1/06/2016

Les Rois Mages représentent devant l’Incarnation, notre pauvreté




« L'adoration des Mages signifie l'abdication des ésotérismes devant l'incarnation de la Vérité » 
J. PELADAN : L’Occultisme contemporain                

Matthieu rend compte de la présence de Mages venus d’Orient adorer le Sauveur, ces hommes dépositaires des sciences de leur temps n’ignorent point qu’il s’agit de Jésus, Vrai Homme et Vrai Dieu.

Péladan n’a pas manqué de rappeler: « L'adoration des Mages signifie l'abdication des ésotérismes devant l'incarnation de la Vérité » (1). Les Mages déposent  l’or, l’encens la myrrhe  aux pieds du Christ Jésus, et  Irénée de Lyon en donne pour sens :  «  la myrrhe signifiait que c'était lui qui, pour notre race humaine mortelle, mourrait et serait enseveli; l'or, qu'il était le Roi dont le règne n'aurait pas de fin Luc 1,33; l'encens, enfin, qu'il était le Dieu qui venait de se faire connaître en Judée Ps 76,2, et de se manifester à ceux quine le cherchaient point Is 65,1; Rm 10,20 (Irénée, Contre les Hérésies Liv.3 ch.9,2. »(2).

Les Mages se détournent de leur ancienne croyance, par ce qu’ils reconnaissent en Jésus l’enfant divin, ils Lui offrent, conformément aux pratiques rituelles de l’ancienne Egypte, l’or qui est la représentation de la chair imputrescible du corps d’éternité des dieux, symbole de la vie éternelle ; la myrrhe,  substance servant tout à la fois de base pour l’embaumement, symbole de la victoire sur la mort, qui servait  aussi à oindre les statues divines ; l’encens permettant, d’apaiser les dieux mais aussi d’entrer en communication avec le divin, symbole de la transcendance. Rejetant alors toutes leurs anciennes croyances, les Mages s’en retournent par un autre chemin et  le sens de  cet autre chemin n’est-il pas  celui de Notre Seigneur disant : «  Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » (Jn XIV, 6). Maxime de Turin, en son Homélie sur l’Epiphanie expose que les Mages «  ne vivant plus dans la même religion, ils abordèrent un autre chemin de retour et une autre manière de vivre. Car, avant de voir le Christ, l’étoile avait conduit les mages comme des homes religieux venant pour un hommage ; mais une fois qu’ils eurent vu le Seigneur et cru en Lui, la foi les ramena à leur patrie comme des adeptes du Christ. » (3).

Grégoire le Grand en sa 10° Homélie prononcée le 6 janvier 591, souligne l’importance de cet autre chemin : « 7. Les mages nous donnent encore une leçon très importante en revenant dans leur pays par un autre chemin. En effet, ce qu’ils font sur l’avertissement qu’ils ont reçu nous indique ce que nous devons faire. Notre pays, c’est le paradis, et une fois que nous connaissons Jésus, il nous est interdit d’y retourner par le chemin que nous avons suivi en venant. Car nous nous sommes éloignés de notre pays par l’orgueil, la désobéissance, la poursuite des biens visibles et l’avidité à goûter les nourritures défendues. Mais pour y revenir, il faut les larmes, l’obéissance, le mépris des biens visibles et la maîtrise des appétits de la chair. C’est donc bien par un autre chemin que nous retournons dans notre pays, puisque nous étant éloignés des joies du paradis par les plaisirs, nous y sommes ramenés par les lamentations. » (4)

Grégoire le Grand introduit ce rapport symbolique entre cette autre route prise par les Mages qui se sont dépouillés en offrant tous leurs trésors au Vrai Dieu et Vrai Homme et notre devoir de retrouver le chemin du ciel. : Les Mages abdiquent leurs anciennes croyances en reconnaissant l’Incarnation de Dieu, par la Nouvelle Alliance, il nous revient, à l’instar de ces témoins, de revenir à Dieu.

Le do ut des : « je donne afin que tu donnes » des anciennes croyances est remplacé par le don total, absolu qui est l’acte d’Amour entraînant
La pauvreté conçue comme un engagement – le refus du monde matériel pour le paradis – ce qui n’était pas dans les croyances de l’Egypte ancienne où seul le prêtre initié, le pharaon, étaient les seuls garants de l’ordre universel. Avec l’offrande des Mages à l’enfant Jésus, tout homme devient acteur œuvrant pour le rétablissement du monde d’avant la Chute.

Les trois tentatives de tentation de Jésus au Désert  exorcisent nos chutes successives par le refus du Fils de l’Homme à succomber  en une actualisation alors éternelle, à ces dernières : ce sera la première défaite de Satan.
-         A la manducation de l’Arbre comme expression de la vie humaine voulant être indépendante de  la vie Divine, le Christ répond : « L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.” ( Mt. IV,4)
-         A l’idée de l’homme pensant pouvoir soumettre la Grâce selon ses désirs, accéder au ciel par la futilité d’une tour, expression d’une voie d’orgueil, le Christ répond : « Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.” (Mt. IV, 7)
-         Au constat que la Chute de l’homme entraîna le monde sinon une grande partie de la Création à être provisoirement sous la dépendance de Satan, expression de  l’illusion  Faustienne, le Christ répond : “Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.”  (Mt. IV, 10)

Si la pauvreté matérielle ne permet pas la présence de l’orgueil, la désobéissance, la poursuite des biens visibles et l’avidité à goûter les nourritures défendues, comment répondre à cette interrogation formulée dans la mystique juive : «  Or, comme les péchés sont plus graves chez les riches à cause de leur orgueil qui fait défaut aux pauvres, où est  [9a] la justice de Dieu qui fait mourir de faim les pauvres et laisse vivre  les riches, afin qu’ils continuent à pécher ? » (5)

A la question posée par le Zohar, le Judaïsme répond par la Tsédaka qui est le Devoir de Charité, le Christianisme par la Communion des Saints vivifiée par la Charité.

Comment acquérir le ciel qu’évoque Grégoire le Grand ? A cette question posée par l’homme courant après le Christ pour obtenir une réponse,  “Jésus, l'ayant regardé, l'aima, et lui dit: Il te manque une chose; va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis moi. Mais, affligé de cette parole, cet homme s'en alla tout triste; car il avait de grands biens.” (Mc, X, 21,22)

Il conviendrait de parvenir à cette pauvreté, qui n’est pas obligatoirement matérielle, mais peut relever de l’ordre spirituel : “ Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux!” ( Mt. V,3)

Clément d’Alexandrie introduira dans l’Eglise ancienne, la problématique de la richesse et de la pauvreté par son homélie Quel riche peut être sauvé (6),  la fortune n'est pas un obstacle au salut si l'on voit dans son possesseur un simple usufruitier (7). De plus, si l'on en fait un sage emploi, elle est un bien pour le pauvre et même pour le riche. Cette Homélie est importante, Eusèbe l’évoque en ces termes : « Quant à Clément, il indique également ce temps et il ajoute un récit très nécessaire à ceux qui aiment entendre des choses belles et profitables, dans son ouvrage intitulé : Quel riche est sauvé Prenez cette histoire et lisez-la donc telle qu'il l'a écrite » (8)

Quelle est cette pauvreté que manifestent les Mages repartant sans aucun bien terrestre, cette pauvreté liée à une richesse devenue partage, don envers le prochain, mais non abandon de ce qui fut reçu (Mt. XXV , 14-31), richesse et pauvreté s’entrecroisent telle la Lumière et la Ténèbre, le jeune homme riche n’avait pas répondu à l’appel de Son Maître, ce que firent les Apôtres tels Pierre et André qui, parce qu’il étaient bien moins riches matériellement, Le suivirent.

Jean-Pierre BONNEROT

Article paru dans la revue »VIRGO FIDELIS » N° 211, Décembre 2006 consacré à la pauvreté.


1       J. PELADAN : L'occultisme  contemporain, nlle .Ed, in : Œuvres choisies, Les Formes du Secret Ed, 1979, page 69

2  Irénée, Contre les Hérésies Liv.3 ch.9,2., nombreuses éd.
3 Maxime de Turin : Homélie sur l’Epiphanie (Homélie 21) PL., 57, pp, 256-270, in : Le Mystère de Noël, Coll. Lettres Chrétiennes, Grasset Ed, 1963, page 229.

4 Grégoire le Grand : Homélie 10 Prononcée devant le peuple dans la basilique de saint Pierre, apôtre, le jour de l’Epiphanie ; texte emprunté au site : www.jesusmarie.com

5 Zohar, III, 8b, 9a, trad Jean de Pauly, Maisonneuve et Larose Ed, tome V, page 24

6 Clément d’Alexandrie : Quel riche peut être sauvé ? PG. 9, pp 603-651, trad. in : Riches et pauvres dans l’Eglise ancienne, Coll. Lettres Chrétiennes, Grasset Ed, 1962, pages 24-55

7  En complément, il sera intéressant, de lire la contribution d’Emile SZLECHTER sur Le prêt dans l’Ancien Testament et dans les codes mésopotamiens d’avant Hammourabi, in Revue d’histoire et e philosophie religieuse, N°1, 1955, pages 16-25

(8) Eusèbe de Césarée : Histoire ecclésiastique, III, 23

11/01/2015

Le site livres-mystiques.com revient sur la toile




Quel heureux événement et avec des ajouts, ce site fort de plus de 50.000 pages avait disparu de la toile  depuis un certain temps, et ma surprise fut grande de constater qu’il était à nouveau accessible.

Je crois inutile de dire son contenu, il propose une riche documentation en des domaines très variés, parfois particuliers en ce qu’ils n’auraient pas tous leur place sur un site classiquement chrétien.

Je vous souhaite  de faire d’heureuses découvertes :


JPB

10/17/2015

De l’oeuvrier à l’ouvrier.





La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Charles Baudelaire, Correspondances.

« Une civilisation se transforme lorsque le travail devient tout à coup une valeur. »
André Malraux.


Afin de mieux saisir...

Officiellement, la maçonnerie spéculative, telle que le plus grand l’appréhende aujourd’hui, naît le 24 juin 1717 par la création de la grande Loge de Londres(fig.2). Cet acte fondateur qui voit le regroupement de quatre loges déjà constituées est considéré de façon commune d’une maçonnerie ayant désormais pour objet la recherche intellectuelle, par opposition à la maçonnerie opérative, confrérie d’artisans soucieux de préserver leurs droits et de protéger leurs secrets de métier.
Les premières traces de groupements d’ouvriers, pour ce qui en est vérifiable, dateraient de l’Antiquité, on retrouve des corporations d’artisans en Egypte, sous la XIIe dynastie (v. 2200 av. JC), en Israël, lors de la construction du temple par le roi salomon, en Italie au VIIIe siècle avant notre ère (fig. 3).
Toute construction monumentale implique en effet une organisation hiérarchisée des différents corps de métiers sous la forme de confrérie ou de collèges.
Entre le VIIIe et le XIe siècle apparaissent sous nos contrées les premières solidarités de métiers et par là l’ébauche des premières corporations, les lois de Charlemagne protègent les travailleurs, leur garantissant un juste salaire, les confréries religieuses créent une entraide grâce aux dons et aux cotisations de leurs membres. En 1082 Guillaume de Normandie installe les premiers tailleurs de pierre au Mont-Saint-Michel (fig. 4), il y fonde une école de taille de pierre placée sous la direction des moines de Cluny.
Au XIIe et au XIIIe siècle naissent et se développent les corporations des villes et le compagnonnage (fig. 5).

Ces corporations du bâtiment de par la nature de leurs travaux touchaient à l'espace, au poids, à la mesure, au nombre et à la géométrie. A l'époque médiévale, ces éléments étaient l'apanage le plus souvent de certains ordres religieux et de personnes que nous qualifierons de "connaissants". Ainsi donc, la Franc-Maçonnerie fut, dès son origine, un art procédant de la connaissance ou de la « gnose »... Dieu étant le Grand Architecte de l'Univers, toute architecture en découle et tout architecte ou constructeur ou oeuvrier n'en sont que des exécutants du plan Universel (fig. 6)...
Nous avons dit Franc-Maçon. Le terme « Franc » se réfère aux privilèges de franchise dont bénéficiaient certaines abbayes de droits seigneuriaux, échappant ainsi aux contraintes. Cette « Franchise » à l'époque médiévale, fut, entre autre, l'apanage de la fraternité du « Saint devoir de Dieu », placé sous l’autorité des Templiers dont la protection était universelle et conférait partout la « liberté de passer »...

C’est donc ainsi durant le Moyen Âge, dès le XIème siècle que ces organisations (guildes, confréries) vont connaître leur âge d’or. Il semble que les premiers compagnons se soient formés au début du XIIe autour des cathédrales en construction, entre les artisans et les familares (laïcs travaillant avec les moines) ayant quitté les monastères, ils se regroupent par métier et se dotent de pratiques et de statuts spécifiques dont le plus ancien à nous être parvenu, le manuscrit Regius, date de 1390 (fig.7).
On y voit la mention de loges, lieux d’échanges, de confrontation d’idées, d’expérience, d’apprentissage et de perfectionnement, de fraternité, en somme.
On y voit la mise en place de la catégorie des apprentis, des compagnons, l’obligation du secret et la prestation d’un serment. Des éléments constitutifs que l’on retrouvera, jusqu’à aujourd’hui.
On y rencontre également différentes légendes de création, comme autant de mythes fondateurs, qui font de la maçonnerie de l’époque le dépositaire de savoirs qui datent de l’époque biblique et plus précisément de la construction du Temple par le roi Salomon et Maître Hiram (fig. 8), son architecte.
Ce chantier mythique aurait nécessité la participation de 153000 hommes et duré sept ans et demi. L’organisation d’une telle armée passa par l’introduction d’une hiérarchie à même d’autoriser la gestion humaine en définissant tâches et compétences de chacun :
Ainsi
-les ouvriers
-les apprentis
-les compagnons
-les maîtres
Maître Hiram fit en sorte que chacun, selon grade, reçoive une assignation pour se faire payer, un mot de passe pour se faire reconnaître. Trois compagnons à qui il avait refusé la maîtrise et le mot de passe l’assassinèrent. Le fondateur du compagnonnage avait préféré la mort à la divulgation du secret, mais son décès n’entraina par pour autant l’arrêt du chantier. Soucieux de la transmission du savoir, Hiram, par la création d’un ordre avait mis en place une chaîne d’oeuvriers capable d’assurer, en dépit de la disparition d’un de ses maillons les plus importants, la continuité du chantier et la transmission du savoir.
Au roi Salomon (fig. 9) sont associés deux autres personnages sur la vie desquels il serait trop long ici de se pencher en détail, Maître Jacques (fig. 10) et le père Soubise (fig. 11). Tous deux auraient participé à la construction du Temple. Maître jacques, tailleur de pierres, aurait visité et se serait instruit à la lumière des hauts lieux d’Egypte et de Grèce, il fut assassiné par un de ses disciples alors qu’il était en prière. Le Père Soubise, charpentier, aurait été associé à maître Jacques, il est toujours représenté avec l’habit de saint benoit, signe des relations très étroites qui unirent en Occident le monde ouvrier et le monde bénédictin.
Ces trois personnages « mythologiques » qui animent les légendes compagnonniques n’ont pas été choisis au hasard : On y retrouve un roi, un tailleur de pierre, un moine. On y retrouve le schéma fondateur et organisateur de la société médiévale qui veut que l’homme soit classé dans l’un des trois ordres qui composent la société de l’époque (ceux qui se battent et dirigent, ceux qui travaillent et ceux qui prie) mais d’autre par, par l’association avec Hiram, le triptyque des métiers majeurs de la cathédrale : les métiers du fer, de la pierre, du bois.
Car au bâtisseur se substitue désormais, en une tâche consacrée, l’héritier de la première œuvre sacrée que fut la construction du Temple (fig. 12).
L’identification, la mythification de l’œuvre contribue dès lors à élever celui qui y participe au dessus de la masse, par sa contribution volontaire et consciente au chantier d’un temple à même de rendre gloire sur terre au Très Haut.
Car ces ouvriers participent à une œuvre sacrée en construisant à la gloire de Dieu, établissant ainsi un lien entre la transmission du savoir-faire et le domaine spirituel.

Au-delà, il est à noter que cette forme d’association ne concerne pas tous les métiers mais seulement ceux qui exigent de l’ouvrier, grâce à son intelligence et ses outils, une transformation de la matière, du brut au parfait (fig. 13).

Mais la réalisation de cette mission devenue quasi-sacrée ne saurait en permettre la participation qu’à l’élite des gens du métier formés et initiés à la particularité du travail à accomplir.
Car, je le répète, il s’agit de la construction d’édifices à la Gloire de Dieu (fig. 14).

Apprentis puis compagnons, c’est à eux que passe les pouvoirs de création architecturale dévolus aux moines, à ces spécialistes laïcs que sont les maîtres d’œuvre, les maçons, les tailleurs de pierre, les sculpteurs, les ymagiers.

Cette mission demande auprès de l’oeuvrier un certain nombre d’exigences :
-Ainsi, progressivement, afin d’élever l’esprit à la hauteur de la tâche à accomplir est-il demandé à l’Adepte l’assimilation des connaissances, du savoir construire à la connaissance de soi et par là l’acceptation des degrés dans cet apprentissage.
-La conservation et le respect des secrets de métier révélés au fur et à mesure.
-La compréhension du passage de la créature à la création dans l’univers du chantier, passage obligé quant à l’accès au symbole et au secret.
-Le devoir de transmission de ce secret de l’Art aux sujets capables.
-Le devoir de ne jamais cesser d’œuvrer à toute fin de perfection alors que celle-ci est étrangère à ce monde.
-Le devoir de toujours honorer Dieu par sa conduite et la pratique de l’Art en quelque endroit où l’on se trouve.

En réalité, l’identité des compagnonnages repose avant tout, dés l'origine, sur la mise en œuvre des principes chrétiens les plus élémentaires, et en cela une attitude reflétant bien davantage qu'une religiosité naturelle ou une conformité aux mœurs ambiantes, mais une véritable quête spirituelle.
Par cette démarche, l’oeuvrier, l’adepte… le compagnon, se réapproprie l’ouvrage, son exécution, il se libère de la servitude et, par le travail, se rend libre, corps et âme.

Parmi les indices pouvant nous aider à mieux connaître ces milieux professionnels qui par le caractère secret de leurs associations demeurent d’une approche difficile, il faut compter en premier lieu ces marques qui apparaissent en grand nombre sur les pierres taillées qui ont servi à bâtir bon nombre d’édifices (fig. 15/click). On s’est beaucoup interrogé sur l’origine et la signification de ces marques. Même si l’on en trouve dont l’inspiration peut-être religieuse, il faut y voir des marques permettant d’identifier l’auteur de l’ouvrage qui en garantit ainsi la qualité. Il semble bien que ce soit là la principale interprétation qu’il faille en donner. Il n’en reste pas moins que cette pratique comporte des implications adjacentes, sur lesquelles il convient de s’arrêter en raison de la complexité quelles laissent entrevoir.
Il n’est guère douteux que ces marques aient eu une valeur professionnelle voire symbolique. On sait qu’elles se transmettaient de père en fils et qu’elles contribuaient à établir des sortes de filiations et d’inscrire l’identité de l’exécutant (fig. 16) au sein de l’œuvre anonyme, permettant sans doute à des ouvriers de se reconnaître par ces signes qui nous paraissent aujourd’hui naïfs ou mystérieux.
On sait par ailleurs que ces marques permettaient d’effectuer le comptage en fin de journée en vue de procéder à la paie des ouvriers. En effet, dans les chantiers itinérants ou lorsqu’il fallait faire appel à un grand nombre d’ouvriers pour un gros chantier, on recrutait des ouvriers à la journée que l’on payait à la tâche. Dans les chantiers stables, comme ceux des grandes cathédrales du Nord, les équipes étaient plus sédentaires, les ouvriers mieux connus étaient payés à la journée et avaient moins de raisons de marquer leurs pierres.
Du fait du caractère initiatique que ces marques tendent à conférer à la vie professionnelle et de la solidarité corporative qu’elles contribuent à renforcer par le code de reconnaissance secrète qui s’établit par ce moyen de chantier en chantier, on a parfois eu tendance à y voir, là aussi, un des signes génétiques de la franc-maçonnerie.

Spiritualité du travail…

Cette glorification du travail, toujours d’actualité dans le cadre compagnonnique, devient fondement et ferment de ces corporations, ceci est vrai, et se doit d’être admis, à tout degré, à tout grade, à tout niveau hiérarchique.
Car le but édificateur de la tâche est transmis, par l’Initiation (fig. 17).
La véritable initiation transmet un secret. Elle ne vulgarise pas, elle ne met pas à la portée de tout le monde, elle n'uniformise pas. Il y a le secret : concilium vero et il y a les secrets. Les secrets concernent des rites de fondation venu du fond des âges païens ; des secrets de métier des maçons opératifs, secrets ayant rapport à des « tours de main », à des procédés utilisant la géométrie plane ou spatiale ; des secrets concernant la formule de fabrication de certains ciments comme celle utilisée par les Maçons de l'Empire Romain ; secret de manipulation, de transport, de mise en place de la pierre,  de rites de fondation d'un bâtiment etc... Secrets pour la plupart perdus car non utilisés par les Maçons spéculatifs ou acceptés.
Quant au Secret…

Les premières difficultés apparaissent pour les compagnons au XIVe siècle. Bons nombres d’ouvriers bâtisseurs, persécutés par Philippe le Bel, quittent la France. A qui leur demandait la raison, ils répondaient : « Nous voulons la liberté, nous ne voulons être ni serfs ni manants, nous voulons être ce que nous fit Saint Louis : des maçons francs, des ouvriers affranchis, des hommes respectés ». Les rapports sociaux se détériorent, la grève est interdite, le travail libre soumis à amende. La maîtrise est réservée à la bourgeoisie naissante.
En 1326, le Concile d'Avignon condamne les fraternités et les confréries, dont les pratiques, les insignes et le langage secret lui paraissent menacer l'orthodoxie de la foi[1].
La guerre de Cent Ans puis les conflits entre protestants et catholique[2] vont supprimer les grands chantiers religieux et désorganiser, quand elles ne sont pas interdites, les différentes confréries de métiers. Confrontés au chômage, suspectés par le pouvoir en place, les maçons opératifs se tourneront vers les pouvoirs locaux comme en Ecosse où les Statuts Shaw en 1598 vont organiser la vie des loges.
Soucieux de s’attirer les bonnes grâces des puissants, les maçons opératifs vont aussi prendre une décision qui aura une influence déterminante pour la création de la franc-maçonnerie moderne : dès le XVIIe siècle, les loges acceptent dans leur rang des hommes d’influence au sein de la Cité que ne sont pas des artisans. La première mention écrite d’un maçon ainsi intégré date de 1600. C’est là un tournant essentiel puisque, peu à peu, des loges feront leur apparition, constituée presque uniquement de francs-maçons non opératifs (fig. 18/Click).
La suite nous est connue, une lente mort programmée et fruit du « progrès » annoncé par les « lumières ». La naissance de l’ère nouvelle, dont ce siècle est l’héritier, sonne définitivement le glas des chantiers des temples. L’époque moderne substitue à l’adepte de l’Art l’artisan, à l’oeuvrier, l’ouvrier, le premier n’offrant plus que sa mémoire, le second que ses muscles. Le temps du travail est désormais compté, la créativité cède le pas au rendement, l’aliénation à la tâche reprend son droit et réaffirme la servitude (fig.19).
Entre interdictions et renaissances sous d’autres formes adaptées à la société contemporaine naissante l’oeuvrier bâtisseur perd sa place.
Les progrès de l’industrie, l’électricité, le chemin de fer, la mécanisation amènent des bouleversements dans les pratiques et les mentalités. Une incompatibilité se crée entre le nouvel état d’esprit de la classe ouvrière et les rites étranges et insolites du compagnonnage. Les progrès de l’industrie amènent une mécanisation et la division du travail. L’éducation technique, but essentiel du compagnonnage est de moins en moins nécessaire, le travail de la machine se substitue de plus en plus au travail humain : « l’ouvrier n’évolue plus » dira Agricol Perdiguier (fig. 20).
L’oeuvrier du sacré redevient ouvrier du profane.

Or, nous l’avons vu la démarche même de cette maçonnerie des origines ne peut légitimer son sens qu’en relation étroite avec le divin.

« Si Dieu ne bâtit l'ouvrage, les maçons construisent en vain... », comme il est écrit dans le Regius, en paraphrase des Psaumes.[3]
« Être un homme, c'est sentir, en posant sa pierre, que l'on contribue à bâtir le monde », nous dit Saint Exupéry.

Le XXe siècle a été celui des paradoxes pour le compagnonnage, voué à une disparition certaine, il s’est relevé petit à petit grâce à la volonté d’hommes qui ont su l’analyser et l’adapter à la nouvelle société (fig. 21). Pour certains il y perdra son âme, pour d’autre il y recouvrera les devoirs de transmission et de mémoire.
En novembre 2010, le compagnonnage français a été inscrit au Patrimoine Culturel Immatériel de l’UNESCO.

Le philosophe Bernard de Castéra en dira : « Le compagnonnage est l’héritier d’une culture ouvrière qui se confond avec le patrimoine spirituel des grandes civilisations.
Pour les plus antiques d’entre elles, les monuments architecturaux sont souvent les seuls témoins qui nous restent de l’effort des hommes pour s’élever du visible à l’invisible.
La richesse des rites et des légendes en témoigne, mais plus encore le geste ouvrier, celui qui produit ces œuvres. En accomplissant ce geste, c’est l’homme lui-même qui se construit, qui s’accomplit dans l’unité de la main et de la pensée.
Avec le recul du temps, il est permis de dire que le compagnonnage a joué un rôle éducateur. »

L’esprit spéculatif, initié il y a quatre siècles, libre des contingences professionnelles, a peut-être autorisé la survivance, la perduration de la notion du Grand Œuvre.
Victime à son tour de nombre de persécutions, de condamnations il n’a eu de cesse d’entretenir la Tradition, naïve pour certains, d’un certain idéal.
A l’image des confréries placées sous la protection ou le patronnage d’une divinité ou d’un saint[4], les Francs-maçons modernes proviennent tous de la loge de Saint Jean, espace de travail spatio-temporel sacré où, de midi à minuit, ils apprennent à élever des temples à la vertu et à creuser des cachots pour les vices. La Franc-maçonnerie, c'est à nouveau l'initiation oeuvrière, il s'agit pour le nouvel initié, devenu matière de son œuvre,  d'apprendre à passer de l'état de chose à l'état d'être, c'est le passage du "j'ai" au "je suis".
Le chantier entamé, cette fois-ci par l’intelligence, est sans cesse recommencé car contrairement à la cathédrale de l’oeuvrier passé, celui-ci n’a pas de fin, (fig. 22) les colonnes sans toit et la voute étoilée des temples maçonniques en impose l’image éternellement imparfaite. Si les fondations sont posées, le travail, la persévérance et la prière de l’Adepte sont tournés, moins vers l’élévation de tours à la Gloire de Dieu, qu’à la construction du Compagnon lui-même devenu artiste et objet de son propre travail, destiné à devenir meilleur, pour la Gloire du Grand Architecte.
À une époque partagée entre intégrisme de tous bords, délires sectaires et libéralisme sauvage, les hommes sont en quête de sagesse et d'amour, donc de philosophie. C'est sur cette même aspiration qu'a été créée la franc-maçonnerie au XVIIIe. En particulier en France, où elle a épousé ensuite les valeurs fondamentales de la République que sont la laïcité de l'État et le respect des droits de l'homme.
Mouvement humaniste, société initiatique, la franc-maçonnerie unit des hommes et des femmes dans la pratique d'un langage symbolique et dans l'observation de rituels, pour réfléchir, rêver, et, pourquoi pas, construire (fig. 23).



[1] Il est curieux, en tout cas, de constater que c'est justement aux environs de ce milieu du XIV, siècle que, pour la première fois vraisemblablement, une Loge de Francs-Maçons fut, en Angleterre, non plus dissoute et dispersée selon l'usage, après que l'édifice à propos duquel elle avait été ouverte fut terminé, mais, au contraire, maintenue en activité et donc conservée pour elle-même.
[2] En 1567  le protestant Théodore de Bèze fait sauter la croisée du transept de la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans, amenant la scission entre «le Devoir» et «le Devoir de Liberté».Les compagnons catholiques sont appelés «Devoir» ou «Devoirants», Les protestants, «Devoir de Liberté» ou «Gavots».

[3] Si l’Eternel ne bâtit la maison, Ceux qui la bâtissent travaillent en vain; Si l’Eternel ne garde la ville, Celui qui la garde veille en vain. En vain vous levez-vous matin, vous couchez-vous tard, Et mangez-vous le pain de douleur; Il en donne autant à ses bien-aimés pendant leur sommeil. Ps 127.1-2
[4] Au Moyen Age, l’habitude est de placer une action et en particulier un métier sous la protection d’un saint. Les maçons qui ont le triangle pour emblème, symbole de la Trinité, ont choisi pour patron un grand nombre de saints. Le plus caractéristique paraît être Saint Thomas souvent représenté avec une équerre, instrument de l’architecte qu’il aurait été au service d’un roi de l’Inde, au cours de son périple en Orient. On cite aussi Saint Blaise, Saint Etienne, à cause de sa lapidation, et même Saint Louis, bâtisseur de la Sainte Chapelle. Pour les tailleurs de pierres, c’est Saint Ambroise ou Saint Silvestre, le pape bâtisseur, qui était invoqué à côté des saints protecteurs des maçons.