particulier, elle se hausse au général et greffe sur la morale indi­viduelle un plan sociologique, source des constitu­tions, dans lequel la liberté principielle sera égale pour tous et qui dictera les principes directeurs dont l'application doit conduire les individus à leur fin respective dans la fraternité universelle, la justice et l'équité. Une société est une réunion d'individus groupés par les affinités raciales, géographiques, historiques, intellectuelles et morales ; c'est une communion dans un même idéal, consolidé matériel­lement par la communauté des intérêts. A première vue, déduction gratuite, l'histoire sem­ble attribuer à la tradition l'établissement des castes. Lisez Plutarque, historien à sa manière de la tra­dition hellénique, vous y verrez des philosophes comme Socrate, des orateurs comme Démosthène, des législateurs comme Lycurge et Solon, des guerriers comme Miltiade, sortir de leur studieuse retraite pour accomplir de grandes choses et rentrer dans "leur silence civique, leur mission terminée. Voilà la voie traditionnelle. La caste est le produit du népotisme et des égoïsmes de la consanguinité. La caste sacerdotale des religions primitives est une nécessité de la conservation intégrale et correcte des rites et des dogmes ; les dynasties étaient théo-cratiques et chaperonnées par le sacerdoce. La cor­ruption des principes a déclenché les privilèges et lés injustices. Telle est la vérité. Quant à la tradition,-malgré des interpoliations intéressées et relative­ment récentes, elle est l'expression de la justice. Elle tient compte de la faiblesse ou du génie des indi­vidus, elle est bâtie sur l'essence et ne commet pas d'abus, ne les entérine pas, elle éveille les hommes et se refuse à les mettre sous le boisseau. Par l'esthétique, nous apprenons à considérer les formes changeantes et périssables sous l'angle universel de l'éternité. Nous relions ainsi la beauté créée à la Beauté infinie, dans le sein de la vérité unique et de la suprême Bonté. Le Beau, n'est-ce pas la forme de Dieu, infusée dans la créature consciente par l'acte créateur ? La tradition le discerne et l'exalte ; elle donne le moyen, non seulement de le comprendre, la raison de l'admirer, mais encore de le réaliser dans les instincts policés, dans les passions clarifiées, dans les attitudes du corps et de l'intelligence, dans les désirs et les gestes de la volonté. Ainsi, la tradition ne laisse rien au hasard, c'est un phare placé à l'orée des civilisations pour nous montrer la droite voie. Recueillie pieusement dans les livres sacrés de tous les peuples, elle est toujours là, sous nos yeux, il suffit de la regarder en face pour saisir aussitôt son étonnante simplicité et sa véracité indubitable. Mais l'orgueil humain et la volonté de domination ont jeté un voile funèbre sur les textes. L'égoïsme, doublé d'une imagination déréglée et d'une intelligence pervertie, a progres­sivement inspiré aux rapaces des conceptions mor­bides et ravalé la pure doctrine à un particularisme éhonté au bénéfice d'un homme, d'un clan ovl d'une élite sans vergogne. Sur la liberté on a bâti l'escla­vage et le prolétariat ; on a noyé l'égalité sous le flot montant des privilèges et sur la fraternité universelle on a instauré, d'un côté et de l'autre, des compartiments sociaux, la lutte impie des classes et, cela, depuis des millénaires. Le résultat ? Nous le voyons aujourd'hui dans toute sa doulou­reuse ampleur. L'intelligence dévoyée est en régres­sion continue dans la masse populaire ; la raison aux abois n'enfante plus que sophismes ; les volontés détendues sont emportées dans tous les remous des opinions contradictoires ; les passions s'exas­pèrent, les instincts sont soigneusement cultivés jusqu'à l'hypertrophie et le monde tout entier est un champ de bataille. IX ESSAI CONSTRUCTIF Le désordre dont nous venons de retracer un simple linéament, est, comme tout le mal du reste, une désharmonie essentielle déclenchée -dans la création par le fait des hommes, insoucieux de conserver les principes révélés, ou redécouverts -par le génie et consignés dans la tradition. Pour le juguler et rétablir la consonance originelle nous avons, à maintes reprises déjà, préconisé le retour à la pureté primitive des enseignements ances-traux. Dans les concepts traditionnels et par leur application stricte à la conduite des individus, se trouve le seul remède efficace contre la décadence, morale et sociale, qui détruit les assises même des communautés humaines et dresse les citoyens les uns contre les autres. Sans ce retour brusqué à la vieille métaphysique, aujourd'hui corrompue quand elle n'est pas niée, la chute vers les abîmes de la barbarie et de l'animalité sera de plus en plus rapide et rien, bientôt, ne pourra plus la freiner. Il faut 107 balayer sans pitié, des intelligences et des volontés,l'idéologie matérialiste et positiviste, réduire àl'impuissance les agnosticismes et donner auxsceptiques un terrain «olidcpour asseoir leur croyanceretrouvée. Tous ces systèmes délétères^ empreintsde facilité, se sont installés trop longtemps dansnos écoles et dans nos mœurs ; ils ont engendré unecertaine paresse intellectuelle, répercutée peu à peudans l'effort des générations, instaurant un monismede bas.aloi, figé dans le sensible, dans l'immédiatde la sensation, en un mot dans l’appétitiion pas­sionnelle et sans aucune échappée vers l'avenirspirituel. II faut donner des .ailes ?aux générations qui viennent, les dégager du labyrinthe compliqué de la matière. Ce sera un rude travail, hérissé de difficultés et de longue haleine, car, imposer aux sociétés con­temporaines des doctrines venues des tréfonds tra­ditionnels, leur apparaîtra comme un soumet pour leurs théories orgueilleuses, appuyées sur la fausse idée d'un progrès indéfini et constant, réalisé en dehors de toutes les données historiques. Le passage de la spéculation à la pratique sera, sans aucun douté, plus douloureux encore, puisqu'il faudra, après avoir démontré l'inanité de certains buts désespérément poursuivis, détourner les hommes de l'impasse dans laquelle la civilisation moderne s'est fourvoyée. Essayons, cependant, de raisonner et de construire sur les thèmes spéculatifs jusqu'ici étudiés. L'homme repose sur un, triple plan : corps, âme et esprit. Pour réaliser l'idéal traditionnel,, jl faut donner satisfaction à chacune des parties constitu­tives, assurer le jeu harmonieux de l'ensemble, il faut, à travers le corps et l'âme, établir la pri­mauté de la personne spirituelle, dans la cohésion, parfaite de l'individu. A ce prix seulement, la* fin essentielle de l'humanité pourra être atteinte. Toute réalisation qui négligera un élément du problème ne peut être suivie, elle est entachée d'erreur et de partialité. Dans, tout composé, la première condition d'équi­libre, c'est l'harmonisation totale des parties. Celle-ci, sur le plan existentiel et vital, s'appelle le bien-être. Or, l'homme construit sur un ternaire effectif, est double seulement en son ipséité compo­site, car deux de ses éléments sont d'ordre matériel : le corps et l'âme, le troisième relevant du règne spirituel. Le bien-être doit donc être double lui aussi et il se . divise, en effet, en bien-être physique ou matériel et en bien-être hyperphysique ou spirituel, selon l'expression de Wronski. La coexistence de ces deux biens au sein d'un même individu, se conçoit sans effort. Donner au corps le confort nécessaire pour assurer le jeu normal de tous ses organes, puis, sur cette base solide, développer l'intelligence, la raison et la volonté, tel est le problème à résoudre, il n'offre aucune donnée contradictoire. La poursuite de ce double idéal dont les volets sont, pour ainsi dire, corrélatifs et s'unissent, voilà les buts positifs de l'humanité militante. - Malheureusement, les intérêts matériels sont par définition et destination, relatifs aux individus ; comme tels, ils s'opposent les uns aux autres, évo­luent sur le terrain du particularisme et le travail des législateurs se trouve singulièrement compliqué par la nécessité de les mettre en accord. C'est pourquoi les divers intérêts matériels doivent être pesés, mesurés et conjugués au sein d'une organi­sation adéquate dont le fondement est une justice, assez souple pour réserver la liberté, assez ferme pour éloigner les empiétements de l'égoïsme et de la force brutale. Voilà, en quelques mots, l'origine des états et des nations, la source première des principes constitutionnels, sociaux et juridiques, du pouvoir civil qui dispose de la contrainte pour établir l'équilibre et dont les assises et la juridiction seront examinées d'autre part. Les constitutions régissent le droit de chacun au bien-être physique et le limite dans les incidences des droits d'autrui. Quant aux intérêts immatériels, ils tombent sous le coup de la même loi, mais dans un angle différent. Ici, en effet, point n'est besoin d'une coercition matérielle, une règle morale suffit et cette règle, c'est l'éthique, c'est-à-dire la science des mœurs pures, des intentions droites, des croyan­ces libérales ; c'est l'Eglise universelle ou, plutôt, la religion dans son sens le plus large et le plus-complet. Tel est le but négatif sans lequel toute commu­nauté sociale est un leurre et sert de tremplin aux appétits des forts. Ainsi, pour réaliser la tradition dans la vie active de l'humanité, il faut mettre sous les yeux des peu­ples le but à atteindre et les contraindre par la persuasion et par une information. séculaire à le poursuivre jusqu'à l'obtention individuelle. La masse, spiritualisée en son for intérieur, donnera à la société tout son relief dans la paix extérieure, complément inévitable de la paix intérieure. Com­ment opérer ? En groupant tous les citoyens dans l'état idéal, gardien de la justice et de l'équité, dans une église, apôtre de la morale et de la religion universelle. Atteindrons-nous, par ce fait, la fin suprême énoncée par la tradition ? Nous serons seulement sur le sentier, car tous ces buts et ces organisations ne sont que des moyens, des instruments ou des voies d'accès. Tout ceci est conçu, construit et utilisé par notre raison humaine en vue de déve­lopper notre essor sous la coupole spatiale et tempo­relle avec un maximum d'efficacité ; la nécessité en est absolue dans notre stase actuelle, tous les organismes sociaux et religieux doivent en assurer le libre usage à chaque individu, sinon, ils manquent aux plus sacrés de leurs devoirs ; mais nous sommes loin encore de ce que nous pouvons légitimement 111 entrevoir. Si nous tendons notre effort vers ces buts divers, nous affermissons notre corps et nos sens, nous enrichissons notre intelligence, nous corro­borons notre volonté dans le bien relatif, nous vivons, en un mot, dans une noblesse qui a son prix. Or, ne le perdons pas de vue, notre stage humain est un point minuscule dans notre évolution totale. Nous avons, en effet, un but final qui, pour le moment, apparaît excentrique à notre individualité et, comme tel, est situé en dehors de nous. C'est à ce point suprême qu'il faut parvenir. Il ne suffit pas de dégrossir avec plus ou moins de bonheur, le bloc, grossier à l'origine, de notre individu, il faut sculpter la merveilleuse statue, cachée sous la gangue grani­tique et seule digne d'orner les parvis du .saint des saints. Dans le premier travail, la raison et le juge­ment sont compétents, ils remplacent le maillet et le ciseau du sculpteur. Pour le second, il faut d'autres outils et ceux-ci ne peuvent nous échoir sans une culture intensive de notre conscience véri­table. Notre raison nous maintient presque inexora­blement dans le champ de l'existence visible ; par notre conscience, au contraire, nous échappons à l'emprise matérielle et nous allons jusqu'au seuil de l'Absolu, nous dépassons notre réalité apparente pour nous placer au centre même de la réalité trans-cendantale, immanente à notre hypostase spirituelle, de l'existence transitoire nous passons à l'immor­talité. L'immortalité est le but final fixé à l'homme par toutes les Ecritures, il doit être recherché nonobs­tant toute considération extérieure, au péril de l'individu, car le Christ, Verbe auguste caché sous toutes les révélations, nous a légué cette parole pro­fonde : « Celui qui aime son âme la perdra ». C'est ' donc dans l'émancipation de la conscience en dehors du cycle matériel que réside le suprême enseigne­ment traditionnel ; il ressortit à l'Eglise, au minis­tère doctrinal et l'Etat n'a aucun pouvoir d'y jeter un regard, encore moins de le paralyser. Après ce que nous avons dit d'autre part, de la conscience, de son essence et de son rôle, nous ne voulons pas nous arrêter sur ce thème, nous en livrons le contenu à la sagacité des hommes de bonne volonté. Tous les penseurs, du reste, con­naissent la signification du mot conscience et savent par quels moyens ils doivent conquérir cette faculté maîtresse, la stabiliser et la magnifier. Ils savent encore, comment la conscience, éveillée sur le plan spirituel, les conduira en dehors du cercle instinctif et passionnel, plus haut que la région intellectuelle et leur permettra de réaliser toutes les potentialités encloses sous le vêtement individuel. Nous allons toutefois continuer notre examen et considérer les bases de l'éducation et de l'enseigne­ment traditionnels, le principe premier de l'huma­nisme philosophique et religieux, sans lequel aucun individu et surtout l'élite, où se recrutent les chefs, ne peuvent se flatter d'être dans la voie droite. Tout chef, en effet, qui ferait profession de mécon­naître ce problème et tracerait des actes sans en avoir constamment les données et la solution sous les yeux, faillirait à sa fonction et ne serait plus que l'homme de l'ignorance, du bon plaisir et de l'égoïsme. DROIT ET DEVOIR Tout à l'heure nous avons indiqué d'un trait, com­ment les constitutions entérinaient le droit des indi­vidus au bien-être et en réglaient l'épanouissement. Cette notion du droit est légitime, elle découle de l'essence même et de l'égalité principielle de chacune des cellules sociales. Mais elle est précaire, car elle peut être et elle a été, au cours des siècles, sans cesse remise en cause par le jeu des forces élémen­taires matérielles ou immatérielles qui se déchaînent sous les coups du destin, dans les péripéties de la lutte pour l'existence, forces qui sont souvent incar­nées en des hommes géniaux à leur façon, sembla­bles à des oiseaux de proie. Mais il est, dans le plus profond de la conscience humaine, une notion supérieure à celle du droit, c'est celle du devoir. Or, par une appréciation illo­gique et la transposition des valeurs, dans nos sociétés modernes, ce droit en est venu à primer le devoir, au moins dans les aspirations de la masse. X DROIT ET DEVOIR 115 C'est une aberration majeure. Sans doute, le droit et le devoir sont corrélatifs, ils s'engendrent mu­tuellement ; mais on peut les comparer, sur le ter­rain de la réalité, aux concepts métaphysiques de l'être et du non-être. De même que l'être est la raci­ne radicale d'une existence greffée sur le non-être, il en est ainsi du devoir vis-à-vis du droit. Le droit est relatif, donc négatif, en vertu de sa limite exté­rieure ; le droit est absolu, donc positif, car il n'a pas de limite dans le cadre de nos facultés réalisatrices. Le devoir est le pivot de toute société, le premier mot de l'humanisme qui, en passant par la longue filière des humanités, en devient le dernier. Comment cette notion s'est-elle éveillée dans la conscience humaine ? Penseurs, reportez-vous à l'aurore de votre formation spirituelle ! Lorsque vous avez voulu connaître la nature au sein de laquelle vous vous agitiez, vous vous êtes trouvés, de prime abord, tel un vermisseau en présence de l'infini. Mais vous aviez en vous l'entendement dominateur et la conscience en gestation et vous avez examiné la place et le rôle de ce vermisseau dans cette immensité, au milieu de ces forces d'appa­rence sans borne. Alors, trois questions ont fulguré au seuil de votre intelligence. Les voici : D'où vient l'homme ? Qu'est-ce que l'homme ? Où va l'homme ? D'où vient l'homme ? Mystère des origines. Si vous vous êtes arrêtés à l'acte générateur qui vous a donné votre corps et votre sensibilité, votre science est courte et vous ne savez rien. Vous pouvez tout au plus vous considérer comme un robot dont la spontanéité illusoire est un résultat mécanique des forces organisées de la matière. Vous êtes bien, pour votre raison, le roseau de Pascal et votre pensée va s'évanouir. Si vous avez sondé les arcanes traditionnels, un flot de lumière imma­culée vous a envahi. Vous savez que la nature malgré son aspect formidable et son éternité apparente, est un vassal, cabré parfois sous la main de son maître, un néant actualisé en présence de votre esprit. Vous savez que votre naissance à la chair est une porte obligatoire pour vous permettre de penser, de vouloir et d'agir, de prendre vos respon­sabilités. Vous savez que l'homme vient de Dieu par l'être vivant auquel il participe, avec toute sa conscience, dans toute son étendue. Ce que nous avons dit, ici et ailleurs, nous dispense d'insister sur un problème résolu, qu'aucune objection valable ne peut plus obscurer. Qu'est-ce que l'homme ? Mystère de la vie en ses incidences temporelles. Cette question est le prolé-gomène du « Gnothi Seauton » du père de la philo­sophie occidentale. Si l'homme vient de Dieu, la réponse pertinente est trouvée, il est un fils de Dieu, un dieu lui-même, un œlohim terrestre, un roi et il doit se conduire en roi, selon la norme spirituelle. Autant un roi, dans l'échelle sociale est supérieur à un esclave, au loqueteux parfois sans pensée ni réaction contre sa destinée, autant l'homme est 117 supérieur à la matière, aux éléments, aux animaux les mieux doués. A quoi doit-il sa supériorité ? A son organisme plus parfait, à sa sensibilité plus aiguë, à la manière dont il coordonne l'apport sen­soriel ? Non, mais à son esprit dont tout le res%e est un support momentané. L'homme est esprit, c'est le « Nous » de Platon ; il est pensée, c'est la « Noêsis » d'Aristote, il est unité dans sa diversité indivisible. Il est dans la nature et en dehors de la nature, il la surclasse d'infiniment plus haut que l'animal ne surclasse la plante et celle-ci le minéral. Entre les séries phénoménales il est un absolu et c'est lui qui donne un sens aux manifestations matérielles, qui synthétise dans l'unité de son entendement les lois inexorables du Cosmos et les élève jusqu'au seuil de la liberté. Mais l'homme n'est pas seulement pensée, il est aussi volonté. Or, le constructeur essentiel de l'hypostase n'est pas l'activité spontanée de la matière orga­nique, ni même celle de l'esprit, c'est l'effort volon­taire. La pensée pure, en effet, dans son essence immédiate est abstraite et spéculative, elle est comme indéterminée. La volonté, au .contraire, a traversé le stade de l'indéterminé, s'est illuminée dans ce passage, elle est devenue concrète, car elle ne peut avoir aucune réalité substantielle dans l'abstrait. L'homme est esprit parce qu'il est volonté et amour avant d'être science et gnose ; les secondes, du reste, reçoivent leur aiguillon et leur valeur des premières. L'homme est fils de Dieu et roi dans la nature parce qu'il peut vouloir, parce qu'il ne puisse pas son activité dans un pur mouvement mécanique, mais parce qu'il peut agir librement, avec toute sa conscience, opposer sa faiblesse à l'écrasement des forces .élémentaires et triompher de leur résistance. Où va l'homme ? Mystère de la mort et de la fin dernière. Tous les hommes le savent, nous allons à pas plus ou moins précipités vers la mort. Pour le matérialiste, la mort c'est la fin, la grande ténèbre de l'intégral néant ou plutôt, le creuset chaotique des affinités physiques où la matière, sans se lasser, prend de nouvelles formes sans aucun lien avec celles disparues, le lieu où la substance humaine tout entière deviendra le limon fécondant du renou­veau naturel, ou le sable stérile du désert sans verdu­re. Pour le dépositaire des traditions universelles la mort est autre chose. C'est un passage obscur et douloureux, peut-être, qui s'ouvre sur la lumière, l'utérus maternel.qui enfante à la vie purement spirituelle. C'est le rideau qui tombe sur la vision terrestre et la tragédie individuelle pour se lever sur la gloire hypostatique. Le « tout s'écoule (Panta Reî) » d'Heraclite, fondé sur le perpétuel devenir, prend, ici, un autre sens ; au lieu de s'accomplir selon la loi de la nature, il s'effectue' selon la norme divine. Il parcourt, en quelque sorte, le cycle hégélien sur les ailes de la pensée, il descend vers l'embouchure du fleuve vital, commune à tous les êtres créés, mais c'est pour retourner à sa source et s'y réinté­grer avec toutes les richesses et la puissance ramas­sées sur sa route. Ainsi, la vie concrète et individuelle 119 de l'homme n'a pas, comme on se plaît souvent à le dire, épuisé le devenir humain. Au contraire, elle le ' multiplie en intensité et l'exhausse vers une forme aussi concrète, mais plus noble, plus adéquate à l'essence de la conscience et plus véritablement réelle. — Car l'esprit, en tant qu'être, n'est pas une illusion, moins encore une abstraction, c'est l'affir­mation de la vie, illimitée dans son essence, mais actualisée et concrète, mais déterminée dans une ipséité toujours identique à elle-même ; quel que soit le phénoménisme dont elle est revêtue à un moment donné de l'espace et du temps. L'esprit est une plénitude et non une vacuité. C'est pourquoi, lorsque, développé à son paro­xysme en ses facultés principielles, il s'est épanoui dans une conscience, il ne peut régresser et retomber dans le devenir surbaissé des forces matérielles, il retourne à Dieu, l'Etre des êtres. Telles sont les questions surgies soudain devant les intellects méditatifs, quand la philosophie vient à eux ; telles sont les réponses à elles données par la doctrine traditionnelle. . Nous paraissons loin de nos concepts liminaires et nous sommes cependant au plus intime de leur substance. Transposons le problème sur un terrain d'aspect tout aussi théorique, mais dont les inci­dences pratiques vont nous être révélées au premier examen. Sur les questions primitives et primordiales, en effet, s'énoncent immédiatement des corollaires que nous allons envisager dans leur ordre ascendant, c'est-à-dire, selon la proximité de leur objet : Quelle attitude l'homme doit-il prendre lorsqu'il se considère en lui-même. Comment doit-il se com­porter avec son prochain ? Qu'est-ce que l'homme doit à Dieu son créateur et sa fin ? Or, la solution donnée à ces trois nouvelles ques­tions et les développements dont elles sont suscep­tibles, constituent la somme des connaissances humaines sur le plan du réel ; elles forment l'ossature de la philosophie et de la religion dans leurs trois moments essentiels : psychologie, sociologie et théodicée. D'un côté, constitution et nature de l'homme, de l'autre rapports entre les hommes, enfin, rapports entre l'individu, la collectivité humaine et le principe transcendant de la création. Il s'agit donc bien des origines de l'évolution et de la fin de notre espèce, qui doivent s'inférer, se conduire et s'atteindre selon les normes promulguées par la tradition, sous peine de manquer le but. Cette science éminente, cette gnose prend l'hom­me, non pas dans son individualité, sous le masque sériel qui se distingue par la matière, mais dans son entité elle-même, dans sa constitution totale, corps, âme et esprit. Elle suit pas à pas les actions et réactions des trois éléments et les porte à leur plus haut degré d'ascèse par une éducation systématique et progressive, elle réalise dans l'individu l'hypostase 121 de la conscience. C'est comme nous l'avons dit déjà, après le dégrossissement du marbre grossier, la taille du moellon parfait qui trouvera sa place dans le temple social et dans le temple de Dieu. Elle transforme l'individu et le projette dans la société, face à face avec les nécessités engendrées par la famille, la nation et la race, pour opérer dans la foule la même transmutation et conduire l'hu­manité à la grande lumière, source et aboutissement du cycle vital. C'est là où la notion du devoir apparaît, c'est le premier moment de l'humanisme et son fondement irrécusable. Si l'homme est cons­truit comme la tradition nous l'enseigne, s'il est un esprit avant d’être un corps physique et périssable, il est le plus noble et lé plus complet des êtres de la création de nous connus. Il doit, par conséquent, et c'est une obligation absolue, s'élever au-dessus du déterminisme animal, au-dessus des instincts, des passions, non pas les détruire, mais les rendre serfs de la volonté du bien, son apanage spécifique. Il doit tisser autour de sa personne et de son individu une tunique de noblesse digne de son origine et de sa fin. Il doit porter à son côté le glaive de la pensée, ce glaive très pur, jamais souillé dans les guerres fratricides. Son attitude, ses paroles, ses désirs et ses actes doiyent viser plus haut que les compétitions intéressées, que la dépravation sociale a semé sur sa route II doit extraire ses facultés des scories de la médiocrité, les mettre en valeur jusqu'à la limite de leur capacité. Il doit pouvoir prononcer, à chaque minute de son existence transitoire, non pas la parole désabusée du poète latin : « Video mdiora, proboque détériora sequor », mais le verbe de la sérénité consciente de sa gnose : « nil humanum a me alienum puto », ce verbe dont la foule est ignorante par la faute, peut-être consentie, des corps enseignants. En un mot, il doit respecter son essence et la magnifier, dans la mesure de ses moyens et de son temps, l'élargir jusqu'aux confins de l'éternel. Il doit être un homme dans le sens pres­tigieux du vocable, l'homme de la vérité, de la beauté et du bien, l'homme de la mesure, du discer­nement et de la bonne volonté, l'homme-esprit dont parlent les gloses des Ecritures Sacrées. Nous avons trouvé, sans doute, en ces considéra­tions la racine profonde de l'idée du devoir, elle fait partie intégrante de l'entité humaine, elle est la lumière qui s'irradie des multiples facettes du symbolique diamant spirituel. Sur cette racine pousse et verdoie la végétation touffue des devoirs concrets, car ceux-ci croissent en fonction directe de notre ascèse, alors que nos droits semblent lui être inversement proportionnels. Ce respect de nous-même et de notre volonté de culture, nous la reporterons sur autrui, nous en ferons le cadre de nos rapports sociaux.' Chaque individu de notre entourage dissimule, une hypos-tase identique à la nôtre, il convient, de toute évi­dence, de lui manifester les égards dont la nécessité, en ce qui nous concerne, n'est pas douteuse ; il faut lui donner, dans la communauté, une place en 123 accord avec la hauteur de sa nature, avec sa dignité de fils de Dieu. Aucun joug arbitraire ne doit peser sur lui, en dehors des devoirs dont réassume la réciprocité en vertu de son rang dans la hiérarchie des intelligences et des cœurs. C'est l'amour fraternel, engendré par l'égalité basique dés libres entités, à laquelle tous les hommes, au même titre et dans la même mesure, participent. L'instinct de la conser­vation doit céder le pas au dévouement et au sacri­fice, l'égoïsme faire place à la charité, la haine et l'envie, la vengeance à la justice, à la miséricorde, à la bonté ; l'indifférence glacée ou l'orgueilleux mépris doivent se résoudre en condescendance et en sollicitude. Arrière les tyrannies, les persécutions, les vexations, anathème sur la lutte des classes et la raison du plus fort. L'homme, quelles que soient son éducation, son instruction et son ascèse, sous tous les cieux et dans tous les temps, est un esprit susceptible d'une grandeur- incommensurable et d'Un destin glorieux. Pour lui le respect, pour lui la douceur et tous les moyens de parvenir à sa fin dans la sérénité matérielle et spirituelle, pour lui 1 amour. Mais cet amour est d'un genre particulier ; il ne faut pas aimer les hommes dans leur corps et leur âme, ce qui du reste, n'est pas inopportun dans le cas d'espèce et constitue l'un des côtés du charme de l'amitié ; il faut les aimer dans leur esprit qui renferme la faculté béatifiante. Le bonheur, en effet, est la fin de l'esprit et les hommes sacrifient tout au bonheur éventuel car ils ne sauraient vivre dans la douleur et la privation continues. L'amour du prochain n'est donc pas de complaire aux pas­sions, aux vices et aux caprices des individus. C'est de les éclairer sur la voie du bonheur et de les contraindre à emprunter la droite route, par la douceur, l'aménité et la persuasion. C'est un amour de mansuétude et de consolation, mais aussi un amour fort et inflexible, « quem diligit Dominus mstiqat ! » dit l'Ecriture, Dieu châtie parfois celui qu'il aime. Si nous voulons accomplir notre devoir, nous aimerons notre prochain comme nous-mêmes, c'est-à-dire en vue de son bonheur et aussi du nôtre, car nous ne serons jamais heureux dans l'égoïsme et la carence plus ou moins totale de ceux qui nous entourent, nous sommes liés invinciblement à eux par la solidarité spirituelle. Que devons-nous à Dieu ? Nous touchons ici à la Sainte coupole qui tamise la lumière dans le cœur des hommes. Nos devoirs envers Dieu sont primor­diaux et sacrés entre tous, car ils résument et contiennent tous les autres. En présence de Dieu, nous devons nous efforcer de connaître pour mieux rendre grâce, nous devons : confiance absolue, adora­tion et amour. Trois liens subtils nous unissent .à lui : la foi, l'espérance et la charité qui, dans leur essence triple d'apparence, sont une seule et même chose dont l'amour est la synthèse ignée. L'amour est tout, il sent, il croit, il espère ; il est humble car il mendie la réciprocité en une prière muette ou exprimée, il est grand et fort, car il s'attache, vit et se multiplie par son étreinte, il est immense et résorbe tout autre sentiment dans son exclusivité, lorsqu'il s'adresse à Dieu l'Infini. Nous devons aimer Dieu, non pas parce qu'il nous a créés et nous soutient au-dessus des abîmes du non-être, non pas parce qu'il nous a donné la terre et les biens matériels, la liberté et l'intelligence, mais parce qu'il est la vérité et la beauté, parce qu'il est le bien suprême et par consé­quent, le bonheur. Quel homme voudrait vivre dans la misère endé­mique et l'esclavage sans issue ? Nul, selon le sens commun. Tous préféreraient le néant, la destruction intégrale de leur personnalité. Nous aimons donc le bonheur plus que nous-mêmes et comme Dieu est le bonheur, tout s'explique et s'illumine dans la vie humaine. C'est pourquoi, du reste, le Christ a placé, au seuil de l'ascèse spirituelle, cette maxime, qui est toute la loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu plus que toi-même et ton prochain comme toi-même, pour l'amour de Dieu. » Ce principe fonda­mental doit être inscrit dans toutes les consciences et respecté à tous les degrés de l'échelle sociale. Le législateur, représentant de l'autorité, le chef, repré­sentant du pouvoir, l'élite, émanation delà culture, et les gens du commun doivent en être imprégnés. Sans lui, il n'y a pas d'humanisme, ni d'humanités possibles. Celui qui le méprisera et le foulera aux pieds, si grand soit-il en ce monde, aux yeux de la foule ébahie, sera cloué, comme impie et inhumain, au pilori de la vie éternelle. XI AUTORITE ET POUVOIR Nous venons de parler du législateur et du chef, de l'élite et de la foule. Ce sont là, en un panorama simplifié, les molécules organiques communautaires. Mais la société se complique par le fait social en lui-même. A la base se trouve la famille, puis les groupements civils et corporatifs, réunions d'affi­nités purement affectives ou d'intérêts matériels, cimentées par le sang et la solidarité artisanale, intellectuelle ou moral& ; au-dessus, s'épanouit l'état qui apparaît comme la synthèse d'une volonté nationale, la somme des intérêts particuliers con­fondus et primés dans l'intérêt général. L'état sem­ble, en quelque sorte et de prime abord, la substance de la nation et, comme tel, c'est une individualité collective. De ce que nous allons dire, nous déduirons, peut-être et à notre gré, en quoi réside la person­nalité de l'état qui n'est ni une synthèse ni une somme, mais un principe animateur, vital, spirituel qui surclasse les individus et les groupements parce 127 qu'il est universel. Comme individualité, l'état est en relation avec les collectivités analogues dont le rôle est de centraliser les intérêts historiques, géo­graphiques et autres des diverses nations qui s'éta­lent sur la surface de notre globe. Entre ces divers organismes, la gamme des devoirs — des droits par répercussion —• est identique à celle qui relie les individus à leurs semblables, mais cette gamme est tonalisée à une octave supérieure par le potentiel collectif. Le respect de ces droits et l'accomplissement mutuel de ces devoirs devraient maintenir un équilibre stable entre les peuples et engendrer la paix perpétuelle, si les états, guidés par l'égoïsme national, néfaste et redoutable entre tous parce qu'il s'appuie sur la force des armes, ne se conduisaient comme de simples particuliers. Le composé-état est semblable au composé hu­main. Il possède un esprit, l'autorité ; une âme, le pouvoir ; un corps, la masse des citoyens. L'autorité comme l'esprit, est une, le pouvoir et la masse se diversifient comme le corps et l'âme. L'autorité est une, c'est la sagesse et, émanation immédiate, la loi ; le pouvoir est multiple par ses fonctions et ses aspects, il réside dans le chef et les collaborateurs choisis par lui, sous l'influx d'une libre sélection ignorante de la médiocrité ; le peuple, lui aussi est évidemment pluralité et agrégat, il est constitué par l'élite, âme à sa manière, et par la foule, corps précieux et sensible, dont tous les membres sont appelés, suivant la norme de l'effort, commune à tous, à participer aux devoirs de l'élite et, par réper­cussion, à la responsabilité du chef. Celui-ci, en effet, ne doit pas être un autocrate, ni le cerveau d'une oligarchie, il doit tenir compte, à chaque instant, de la somme des libres volontés dont il est le recteur et l'incarnation visible. * * * Nous avons déterminé plus haut les devoirs et cor­rélativement les droits de chaque cellule du corps social ; nous examinerons exclusivement, ici, l'auto­rité et le pouvoir. L'autorité, avons-nous dit, une dans son essence, est, par elle-même, le législateur né de toute société humaine. Mais, comme un Verbe, elle a deux faces et, par là, émane le pouvoir de ses multiples facettes. D'un côté, elle engendre le pouvoir doctrinal auquel sont attribués l'enseignement et l'éducation, c'est-à-dire, la science, la morale et la religion, pouvoir revêtu de la quasi paternité, de la diffusion et de la protection du bien-être hyperphysique. De l'autre, elle engendre le pouvoir exécutif également triple d'aspect : économique pour la création et la réparti­tion du bien-être matériel, politique, civil et mili­taire, pour appliquer la loi selon la doctrine, régir et défendre le patrimoine traditionnel, judiciaire pour sanctionner, avec la verge de l'équité, à lui confiée, les manquements relevés à la charge des individus et des agents du pouvoir ; ce dernier 129 réprime pour améliorer, sinon les coupables, du moins la foule, il défend la société contre les cellules rebelles, matérielles ou animiques. Ainsi, la tradition s'inspire toujours de la loi du ternaire, solution de toutes les antinomies humaines : pouvoir, triple partout en vue de l'action efficace ; une seule autorité qui conçoit, dirige et légifère, qui informe le tout, parce qu'elle est l'expression du passé en marche vers l'avenir. Le pouvoir, au con­traire, exerce son activité dans l'aménagement du présent, en corrélation avec le passé, en fonction de l'avenir. Mais ces notions, peut-être, sont encore obscures dans l'esprit de beaucoup, nous allons essayer de les mieux préciser. * * * Le concept d'autorité est subtil et ne peut s'établir avec netteté sans une analyse profonde. Il est donc bien souvent au-dessus de l'intelligence moyenne des masses. Celui de pouvoir est, au contraire, plus grossier ; il repose sur une chose tangible, la force dans l'action. Le pouvoir est, en quelque sorte, visible et l'autorité, invisible par son intériorité à la conscience, paraît être une émanation ou, plutôt, une manifestation du pouvoir. L'inverse seul est véridique. Le pouvoir, en effet, est le moyen employé par l'autorité pour se révéler et réaliser sa fin, car elle est un potentiel dont l'actualisation réclame un instrument intellectuel, doublé d'un appareil physique, pour, passer de l'invisible au visible. Si nous examinons attentivement la notion de pouvoir, nous arriverons donc, par l'élimination des éléments matériels, au concept d'autorité et nous opérerons la discrimination nécessaire. Le mot pouvoir vient du radical « Pot », évocateur de l'idée de puissance, c'est-à-dire de possibilité effective et du verbe être (esse en latin), qui implique la réalisation de la possibilité. Mais la réalisation ne s'effectue point par la simple propension du possible à l'existence ; il faut mettre en jeu une force distincte, avoir recours à un aiguillon excitateur du germe, pour le féconder et permettre ainsi son épa­nouissement à l'extérieur de lui-même. Le possible est un néant actuel, une pure virtualité, un œuf stérile, un potentiel négatif, il n'a pas la vie et doit la recevoir pour s'actualiser. L'aiguillon, le germe fécondant, c'est l'autorité. C'est pourquoi le mot autorité peut se dériver du latin «augeo» (auctum, au supin), parce qu'elle augmente le possible de toute sa positivité, parce qu'elle lui surajoute la vie. L'au­torité est créatrice et le pouvoir n'est rien, s'il n'est informé par l'autorité. Partant, on, peut aisément concevoir comment le pouvoir et l'autorité doivent être répartis sur des têtes distinctes, comment l'au­torité doit être indépendante du pouvoir, pour éviter, à celle-ci d'appliquer ses décrets et, à celui-là, d'établir les lois qu'il doit faire respecter. Le pouvoir est le bras séculier, il repose sur la force. Or, cette dernière est une raison qui se passe de raisonnement. L'autorité est donc la raison qui justifie la force, 131 dans les limites de l'équité dont elle ne doit jamais s'écarter. Des conclusions s'ensuivent, les voici : l'autorité vient d'en haut, car elle constitue l'action même de la Sagesse ; les hommes ne peuvent s'y élever sans une ascèse longue et rigoureuse, dont bien peu à l'heure actuelle sont capables. Elle émane le pouvoir ou, plutôt, la virtualité active et actualisée du pouvoir. Celui-ci, en effet, par la nécessité où il se trouve d'agir au sein du peuple au nom de l'autorité doit être accepté par le peuple en la personne de ses agents, comme il doit être consacré, à l'autre bout de l'horizon, par l'autorité. Il émane donc aussi d'en bas pour sa partie négative. Le pouvoir est le lieu mitoyen dans lequel s'élabore la société, le lieu où le père et la mère de l'homme universel opèrent leur copulation effective et féconde, le lieu où s'en­gendre et se consolide la civilisation. Dans et par le pouvoir, le peuple, ce plasma social par excellence, perd son inertie, prend conscience de sa vitalité et s'oriente vers les sommets. Dans et par le pouvoir, l'autorité compénètre le peuple, le dirige, le trans­forme et le rend digne de sa mission humaine. De là, nous pouvons inférer la qualité essentielle du pou­voir et de l'autorité. L'autorité semble rigide, dans son souci constant de se tenir au-dessus des contin­gences ; mais, en fait, par la nécessité d'accueillir tous les facteurs constitutifs de l'équité, elle est infiniment souple. Le pouvoir agit en sens inverse ; il doit être souple pour s'adapter aux circonstances de lieu, de temps et à l'évolution des diverses couches sociales ; il est rigide, au contraire, dans l'application de la justice distributive, car la loi est égale pour tous, dans la mesure du rôle dévolu à chaque unité de la Nation. L'autorité, en effet, détermine le devoir et le pouvoir contrôle l'exercice du droit. . De ces considérations d'ordre spéculatif, d'autres résultent d'ordre pratique. Il est facile de les con­crétiser et de les réaliser, si la bonne volonté s'ins­talle dans tous les esprits, si l'égoïsme avec tous les appétits qu'il déchaîne est réfréné par la saine doctrine. Il faut se concerter, dans les rangs de l'élite, et remettre l'autorité à la Sagesse, le pouvoir, en ses diverses branches, à la force disciplinée, mûrie, illuminée, le travail effectif de la termitière aux jeunes, respectueux, souples, ardents, et la coor­dination harmonieuse de la société, de l'état, de tous les états, sera un fait accompli. Inutile d'agiter, ici, comme un épouvantail, le spectre de la géronto­cratie. Le sage, malgré le poids des ans, n'est pas, n'a jamais été, un impuissant, une intelligence sur le déclin ; il n'est pas davantage le « laudator temporis acti » apologiste d'un passé révolu, uniquement occupé à freiner la marche à l'étoile. Sa volonté est intacte, comme sa raison, son entendement et son imagination créatrice ont toute leur vigueur et sont élargis par l’expérience ; le devenir humain, pour lui, est un flambeau, mais il a passé le stade de la chimère, merveilleux et enviable apanage de la jeunesse. A lui l'autorité et la législation. L'homme mûr, sélectionné par l'ascèse progressive, tient les rênes du pouvoir dans la droite voie de la fin sociale, en vue de la fin suprême, et le jeune homme dans son enthousiasme, ses élans spontanés, est l'ouvrier de la nouvelle Jérusalem. Tous alors, grandis par le devoir librement accepté, affermis dans leurs droits, marcheront la main dans la main, cœur à cœur, vers le grand œuvre de la civilisation réelle. XII CONTRASTES ET CONSONANCES ANTINOMIES ET SOLUTIONS II n'en est pas ainsi à l'heure actuelle et depuis des lustres. Pour ne pas avoir assis son instruction et son éducation sur le pilotis traditionnel, l'individu est un déraciné, l'hypostase humaine est isolée, anémiée, sans attache avec le monde spirituel et divin. Comme le géant Antée perdait sa force en rompant le contact avec sa mère Ghoea, l'esprit perd sa puissance d'avoir renié la tradition millé­naire de l'espèce. L'homme possède bien toujours sa libre volonté et son entendement, mais s'il les détourne de leur fin dernière, de la conquête de la vérité et du bien, il les affaiblit et, en même, temps, libère les forces matérielles et immatérielles aveugles qui ruinent ses concepts et les constructions doulou­reusement édifiées par ses soins. Il en fut, dans le cours des âges, toujours ainsi. La naissance, l'apogée et la décadence des empires les mieux établis, se consolident ou se précipitent par l'acceptation, le 135 plafonnement ou le rejet des notions tradition­nelles. L'histoire de l'humanité est un perpétuelconstat de l'équilibre ou du bouleversement desvolontés et des intelligences, de l'écrasement descivilisations par la lutte acharnée de la matière etdes forces de dispersion contre la puissance unitivede l'esprit, d'un prétendu modernisme contre la radio­-activité des idées originelles. : Dans les périodes troublées, où la matière l'em­porte, où les appétits sont déchaînés et les pas­sions maîtresses, la bête humaine reparaît, la bête des forêts quaternaires. L'homme, avec la férocité de l'égoïste instinct de la conservation et de la convoitise, sue l'angoisse et son intelligence l'erreur. Il ignore les deux préceptes harmoniques de la philosophie occidentale : le « Gnthi Seauton » de Socrate et le « Meden agan » des précurseurs hellènes. Il ne se connaît plus en raison de sa rupture avec le passé, 'îl n'a plus la mesure intérieure, rien de trop, ni dans un sens ni dans l'autre et se rue vers les extrémités du mal. Il s'ignore et il erre dans le dédale de sa pensée, comme un animal en face de l'insondable ; il n'a plus de mesure pour freiner ses actes et la guerre se déclenche avec son cortège de douleurs et de ruines, les générations tombent comme les épis sous la faux du moissonneur. - L'excès du mal ramène alors les intellects suffi­samment compréhensifs, dans la droite voie de l'an-, tique sagesse, pour un temps inappréciable, mais sous l'influx des fausses positivités matérielles, la ronde infernale bientôt recommence,' parce que les corps enseignants se retirent en dehors du mi­nistère de l'Eglise, parce que les hommes d'état, par ignorance ou veulerie, par un arrivisme morbide, n'ont pas le courage de museler les instincts et les accompagnent sur la voie involutive, parce que la justice est boiteuse et sourde aux instances de la stricte équité, parce que la science n'a plus de base spirituelle, parce que la 'mesure, peu à peu, se règle sur l'étalon passionnel, parce que, enfin, l'universel est ravalé au particularisme étatiste et individuel. Dans ce cercle vicieux, indéfiniment poursuivi, car les hommes, même les mieux intentionnés, apportent toujours la même volonté de scepticisme et de des­truction, médusés par l'idée d'un progrès sans base et faussé en son concept, dans ce cercle vicieux, l'histoire en est l'illustration impartiale, les révolu­tions renaissent inlassablement, inutiles et souvent sanglantes. Il est impossible, en effet, d'opérer une révolution, sans opérer simultanément une rénovation ou, pour mieux dire, une réformation totale des individus. Cette réformation ne doit- pas être seulement constitutionnelle — la constitution est une façade — elle doit être morale et religieuse pour être profonde et sociale. Elle doit atteindre, non seulement l'état et ses multiples rouages, mais la nation, c'est-à-dire l'élite et la foule. Elle doit engendrer une ambiance nouvelle et saine ; or, celle-ci ne peut être déterminée sans un retour aux principes de l'éternelle équité 137 dont la révélation intuitive nous est venue par l'in­termédiaire des génies, créateurs de la société humaine. Elle sera caduque si la Sagesse et l'autorité selon la parole platonicienne, ne sont pas réunies dans la même main ; si tous les pouvoirs de l'état ne sont pas les serviteurs fidèles de l'autorité et de l'idée rectrice de la Sagesse ; si l'élite et le peuple ne sont pas saturés jusqu'à l'information définitive par la conscience d'une fin située au delà des inté­rêts matériels, fin qui ne consiste pas uniquement dans la vitalité et la grandeur de l'état et de la patrie, mais dans une conviction du salut dont la force sociale, la pure moralité et la religion sont les adjuvants indispensables. Mais jusqu'à maintenant, les révolutions se sont trompées et sont allées à l'encontre de la rectitude. D’un côté, sans tenir compte de l'autorité, on a déifié le pouvoir, on a remis entre ses mains la liberté, la conscience et la volonté de toutes les cellules sociales et catalogué les individus comme des pions interchangeables sur un échiquier, comme un cheptel humain et l'on a dénommé démocratie, ce régime profondément esclavagiste ; c'est tout au plus une oligarchie à peine déguisée. D'autre part, on a magnifié l'individu, l'enserrant d'un système législatif assez lâche pour laisser les instincts la bride sur le cou, et ce fut la démagogie et l'anar­chie ; souvent aussi, la réforme a été faite au béné­fice d'un clan ou d'un parti et le népotisme a sévi. Ainsi, toujours, au flanc de la société, s'est cramponné le fantôme du despotisme et du bon plaisir, d'autant plus redoutable et funeste qu'il est partagé entre les membres d'une tribu plus nombreuse. Or, l'état idéal, le régime constitutionnel adéquat à l'essence de l'espèce humaine sont ceux qui peuvent manifester la liberté absolue et le jeu intégral des consciences individuelles dans le cadre des libertés et des consciences circonvoisines. Cet instant su­prême de l'évolution sociale ne peut être obtenu sans l'union quasi hypostatique de la trilogie : au­torité, pouvoir et peuple. Ces trois entités, de fait interpénétrables et synthétisées dans la nation, communient dans les mêmes droits essentiels, en des devoirs réciproques, différenciés par le degré de l'échelle sociale où chacun est établi. Droits et. devoirs sont régis par un rythme de contraintes harmoniques librement accepté et suivi, eu égard au tout, rythme qui consacre l'immanence du monde divin au sein du monde matériel et politique. * * * L'homme libéré de la tradition, conçoit, certes, le monde divin comme intelligible, mais il le voit surtout comme une impossible superfétation, comme une transmutation abusive et sans fondement des données expérimentales, donc irrationnelle. L'intel­ligence traditionnaliste, au contraire, le considère dans le plan du réel, mais au delà, malgré son imma- 139 nence, du monde extérieur et sensoriel, d'où un dualisme apparent. L'Eglise, par l'intermédiaire de la religion, subs­titue à cette dualité de façade, non pas une identité à la manière hégélienne, mais une interpénétration ou, plutôt, cette immanence dont nous avons parlé, qui fait, de l'un, un support physique, de l'autre, un esprit animateur, une forme substantielle. Pourquoi cette contradiction toujours renouvelée parmi les élites et la foule ? L'homme a poussé sur une souche divine et-les hommes l'ont oublié et le nient encore désespérément. La plupart ont rejeté la philosophie grecque et Platon, les Alexandrins et Plotin, la scholastique et St Thomas ; pour eux, le « Cara deum Soboles » de Virgile est une élucubra-tion poétique ; pour eux l'évangile du Christ est un mythe analogue à ceux d'Hésiode. C'est pourquoi ils s'ignorent et se couchent dans le lit de Procuste de la matière pour être amputés de toute la hauteur de leur esprit immortel. * * * L'homme s'ignore-t-il réellement ? La science et la philosophie modernes protestent avec énergie. Mais, voyez plutôt autour de vous. Dans la masse des individus comme dans les universités, la psycho­logie est purement physiologique et toute mécaniste; la métaphysique est une fumée pestilentielle, Kant lui-même, le génial fossoyeur de l'objectivité concep- tuelle, est moqué et la théodicée est passée sous silence. On laisse de côté les rouages éthiques, esthé­tiques, religieux et ceux-ci jamais entretenus sont devenus inutilisables entre les mains de l'immense majorité de nos contemporains. On étudie bien le drame objectif de la civilisation, mais le drame subjectif de l'existence individuelle est méconnu comme le point précis où les deux devraient se choquer, se confondre et se synthétiser. On ne montre point aux hommes comment ils devraient créer la vie sociale au lieu de la subir ; on les-aiguille vers la facilité. Aussi, nés dans un cadre millénaire dont l'apparence est encore robuste, malgré d'innom­brables replâtrages, ils vivent comme leurs ancêtres» comme leurs voisins, sans se soucier de participer à la puissance créatrice dont le monde, en nous et par nous, attend une information nouvelle et sans cesse plus complète. La vie et la mort s'interpénètrent et s'engendrent mutuellement ; la paix et la guerre sont des modalités d'un même effort, tantôt destruc­teur, tantôt constructif ; le moi et le non-moi, c'est-à-dire le Même et l'Autre sont identiques sous des aspects différents. Le Même est le passé conso­lidé dans le présent, l'Autre c'est le futur ou le devenir, dont l'attraction est impitoyable, mais bénéfique ou terrifiante selon le cas. Toutes ces choses volontairement oubliées ou ignorées sont 1» source de notre carence dans la lutte entreprise pour la possession de notre fin dernière. 141 L'homme actuel, lorsque le malheur ou le déséqui­libre le met en présence de son moi, a peur, car il se trouve devant un inconnu. Il n'a plus rien pour s'ap­puyer il est seul dans les ténèbres substituées à la lumière. Emporté alors par son imagination, il peuple sa solitude de toutes les apparences fantô-males du délire, et son soliloque reste sans écho, car il n'a point atteint l'esseulement métaphysique, où l'être épouse la résonance universelle. Il a le vertige aussitôt qu'il n'est plus, physique­ment ou moralement au milieu de la société, car il se trouve en présence du vide, d'un abîme dénué de points de repère. En cet abîme grouille un étrange amalgame, secoué par un vortex hallucinant : la vie et la mort y sont unies par une indissoluble étreinte, sans jamais se lasser elles échangent leur masque et donnent ainsi l'impression du néant. Le moi seul et la conscience actualisée pourraient combler ce vide immense. Mais l'homme éloigné de son moi par son instruction et son éducation défici­taires est attiré par le vide de son être et s'écroule dans la désespérance. Le désir de la vie lui-même est comme annihilé. L'homme a peur de son moi parce qu'il ignore son propre mystère. Sa conscience est trop vague, trop dispersée, trop exclusivement extérieure ; il ne la situe pas, en dehors de la douleur ou du plaisir attachés à son corps physique ou à ses cogitations superficielles. Pourtant, il veut vivre sans cesser d'être ce qu'il est. Vivre c'est préparer le futur et s'engager dans la voie du devenir ; être, c'est con­server intact l'équilibre du moi, fait d'un passé hypostasié dans le présent. L'antinomie entre ces deux aspects humains semble irréductible, car le devenir nous arrache au passé, car la vie est instable et oscille sans répit entre l'être et le néant. La solu­tion intervient par les notions du Même et de l'Autre dont nous avons parlé, racines radicales de l'homo duplex, de l'homme double. Mais cette duplicité douloureuse pour le moi qui s'ignore, reconstitue une unité réelle dans l'épanouissement du moi conscient, unité manifestée par l'effort stabilisateur de l'être, axé sur le passé et procréateur de la vie en marche vers l'avenir. L'effort va du Même à l'Autre, il semble anéantir l'être ; mais le restitue immédiate­ment sous une forme nouvelle et plus pleine, parce qu'elle devient le présent à chaque minute de son évolution, parce que, si le Même fait place à l'Autre, celui-ci se superpose au premier, le revêt d'une potentialité génératrice du mouvement vital. La conscience de ce passage toujours en voie de réalisation, constitue l'identité du moi positif, et, par elle, l'homme prend possession du temps intérieur, partie humanisée et intégrante de l'éternité. Elle engendre aussi l'activité extérieure, succédané de l'activité interne qui provoque l'oubli de l'indi­vidualité égoïste et peut faire de l'homme un agent de la civilisation dans le temps historique, dans le devenir périlleux de l'espèce. Dans les deux cas, en effet, l'homme mélange l'éternité au temps, il s'in- 143 corpore en quelque sorte dans le tout social et humain, c'est-à-dire dans l'ambiance générale, reflet des lois principielles de la création. Il peut aussi œuvrer, avec une efficacité complète, dans le cadre du devenir universel, par la connaissance plus ou moins parfaite de son moi, dont tous les ressorts s'éche­lonnent entre l'être et la vie. Ne nous laissons donc pas subjuguer et surtout divertir par le monde extérieur. Replions-nous sur nous-mêmes, non pas pour nous absorber dans notre égoïsme, mais pour procéder à une auto­fécondation de notre personnalité, faire jaillir de notre être la vie latente dont il est la matrice et, par conséquent, animer, en les exprimant dans notre forme propre, les rapports nécessaires de notre pensée avec le monde extérieur fuyant et lointain. Notre esprit, alors, sera présent à lui-même et toute soli­tude, toute angoisse seront effacées, car nous aurons créé une unité vivante dans le domaine de la dis­persion et de l'incertitude. C'est par l'intérieur que nous résorberons progressivement notre stérilité et entrerons en possession de la puissance spirituelle. Par là seulement la restitution des valeurs réelles sera un fait accompli et la révolution par surcroît. Toutes ces antinomies, tous ces contrastes et leurs solutions traditionnelles constituent le mystère du devenir, le mystère de l'existence et de la vie. Incompréhensible pour beaucoup, ce mystère doit être connu, accepté et vécu par tous dans l'élan de tous les cœurs et de toutes les volontés, il doit être le pivot des consciences. Si la foi au devenir immortel manque aux individus et à la nation, ils n'ont rien à "espérer. La vie strictement limitée à l'existence terrestre, nous fixe irrémédiablement dans un effroyable déterminisme, c'est le plus implacable des « ananké ». A quoi bon l'effort vers l'abstraction, la douleur des ascèses ? A quoi bon la philosophie, la morale située plus haut que la crainte et l'utilita­risme ? A quoi bon la religion avec sa Charité et toutes les vertus qui ne sont pas une politique raisonnée de l'instinct et des appétits ? Le saint est un malade, le héros une dupe, le croyant un insensé. L'orgueil racial aboutit à une putréfaction et le désir de la pérennité spécifique est une vaine logomachie. Petit amas de chair et d'os, animé par un peu de sang, est-ce bien la peine de te dresser face à la nature pour la dompter, la conquérir et la léguer à des fils qui, comme toi, vont sombrer bientôt 145 dans le néant, bientôt, longtemps avant la mort de la taupinière sur laquelle tu te débats. Je t'en­tends, l'histoire, dis-tu, gardera le souvenir et la trace de mon courage, de mes vertus, de mon abné­gation. Quelle rhétorique fumeuse embrume ton cerveau ? Regarde, si tu l'oses, as-tu vu souvent des exemples porter leur fruit en dehors de la foi ? Pauvre humain vagabond, aussitôt mort que né, malgré la plénitude dont tu prétends tisser ton exis­tence, souviens-toi d'une chose qui s'accorde à la tradition : l'idéal ne monte pas de la pestilence où tu rêves de t'engloutir, l'idéal vient d'en haut, iï vient de l'esprit et par conséquent du devoir. Mais au-dessus du devoir, il y a encore le dévouement et le sacrifice, notions inintelligibles si la mort est la fin de tout. Accepte ton devoir en vue de ta fin spirituelle et tu seras noble ; dévoue-toi pour ta patrie ou pour une sainte cause, tu seras grand déjà ; sacrifie-toi, tel un nouveau Christ, pour que la communauté humaine atteigne, sa perfection suprême et tu verras l'idéal jaillir des profondeurs de l'éter­nité, car le sacrifice est rédempteur, non seulement pour toi, mais, par réversibilité pour les autres. Mais la mort n'est pas une fin, c'est un entr'acte. Celui qui répéterait, sur son lit de douleurs, la phrase peut-être apocryphe prêtée à un imperator romain : « Comaedia acta est », se tromperait lamen­tablement. La mort a trois visages. Elle est la Moïre aux os cliquetants, au rictus décharné de la danse macabre, la hideuse sorcière rencontrée par Hercule, lorsqu'il va réclamer l'âme d'Alceste morte. Cette mort-là est un corps inorganique, sans âme et sans pensée, qui frappe au gré d'une invincible impulsion, comme l'aveugle destin, et sans sourire. Elle est la Parque noble et belle, mais implacable et froide comme une statue de marbre, comme une colonne funéraire. En elle, cependant, on sent déjà un ferment d'amour glacé qui ressemble vaguement à la miséricorde. C'est là, peut-être, la vision de Socrate lorsqu'il buvait la ciguë. Elle est enfin, la sororale déesse ou l'ange lumineux, qui cueillent, d'une main presque divine la fleur de l'œuvre réalisée par le saint, le martyr, le héros ou le simple croyant, par l'homme sacrificiel, et la portent devant eux pour éclairer la voie de la béatitude. Ainsi, selon la tradition, tout est construit sur le rythme ternaire et c'est par là que se résolvent tous les contrastes, toutes les antinomies, le dualisme indigent et le monisme surbaissé de la matière. Tout, dans le Cosmos, reproduit la norme, matrice de la tradition. La matière impondérable en ces trois fluides : lumière, chaleur, électricité. La matière pesante en ces trois règnes : minéral, végétal, animal. L'homme en ces trois plans : corps, âme, esprit. La vie en ses trois moments essentiels : sensation, pas­sion, idée. La pensée : sujet, objet, rapport harmo- 147 nique entre les deux. L'art, cette création humaine par excellence, qui reproduit la forme pour exprimer l'âme et manifester l'esprit d'une manière presque tangible. La science, qui est expérience, intellection et raisonnement, pour gravir avec l'entendement et l'intuition les hauteurs du génie. Dieu, enfin, dont la suréminente unité se résoud en Trinité : le Vrai, le Beau, le Bien, circonscrit par l'amour. Mais tous ces ternaires, comme la suite indéfinie des nombres, se réduisent à l'unité vivante et interne, à la base principielle d'où tout s'écoule, où tout revient, pour se confirmer et s'accomplir sur le thème essentiel : être, esprit, vie — volonté, liberté, conscience. La méconnaissance de ces vérités, la lutte engagée contre elles par les intellects ivres d'indépendance et surtout d'ignorance et de mépris des réalités spiri­tuelles ont donné naissance à toutes les hérésies intellectuelles, religieuses et sociales, à des erreurs, plus graves que le crime crapuleux, génératrices des catastrophes qui nous secoue depuis des siècles. Elles sont à la source des persécutions, des tyrannies, des guerres, des crimes de lèse-humanité. Elles ont créé de toutes pièces les féodalités et les oligarchies oppressives, les luttes partisanes, le capitalisme de proie, grâce auquel le veau d'or reçoit toutes les adorations et fait du monde une emporocratie dont les bénéfices vont à quelques-uns pour leur per­mettre d'écraser de leur luxe et de leur satiété la misère des îlotes grégaires. Elles ont précipité la coupole et sapé les fondements du temple social, en favorisant la ruée des égoïsmes et des appétits individuels ou nationaux. Nous l'avons dit à maintes reprises, on ne saurait jamais assez le répéter, pour abolir cette carence spirituelle endémique, sur laquelle les hommes sont ballottés comme sur une mer démontée, il faut revenir à l'enseignement traditionnel qui ne connaît ni les antinomies ni les contrastes insolubles, mais seule­ment les consonances, et l'harmonie. Il faut en extraire les règles strictes susceptibles d'éclairer les individus et les états, les lois intangibles de l'hu­manité. Si les docteurs et les chefs, les gouvernements et les constitutions ne quittent pas les sentiers des vaniteuses idiosyncrasies d'auteur, les voies du matérialisme politique alimentaire, la société de­viendra une jungle où la force, définitivement, pri­mera le droit, le fait du prince sera la seule justice, où la miséricorde et le pardon céderont le pas à la haine, à la vengeance, à la dureté du cœur, prolégo­mènes des revendications inexpiables ; où l'égoïsme, enfin, à tous les étages sociaux, subjuguera la charité et la fraternité humaine. S'ils suivent, au contraire, les données traditionnelles, ils assureront la continuité de l'inspiration dans l'histoire du monde, c'est-à-dire, dans la vie individuelle, morale, religieuse et sociale. Car l'évolution se fait toujours vers un même but : l'épanouissement de l'esprit en ses qualités suréminentes ; car l'involution, à laquelle nous sommes livrés depuis trop longtemps, tend à synthétiser la vie dans la matière .et le bien-être physique, ces supports incertains de la véritable eschatologie humaine. DIABASE La doctrine enclose en ces pages est bien l'expression de la tradition universelle, il suffit d'ouvrir les archives de l'humanité pour en être con­vaincu. C'est la doctrine chrétienne, et nous écrivons ce mot sans crainte d'être démenti, car le Christ dans la nouvelle alliance, n'est pas venu manifester une nouvelle loi, mais accomplir l'ancienne et la purifier des apports adventices et souvent erronés, accumu­lés par les hommes sur la face de la vérité. Elle est catholique dans toute la généralité du terme : nous la retrouvons partout, voilée ou explicite. En voulez-vous un exemple ? Méditez sur la légende du dragon chinois, si représentative de l'évolution spirituelle. Vous avez d'abord, le dragon caché, puis, successivement, le" dragon dans la rizière, le dragon visible, le dragon bondissant, le dragon volant et le dragon planant, prêt à dispa­raître dans l'au-delà du temps. C'est le poisson qui conquiert des ailes pour s'élancer dans le ciel sa fin dernière et le ciel, chez les Chinois, c'est Dieu lui-même. DIABASE 151 Mais, n'avons-nous pas aussi plus près de nous, aux portes de l'Occident, les taureaux ailés d'Assour, c'est-à-dire la puissance unie à la subtilité, la force matérielle gouvernée par l'essor des aigles de la pensée ? N'avons-nous pas le sphinx énigmatique de la terre égyptienne ? Et, chez nous, les Celtes et les Kymris, sur notre sol occitan ? Nous avons les triades bardiques qui reflètent le ternaire cosmi­que et humain avec une miraculeuse intensité, car l'âme celte toute occidentale, est l'image la plus proche de l'âme universelle. En chacun des textes légués par les druides, nous rencontrons la foi, l'amour du bien et le courage joints à la liberté et à la lumière spirituelle infusée dans les âmes par le breuvage divin de Gwyon qui fait les hommes immortels et conscients. Toute la tradition, de l'est au couchant, du septen­trion au midi, a greffé sur le cycle humain, l'im­mense espoir d'un devenir noble et sublime. Les cogitations matérialistes, les négations forcenées des positivistes, l'aphasie paresseuse du sceptique pâ­lissent et s'effritent devant les clartés éternelles de ce pôle radiant. Fixons nos yeux sur lui, accueillons sa lumière et, des tréfonds de l'histoire, la foi, l'espé­rance et l'amour viendront jusqu'à nous ; les incer­titudes et le doute, si chers aux radoteurs des fausses philosophies, n'auront plus aucune prise sur nos intelligences. Les hommes d'état y trouveront la norme du gouvernement, les tenants du pouvoir, le phare de la justice distributive, l'élite, la nourri- ture de sa pensée, le peuple, la foi en un destin qu'il pourra forger de ses propres mains au lieu de le subir. Sans aucun doute, les paroles ici consignées, ne sont qu'un reflet imprécis de la profondeur des traditions. Mais le vrai, le beau et le bien, dans leur ultime retraite, sont si lointains de notre individu­alité, prisonnière du monde extérieur, que tout autre enchaînement des idées n'eut guère atténué la dis­tance. Car cette distance est intérieure et ne peut se résorber d'une manière sensible, sans un effort personnel, sans l'effort douloureux vers les abnéga­tions et les renoncements aux puissances instinc­tives, sans un déchirement intime des enveloppes matérielles, d'où sortira le moi divin de l'homme. Vous souvient-il d'avoir parfois contemplé, dans un musée, un tronçon de statue antique ou le profil d'un vase grec ? Ce n'est rien, ou presque, une simple ligne qui circonscrit un horizon infime, mais va s'élargissant jusqu'à l'immensité. C'est la ligne même, le canon de la beauté. Si ces paroles, dans leur médiocrité, leur indigence congénitales, furent impuissantes à vous donner la beauté, elles ont du moins essayé de vous faire entrevoir la ligne qui vous permettra, peut-être, de l'embrasser un jour. Or, par la possession de la beauté, ce premier cycle de l'humanisme, vous parviendrez au cycle de la charité où croissent le désir sacrificiel, l'hé­roïsme et la sainteté, pronaos lui-même du cycle 'de la grâce divine, et de la lumière incréée, dans lequel s'épousent la béatitude et la gloire. Ainsi, par le Golgotha de l'ascèse, vous aurez transgressé le plan physique où le matérialisme veut vous claustrer, pour conquérir le ciel humain dont le Christ, en corroborant la tradition, vous a montré la voie. TABLE DES MATIÈRES Avant- Propos..................................................................................... 5 Préface........................................................................................ 9 I. — La Tradition Universelle ...................................... 31 II. — Vrai Visage et Miroir déformant ...................... 35 III. — L'Homme............................................................................. 43 IV. — L'Esprit....................................................................... ___ 51 V. — La Personne et l'Individu................................ 67 VI. — MÉTEMPSYCOSE..................................................... 75 VII. — Premières Conséquences.................................................... 85 VIII. — Progression.................................................................. 95 IX. — ESSAI CONSTRUCTIF................................................ 105 X. — Droit et Devor............................................................. 113 XI. — Autorité et Pouvoir................................................... 125 XII. — Contrastes et Consonances. — Antinomies et Solutions .................................... ........................ 133 Diabase.............................................................................................. 149

C. CHEVILLON - ET VERBUM CARO FACTUM EST

BIBLIOTHEQUE DES ANNALES INITIATIQUES CONSTANT CHEVILLON ET VERBUM CARO FACTUM EST LYON Paul DERAIN 81, rue Bossuet ET VERBUM CARO FACTUM EST I IN PRINCIPIO ERAT VERBUM (Au commencement (ou dans le Principe) était le Verbe) Dans le principe était le(Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et Dieu était le Verbe. Ce texte, sybillin pour la majorité des hommes, est placé au seuil de l'évangile Johannique pour nous introduire, non pas dans le "commencement", - il n'y a pas de commencement pour le Verbe de Dieu,- mais dans le principe même, dans la racine de l'essence divine. Au sein de son éternité, sans origine, sans succession ni fin, Dieu se manifeste à lui-même par son Verbe, par la Parole, «Sojtirtfc Moïse, au désert d'Horeb, entendit l'écho affaibli par l'écoulement temporel:"Je^uis celui qui suis". La Parole, c'est Dieu lui-même, car, en son retentissement éternel, il prend pos session de sa Superconscience. Ici, l'orateur et la Parole sont une seule et même chose et d'eux consubstantiels dans l'U­nité -t7r'anscendante, procèdent immédiatement et sans solution de continuité, la Lumière et l'Amour: la lumière de l'entendement divin et l'amour de Dieu pour sa propre essence. Ainsi, avant le temps, avant l'espace, qui sont un commence­ment, avant la divisibilité indéfinie des Univers, avant la contingence des innombrables séries phénoménales, fulgure la Tri-Unité hypostatique. Si nous voulons saisir, dans la mesure de notre limite hu­maine, le rôle transcendantal du centre divin, du Dieu-Verbe, de celui que nous appelons le Fils, parce qu'il est la substan­ce de la substance du Père, il nous faut partir de beaucoup plus bas/ét nous considérer nous-mêmes, en notre for intérieur et dans nos oeuvres. Tout, en nous, est à l'image de Dieu. L'homme aussi a donc un verbe, une parole; il se profère lui-même, comme Dieu, pour affirmer son ipséité et pour se révéler à ses semblables. Mais son verbe n'est pas créateur à l'instar du Verbe divin, il est simplement évocateur de concepts, d'idées et de relations d'images, en même temps que l'expression d'une forme contingente, éphémère dans toute la partie de sa réalité tangible. Le verbe humain se manifeste par des paroles animées d'une vitalité toute relative; elles empruntent, au départ, la vie personnelle de l'orateur pour revêtir, à l'arrivée, celle de l'auditeur. Elles ne sont donc pas unes dans la totalité de leur résonnance, puisqu'elles s'épanouissent dans la dispersion et la multiplicité des possibles interprétations. Les paroles humaines sont des vibrations spatiales et tempo­relles, elles constituent les idiomes et les langues, facteurs d'unité souvent passagère- ou d'opposition irréductible, chan­geants et perfectibles selon le rythme progressif ou rétrograde des civilisations. Elles se traduisent par des mots dont les radi­caux diffèrent suivant le génie des peuples, mais sont tous, en dernière analyse, semblables dans leur formation, leur usage et leur fin. Ainsi les langues humaines, dans leur diversité apparen­te, décèlent l'unité du règne nominal; leur sonorité particulière ne vaut que pour l'ignorance; les mots sous tous les cieux et toutes les latitudes, sont identiques. Or, parmi les vocables usités, un seul donne un sens, une ossature, en bref, une vie au phonétisme: c'est le verbe, parce qu'il représente l'état ou l'action. Et c'est par ce mot que la parole humaine est l'image lointaine de la Parole Divine. Entre l'une et l'autre parole, un abîme est ouvert et subsis­tera éternellement. Autant l'une est variable, autant l'autre est immuable; autant celle-ci est factice, autant celle-là est vivante. Le Verbe de Dieu comporte une seule expression: "Sum", - je suis-et ce terme contient toute la foi, toute l'espérance et toute la charité, toute la substance de l'Etre vivant, de l'Etre "a se" et nécessaire. L'homme, au contraire, possède dans son langage un grand nombre de verbes, rendus nécessaires par la multiplicité des actions et des états successifs, dont sa nature contingente, vouée au perpétuel devenir, est le siège. Ils peuvent, il est vrai, se réduire tous à l'unité, car chacun d'eux est composé du Verbe divin, fondamental, "être" et d'un attribut symbole de la diversité, puisque, chez l'homme, l'attribut est indépendant de l'essence et porte, sans plus, la marque de ses aspirations vers l'Absolu, par la voie de la durée et de l'écoulement. Après ces considérations, pouvons-nous mieux comprendre le texte surhumain de l'apôtre inspiré et pénétrer plus profondément dans l'essence du Verbe divin? Peut-être, car nous avons mainte­nant des repères pour nos comparaisons, un critérium intime de nos divergences irréductibles et de nos similitudes relatives. Dieu, c'est l'Etre et c'est la Vie, mais ces deux vocables sont, en eux-mêmes, inintelligibles; ils restent à la limite de la conscience, soutenue cependant par leur essence inconnue,sans qu'elle puisse les embrasser de son étreinte. Rebelles à toute définition et, par conséquent, à toute analyse, ils font l'objet d'une espèce de sensation indéfinie et obscure; il faut projeter sur eux une lumière, à la fois intérieure et extérieure, pour leur conférer un relief approximatif et leur véritable réalité. En Dieu, comme en nous, ce phénomène, - au sens étymologique et métaphysique du terme, - n'implique aucun doute. Pour saisir leur portée, il faut nécessairement les oppaser à ce qu'ils ne sont pas. Le contraire de l'Etre, c'est le néant (non-ens); le contraire de la Vie, cette puissance du mouvement, c'est l'immo­bilité de la mort. Si Dieu était resté dans son être muet et sa vie irrévélée, il serait éternellement demeuré le "parabrahm" en sommeil de l'Inde védique. Or, Dieu est acte pur, en lui rien de semblable ne se peut concevoir. Tout est en Lui, non seulement en puissance, mais actualisé, bien que manifesté, seulement, au gré de sa libre décision. C'est pourquoi, dans son essence éternelle, Dieu, avant toute autre manifestation, a prononcé le "Je suis" par lequel il s'est affirmé à lui-même. Il s'est affirmé; à l'idée d'Etre, dont il était l'unique réceptacle, il a opposé l'idée du non-être, immanente elle aussi à la plénitude de son entendement; à la Vie il