8/12/2011

Le temple maçonnique

Un espace de paix religieuse et de dialogue interconfessionnel dans l’Europe du XVIIIe siècle

Pierre-Yves Beaurepaire

Socio-Anthropologie
N°17-18–2006, Religions et modernités


II. Autour du débat

 Résumé

Dans cette contribution, l’auteur montre comment la Franc-maçonnerie de l’Europe des XVII et XVIIIe siècles aura participé – jusqu’à un certain point seulement – d’une certaine modernité, en faisant de ses Loges des espaces « laboratoires » de l’œcuménisme et du cosmopolitisme, en injectant de l’universel dans des temps où les dissensions demeuraient fortes entre les confessions – des circonstances qui auront tôt fait de ruiner les premiers espoirs nourris dans une solidarité maçonnique supra-confessionnelle, qui ne viendra que plus tard.

Texte intégral


La Franc-maçonnerie spéculative naît et s’épanouit en Europe dans le contexte de La crise de la conscience européenne des années 1680-1715 étudiée par Paul Hazard dans un ouvrage qui fit date1. Ses mythes et récits de fondation mettent l’accent sur la nécessité de rouvrir le chantier de Babel et d’en faire le symbole de l’harmonie retrouvée entre les hommes. La perte du sens, la parole perdue, l’impossibilité de communiquer donc d’échanger et de transmettre son savoir, voilà les hantises des frères. La légende d’Hiram, les quêtes mythiques en Égypte et en Chine des vestiges de l’Art Royal, mais aussi l’archéologie de la mémoire maçonnique à laquelle se livrent les francs-maçons antiquarians de la Grande Loge de Londres dès les premières décennies du siècle, l’attestent. Le temple du Grand Architecte de l’Univers, c’est Babel, mais une Babel redressée. Alors que l’hybris des hommes avait précipité sa chute, divisé les ouvriers, désormais incapables de communiquer entre eux et de s’accorder, les ouvriers de l’Art Royal veulent élever une nouvelle Babel, temple de la concorde et de l’harmonie, où la communication entre les ouvriers sera restaurée, par la pratique d’une véritable koinè, cette langue des signes et attouchements maçonniques – le « langage universel » qu’évoque l’abbé Prévost dès l’été 1737 – qui permet à deux francs-maçons de se reconnaître comme frères.


Dans cette Europe en cours de sécularisation – le processus est lent et non-linéaire – mais encore traumatisée par les affrontements confessionnels des deux siècles précédents, le projet prend un relief tout particulier. Les milieux qui dominent la Grande Loge lors de la rédaction des Constitutions de 1723 sont très liés à la Royal Society newtonienne et aux latitudinaires favorables à l’ouverture en direction des « dissidents » protestants qui ont participé à la lutte contre Jacques II Stuart et les partisans d’une monarchie absolue papiste. Comme l’a écrit Jérôme Rousse-Lacordaire, « il n’y avait pas en Angleterre un unique protestantisme, mais des protestantismes traversés par un courant de fond : la New ou Experimental Philosophy »2. Rappelons que le coordonnateur de la rédaction des Constitutions, le pasteur James Anderson qui appartenait à l’Église établie en Écosse, la puissante Kirk presbytérienne, était un dissident en Angleterre où l’Église anglicane était l’Église établie. Les mêmes Constitutions ont été inspirées par Jean-Théophile Désaguliers, pasteur anglican d’origine huguenote -sa famille est de La Rochelle-, troisième Grand Maître de la Grande Loge de Londres, et chef de file du newtonianisme. Une fois exclus, les athées, les antitrinitaires – hérétiques par excellence –, les libertins – au sens de déistes –, et bien évidemment les catholiques, les temples maçonniques pouvaient permettre aux dissidents de participer à la vie sociale et de faire se rencontrer des hommes qui « sans cela seraient restés à perpétuelle distance ». Les Constitutions traduisent l’influence du latitudinarisme.


« (Article premier des Obligations). Concernant Dieu et la Religion.

Un maçon est, par son engagement, tenu d’obéir à la loi morale ; et s’il comprend correctement l’Art (royal), il ne sera jamais ni Athée stupide ni Libertin irréligieux. Mais bien que les maçons des anciens temps fussent obligés d’être en chaque pays de la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu’elle fût, on juge plus commode aujourd’hui de les contraindre à cette religion dont tous les hommes conviennent, laissant à chacun ses propres opinions ; c’est-à-dire, être hommes de bien et sincères, ou hommes d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou les croyances qui les puissent distinguer ; ainsi la Maçonnerie devient le Centre de l’union, et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui seraient restées à une perpétuelle distance ».

Les latitudinaires s’attachent plus à l’Écriture comme mode de vie que comme corpus dogmatique et normatif ; ils estiment que l’accord sur l’essentiel autorise le désaccord sur l’accessoire, et voient dans la raison, plus que dans l’Esprit, le premier interprète de l’Écriture. Nombre des figures de proue du latitudinarisme étaient membres de la Royal Society. D’autre part, les latitudinaires avaient vu leur soutien à la Glorieuse Révolution récompensé par Guillaume III : Edward Stillingfleet devint évêque de Worcester, John Tillotson archevêque de Canterbury, comme Thomas Tennisson. Dans leurs sermons et leurs écrits, ils justifient leur tolérance à l’encontre de ceux qu’on avait coutume d’appeler les non-conformistes. En 1686 déjà, John Tillotson écrit à William Penn : « Je me suis toujours efforcé de maintenir comme principe de vie que je ne manquerai d’humanité ou de charité envers qui professerait une opinion divergente de la mienne »3. Le latitudinarisme autorise donc un rapprochement entre les différents protestantismes, par-delà le rigorisme presbytérien, d’essence calviniste, et le formalisme anglican, qui émane clairement de sa proximité formelle avec le catholicisme. Seuls les unitariens, qui rejetaient le dogme de la Sainte Trinité, étaient clairement stigmatisés comme hérétiques. D’ailleurs, en 1733, James Anderson les condamnera sans appel dans Unity in Trinity and Trinity in Unity. Being a Dissertation against Idolatrers, Modern Jews and Antitrinitarians. Il y a donc de « bons » et de « mauvais » dissidents. L’influence du latitudinarisme et de ses représentants dans la Royal Society est donc essentielle pour comprendre l’esprit qui préside à la rédaction des Constitutions de la Grande Loge.


Mais le latitudinarisme ne postule pas l’indifférence à la différence religieuse, ce qui serait totalement anachronique. Newton est hostile à toute tolérance envers les catholiques. Peut-on dès lors voir dans l’article premier des Obligations, qui font suite dans les Constitutions à la partie consacrée à l’histoire de l’Ordre, une profession de foi déiste comme le fait l’historienne américaine Margaret C. Jacob ? Cela paraît douteux à beaucoup. Le déisme extrémiste d’un John Toland ne pouvait que choquer les fondateurs de la Grande Loge. Le primat de la raison est affirmé, de même que l’accord sur des principes fondamentaux qui permettent de transcender les divergences, et la liberté de conscience. Anderson répond ainsi opportunément au désir de nombreux Écossais de s’intégrer au Royaume-Uni naissant, l’Acte d’union date de 1707. Les références des Old Charges (les Anciens Devoirs qui organisaient la Maçonnerie opérative) aux orthodoxies catholiques (les saints), pour la période antérieure au schisme anglican, puis anglicane (l’Église au sens de la High Church des épiscopaliens) ont disparu. La « religion catholique » à laquelle se réfère Anderson désigne bien, au sens étymologique, la religion universelle. L’influence de la Royal Society est ici encore incontestable :

« (Il faut) accueillir librement des hommes de religion, pays et professions de vie différents (…). Parce qu’ils professent ouvertement, non de vouloir la fondation d’une philosophie anglaise, écossaise, irlandaise, papiste ou protestante, mais d’une philosophie de l’humanité »4.


Il ne s’agit pas de réveiller les douloureux traumatismes religieux qu’un Désaguliers, d’origine rochelaise et huguenote, a personnellement vécus. Pour autant, l’identification de cette religion universelle au christianisme dans l’esprit des promoteurs et du rédacteur des Constitutions ne fait guère de doute. D’ailleurs, les ecclésiastiques protestants sont relativement nombreux sur les colonnes des loges : quarante et un ont pu être identifiés de manière certaine en 1730 sur le registre des membres de la Grande Loge ; cent quarante en 1790, alors que les registres sont incomplets. Aucun des milliers de sermons conservés à la bibliothèque de Lambeth Palace ne stigmatise la Franc-maçonnerie. Il est vrai que les francs-maçons anglais, et parmi eux les ecclésiastiques francs-maçons, sont des partisans inconditionnels de l’Alliance entre l’Église et l’État, œuvre de William Wartbuton parue en 1736. Le Révérend Caleb Fleming n’écrit-il pas dans son commentaire de l’Alliance entre l’Église et l’État :

« Si la Franc-maçonnerie reconnaît la suprématie de l’État, du roi et des magistrats, le fondement essentiel de cette alliance est que l’Église doit employer son influence dominante au service de l’État, et que pour sa part l’État soutienne et protège l’Église » ? Et lors d’un sermon à Lincolns Inn, le Dr Downs, franc-maçon et doyen de Saint-Paul, soutient que « le franc-maçon doit être fidèle aux obligations chrétiennes, il doit célébrer la sainte communion dans un amour fraternel (…). L’Église du Christ est une communauté de maçons spirituels »5.


La République universelle des francs-maçons ne s’est pas encore dégagée du corps des utopies chrétiennes, elle en produira jusqu’au XIXe siècle, qui visent à recréer la concorde entre chrétiens, à gommer les divisions que la confessionnalisation de l’Europe a fait naître, en offrant le prototype de la cité chrétienne pacifiée.

On remarque que, dès l’origine, la Grande Loge ne limite pas la tolérance religieuse aux seuls protestants. Les catholiques ne sont pas exclus, alors que le contexte profane leur est très peu favorable ; plusieurs révoltes, l’interdiction d’accéder à toute charge publique en témoignent. Il faut même souligner la largesse de vue de la Grande Loge, qui se dote, en 1729, d’un Grand Maître catholique en la personne de Lord Thomas Howard, duc de Norfolk. D’autre part, le cosmos maçonnique n’est pas strictement identifié au cosmos chrétien. Le premier Grand Chapelain de la Grande Loge d’Angleterre, William Dodd, ministre de l’Église anglicane, chapelain du roi George III, estime que si les principes moraux de la Franc-maçonnerie paraissent mieux adaptés aux valeurs du christianisme qu’à celles de n’importe quelle autre religion, en réalité, ils ne sont ni exclusivement juifs ou chrétiens.

Dans le contexte de l’époque, la proposition d’opter pour le plus petit dénominateur religieux ou spirituel commun, le Grand Architecte de l’Univers, apparaît donc d’une éclatante modernité. Les défenseurs des Églises établies et les détracteurs de la Franc-maçonnerie ne s’y sont pas trompés. Figure de l’épiscopat français, l’évêque de Marseille, Mgr de Belzunce condamne sans appel les conventicules maçonniques dans un mandement de 1742. Il stigmatise des « assemblées où sont indifféremment reçus gens de toute nation, de toute religion et de tout État. Et parmi lesquels ensuite une union intime qui se démontre en faveur de tout inconnu et de tout étranger dès lors que, par quelque signe concerté, il a fait connaître qu’il est membre de cette mystérieuse société »6. Les deux bulles d’excommunication pontificales du XVIIIe siècle ne sont donc pas seules en cause. Des francs-maçons protestants sont en outre directement victimes de l’Inquisition. On pense notamment au lapidaire John Coustos, fondateur de loge à Londres, Paris, ou encore Lisbonne, qui fait figure de véritable martyr de l’Ordre. Son récit publié en 1746, The sufferings of John Coustos, for free-masonry, and for his refusing to turn Roman Catholic, in the inquisition at Lisbon ; where he was sentenc’d, during four years, to the galley ; and afterwards releas’d…, connaît une large diffusion, bien au-delà des milieux maçonniques.


Mais les persécutions et interdictions de toutes sortes – civiles et religieuses, catholiques et protestantes – ne font que renforcer la curiosité et l’intérêt des contemporains pour la Franc-maçonnerie. Si elle émerge du champ de la sociabilité confraternelle d’Ancien Régime et conserve ses saints patrons, des liens étroits avec les confréries – celles des Pénitents notamment –, elle s’inscrit dans un espace social et public en cours d’autonomisation. La démarche qui conduit l’impétrant à solliciter son adhésion est volontaire et individuelle, en rupture avec l’organisation de la société en corps et communautés. La référence au Grand Architecte de l’Univers – les francs-maçons travaillent sous ses auspices et à sa gloire – est particulièrement souple et permet toute une gamme d’interpré­tations, même si en réalité la plupart des francs-maçons du XVIIIe siècle identifient le Grand Architecte de l’Univers au dieu des chrétiens.

10 Il n’empêche, les conditions d’un dialogue entre les confessions chrétiennes sont permises dès la première moitié du XVIIIe siècle. En cela la Franc-maçonnerie répond aux attentes d’une partie des élites européennes et fait du temple un laboratoire. L’enjeu est d’autant plus important qu’on a trop tendance à oublier que si les Lumières françaises sont majoritairement déistes, elles sont le plus souvent chrétiennes à l’échelle de l’Europe. L’essor des hauts grades maçonniques d’essence chrétienne et chevaleresque à partir du mitan du siècle accentue le caractère chrétien de cette Europe maçonnique et crée du coup des espaces de dialogue interconfessionnel. On peut dans ces conditions s’intéresser aux relations qui s’établissent au sein de ce cosmos chrétien entre francs-maçons catholiques et protestants.

11 Force est de constater en premier lieu que les efforts de neutralisation de la sphère maçonnique sont manifestes, ce qu’atteste un franc-maçon interrogé par le tribunal de l’Inquisition de Lisbonne : « Il était défendu de parler de religion car il y avait des catholiques et des hérétiques ; on évitait donc toute discussion qui aurait pu altérer la bonne entente »7. Éviter toute provocation, c’est entreprendre le difficile apprentissage de la différence et de son respect, sans pour autant renoncer à ses propres valeurs. Non seulement ouvrir le temple à tous les chrétiens, mais ne pas blesser les uns et les autres par une manifestation maladroite de sa foi qui puisse être mal interprétée, tels sont les sentiments qui président également en décembre 1774 à la rédaction par l’Aimable Concorde, orient8 de Rochefort, de son nouveau règlement intérieur :


« Art. 4 : il n’est pas essentiel que cette fête (la Saint-Jean Baptiste, fête de l’Ordre) soit célébrée le jour même […] Tous les membres de la loge étant convoqués trois jours à l’avance se rendront à l’église indiquée pour assister à une Haute Messe qui sera chantée en musique s’il se peut. Les F[rères] Protestants et autres ne seront point tenus d’y être »9.


12 Nous avons affaire ici à une loge représentative du conformisme social et politique des loges françaises de l’Ancien Régime. On notera qu’elle voue à la malédiction, au bannissement et à l’oubli tout membre coupable de félonie et de trahison à l’égard du prince ; en revanche, elle manifeste clairement sa volonté, y compris en s’adressant à l’obédience, de maintenir la concorde entre francs-maçons chrétiens. Les dissensions du monde profane doivent être contenues hors du temple. Ce faisant, la loge refuse de céder aux pressions qu’exercent localement les représentants des autorités politiques et religieuses. En effet, les protestants de Saintonge et d’Aunis sont en butte à la fin de l’Ancien Régime à l’hostilité de l’évêque de La Rochelle, Mgr de Crussol d’Uzès, qui, par un mandement épiscopal du 26 février 1788, dénonce l’Édit de Tolérance – édit royal de 1787 – comme une « loi qui semble confondre et associer toutes les religions et toutes les sectes, [qui] est une suite des nouveaux principes politiques humains qui sont aujourd’hui si communs suivant lesquels la population et le commerce font seuls la gloire et la prospérité des empires ». Pour sa part, l’intendant de Guyenne se montre défavorable à l’anoblissement par le roi du puissant négociant et célèbre franc-maçon de La Rochelle, Jean-Baptiste Nairac, en raison de sa foi réformée.

13 En terre protestante également, les francs-maçons doivent aussi se justifier auprès de leurs Églises. Dans ces conditions, certains frères de la Stricte Observance Templière, système ou régime maçonnique qui unit protestants et catholiques dans une conception résolument chrétienne et chevaleresque de l’Art Royal10, ont cherché à faire du temple un laboratoire où catholiques et protestants prépareraient ensemble la « réunion des sectes chrétiennes ». Joseph de Maistre l’affirme dans son Mémoire au duc de Brunswick en 1782 : les francs-maçons ne doivent pas perdre l’occasion de sublimer leur Ordre cosmopolite en un Ordre œcuménique, travaillant à la gloire du Grand Architecte de l’Univers. On saisit par là combien son projet de République universelle, de passeport maçonnique universel se distingue du chaos d’une « République universelle (avec) une liberté absolue des consciences11 » que stigmatise Nicolas Bergasse, intime de Madame de Krüdener, et on comprend mieux pourquoi l’Europe chrétienne de la Stricte Observance Templière a inspiré les fondateurs de la Sainte-Alliance.


14 Pour Joseph de Maistre, les sensibilités sont moins exacerbées, et l’indifférence religieuse croissante a au moins permis de désamorcer les tensions nées de la Réformation. Des tentatives de rapprochement, autrefois vouées à l’échec, sont donc envisageables12:


« Dans cet état de choses, ne serait-il pas digne de nous, Monseigneur, de nous proposer l’avancement du christianisme, comme un des buts de notre ordre ? Ce projet aurait deux parties, car il faut que chaque communion travaille sur elle même et travaille à se rapprocher des autres […] Le moment est encore plus favorable, car les systèmes empoisonnés de notre siècle ont au moins produit cela de bon que les esprits, à peu près indifférents sur la controverse, peuvent se rapprocher sans se heurter. Il faut être de nos jours versé dans l’histoire pour savoir ce que c’est que l’Antéchrist, et la prostituée de Babylone. Les théologiens ne dissertent plus sur les cornes de la Bête. Toutes ces injures apocalyptiques seraient mal reçues aujourd’hui : chaque chose porte son nom. Rome même s’appelle Rome, et le pape, Pie VII »13.


15 Joseph de Maistre propose de travailler discrètement, sereinement, à la réunion des Églises chrétiennes dans le retrait des temples maçonniques. Car « jamais cette réunion n’aura lieu, tant qu’elle se traitera publiquement »14. Les frères doivent aplanir, sans éclat, progressivement, les différends qui minent les Chrétiens.


« Il faut [donc] établir des comités de correspondance composés surtout des prêtres des différentes communions que nous aurons agrégés et initiés : nous travaillerons lentement mais sûrement. Nous n’entreprendrons aucune conquête qui ne soit propre à perfectionner le grand œuvre. Il faudrait bien se garder de mettre le feu à la mine avant d’être sûrs de l’effet ; et comme, suivant l’expression énergique d’un ancien père, l’univers fut autrefois surpris de se trouver arien, il faudrait que les chrétiens modernes se trouvassent surpris de se voir réunis »15.


16 En affirmant que l’Ordre maçonnique est prédisposé par sa nature cosmopolite et chrétienne à prendre en charge la réunion des Églises chrétiennes, à s’investir dans le projet œcuménique qui s’affirme depuis la fin du XVIIe siècle16, l’auteur du Mémoire au duc de Brunswick fait écho aux discours de plusieurs francs-maçons protestants de premier plan, parmi eux Frédéric-Rodolphe Saltzmann correspondant assidu de Jean-Baptiste Willermoz – négociant lyonnais et figure européenne de la Franc-maçonnerie du XVIIIe siècle –, et médiateur culturel entre la France et l’Allemagne. De cette position de contact, il peut, en relation avec ses frères Jean et Bernard-Frédéric de Türckheim prendre conscience des enjeux d’un œcuménisme maçonnique et chrétien et des menaces qu’une rupture entre catholiques et protestants ferait courir à leur Ordre. « C’est le cœur plein de tristesse – écrit Saltzmann, fils de pasteur – que nous avons considéré longuement les scissions qui existent entre les différentes parties de l’Église chrétienne universelle... l’humanité entière devrait s’unir pour écarter les obstacles qui empêchent une réconciliation »17. De son côté, Bernard-Frédéric de Türckheim, futur président du Consistoire général de l’Église de la Confession d’Augsbourg, appelait catholiques, calvinistes et luthériens à dépasser les affrontements confessionnels, pour se retrouver dans la foi du Christ : « Mon cœur ne connut point de différence de confession : je fus persuadé que là où l’on adore le Seigneur J. Christ, il n’y a pas d’idolâtrie, que les formes extérieures des confessions sont des instituts des hommes, plus ou moins rapprochés du but essentiel ». Et d’adresser au Grand Maître de la Stricte Observance une vibrante profession de foi universaliste : « N’ayant jamais étudié les Dogmes religieux, ne connaissant pas même la source de la Division des humains, j’eus une tolérance maçonnique universelle, des principes religieux très universels »18. Pour ces Strasbourgeois, membres de loges qui voyaient affluer à chaque assemblée – ou tenue – de nombreux étrangers, venus d’Angleterre, d’Allemagne, de Pologne, de Russie, de Suède et des provinces baltes, le cosmopolitisme maçonnique était une réalité tangible.


17 De son côté, le diplomate français, de noblesse catholique, Marie-Daniel Bourrée de Corberon, qui confie à Charlotte Behmer, sa future épouse allemande et protestante : « tu connais mon opinion sur les différences ridicules qui séparent nos églises »19, espère beaucoup de la diffusion des idées de Swedenborg :


« D’un côté il ôte au Protestantisme son insuffisance de culte, de cérémonies, de croyance même ; au Catholicisme le despotisme des prêtres, le despotisme d’une foi aveugle, etc., etc. Et il résulte de sa refonte des trois confessions un composé sublime de bonté et de justice, de mystère et de lois, de merveilles et de raison dont le tout ensemble fait désirer au Chrétien Philosophe que Swendenborg ait raison, et que sa révélation ne soit pas mensongère »20.


18 Le dialogue entamé entre les francs-maçons catholiques et protestants implique donc la plupart des grandes figures de la Franc-maçonnerie templière. Il s’est cependant rapidement soldé par un échec, car si le lien maçonnique, par sa nature initiatique, permet d’ouvrir dans le temple un espace de concorde et d’amour fraternels, en revanche, il peine hors du temple, dès lors que chacun a retrouvé ses « métaux » – le terme désigne les préjugés profanes –, à transcender les antagonismes politiques, sociaux et confessionnels. De fait, le dialogue annoncé s’est fréquemment mué en controverse, y compris chez ses plus chauds partisans. Joseph de Maistre n’écrit-il pas dans le Mémoire au duc de Brunswick, quelques lignes après avoir prôné la réunion des chrétiens dans les loges, et fixé comme but au convent de Wilhelmsbad d’établir « le règne de Christ par l’union des Églises » : « Il n’est pas douteux que l’ouvrage devrait commencer par les catholiques et les luthériens d’Augsbourg, dont les symboles ne diffèrent pas prodigieusement. Quant, aux calvinistes, s’ils sont de bonne foi, ils doivent convenir qu’ils ont étrangement défiguré le christianisme. Ainsi, c’est à eux de nous faire des sacrifices » ?21 Lorsqu’il propose d’organiser le corps maçonnique européen en s’inspirant du fonctionnement de l’Église catholique, la maladresse de Joseph de Maistre confine à la provocation.


19 En fait, de part et d’autre, on est encore bien loin de la tolérance et du respect de la différence. La sérénité des discussions est perturbée par les retombées de la crise du cryptocatholicisme. L’atmosphère devient même parfois rapidement délétère. Friedrich Tieman s’en fait l’écho dans la correspondance échangée avec le maître lyonnais Jean-Baptiste Willermoz : « J’ai trouvé dans mon dernier voyage, l’Allemagne dans une crise violente […] Trois ou quatre ouvrages publiés cette année, et des frères fort instruits dans cette partie m’ont appris que les jésuites jouent un rôle inouï et inconcevable dans la maçonnerie […] que leur doctrine a passé aux princes Frères a Victoria (Ferdinand de Brunswick-Lunebourg-Wolfenbüttel), a Leone Resurgente (Charles de Hesse-Cassel), au Roi de Prusse etc. et que tous ceux là sont catholiques et jésuites dans le cœur […] Ces bruits répandus par toute l’Allemagne, ont suspendu le plus grand nombre des Loges. Toutes se réunissent pour s’opposer au progrès du jésuitisme, toutes crient à l’alarme »22. Véhiculée par les Lumières radicales, Friedrich Nicolai et Johann Joachim Christoph Bode en tête, la psychose du complot jésuitique visant à s’emparer des loges et de leurs réseaux ébranle la Franc-maçonnerie allemande et scandinave et au-delà l’ensemble des francs-maçons protestants. La presse maçonnique se fait l’écho de rumeurs de conversion parmi les princes protestants et dignitaires maçonniques. Le célèbre Freymaurer-Zeitung de Neuwied rapporte à propos du roi de Suède que « la rumeur selon laquelle le roi de Suède se serait converti au catholicisme ne cesse de s’amplifier. Un certain journal assure que les protestants en seraient les instigateurs parce qu’ils auraient été jaloux de ce que le roi aurait assisté à une messe dite par l’abbé Vogler ».


20 Il ne faut pas surestimer la réussite du projet maçonnique. En effet, les préjugés, a priori profanes, ne restent pas aux portes du temple. Il n’est pas facile de se déprendre de décennies de suspicion à l’égard de l’autre. Les Illuminés d’Avignon attirent alors des protestants venus de toute l’Europe, et notamment de Suède, d’Angleterre et de Prusse. Or, le bruit se répand qu’une conversion préalable au catholicisme est obligatoire pour être admis dans le cercle théurgique de l’abbé Pernéty23. Bientôt une véritable paranoïa s’installe. Un échange de lettres entre le médecin piémontais Sébastien Giraud, intime de Jean-Baptiste Willermoz, et son ami strasbourgeois Bernard-Frédéric de Türckheim en est l’illustration.


« Que je vous apprenne -écrit de Turin, Sébastien Giraud le 5 février 1784 – une singulière nouvelle qui vous fera rire ! Avant la mort du Prétendant [Stuart – en qui certains voyaient le Supérieur inconnu des francs-maçons et l’héritier du Temple]: le roi de Suède est allé le voir, a eu plusieurs conférences avec lui, & enfin lui a demandé pour la somme de Mille louis d’or la résignation de sa place de Grand Maître de l’O[rdre] des T[empliers] que celui-ci lui a résigné de très grand cœur comme vous imaginez ; & en conséquence il lui a donné une Patente, dont la Suède va se prévaloir ».

21 Bernard-Frédéric de Türckheim prit pour sa part l’affaire très au sérieux, et répondit à Sébastien Giraud sur un ton qui témoigne de sa réceptivité aux rumeurs de conversion :

« Meiningen le 15 mai 1784.

D’après des nouvelles de Rome, trouvées à Gotha, le roi de Suède n’aurait non seulement acheté les Droits prétendus ou imaginaires du Prince Stuart sur la Grande Maîtrise Générale de l’Ordre, mais le roi se serait lui même fait Catholique Romain, & aurait fait réhabiliter par le Pape l’ancien O[rdre] du T[emple] dont les officiers à la suite du roi portaient, à ce qu’on dit, la petite croix rouge tout ouvertement sur l’habit & donc on ferait entrer encore la Croix par la suite dans le Grand Ordre de Suède connu sous le nom de Séraphins ».

22 Dans ce contexte, il est facile de croire que Jean-Baptiste Willermoz et ses Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ont pris la tête d’un complot papiste. La conversion au catholicisme des frères Bacon de la Chevalerie et d’Hauterive, sous l’impulsion de Willermoz, en apporte la preuve supplémentaire. Par ailleurs, les nombreuses maladresses de Willermoz, qui affiche sans retenue sa foi catholique, sont ressenties comme autant de provocations. Ainsi, lors de son admission dans l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, Bernard-Frédéric de Türckheim sursaute en entendant l’« Agent inconnu »24 rappeler le dogme de « l’infaillibilité de l’Église officielle », et s’émeut lorsque le même Agent inconnu en appelle à la « défense de la religion par l’Épée ». Triste et amer, Türckheim demande des explications à Willermoz :


« J’ai gémi davantage Mon Ami lorsque vous m’avez dit, que vous n’aviez pu répondre à la note de la Ve province [de Bourgogne, dont Strasbourg est le chef-lieu dans la géographie templière] sur la défense de la religion par l’Épée, tandis qu’il n’existait qu’Une religion de Jésus-Christ ». Deux mois plus tard, il revient à la charge : « je m’élève contre l’Épée donnée à l’apprenti maçon pour la défense de la religion sur les Ordres du souverain [...] que tous les Chrétiens non Romains abhorrent ».

23 Loin d’être rassuré, Bernard-Frédéric de Türckheim comprend que toute perspective de rapprochement s’est évanouie. De part et d’autre, les vieux démons ont resurgi, ainsi que des accusations vieilles de plusieurs siècles. Türckheim écrit en ces termes à Willermoz :

« Je vois mon Cher Ami qu’il se conserve un Esprit parmi vous qui n’est pas entièrement dégagé des restes du XIIIe siècle, et que cette charité douce et tendre, cette instruction universelle des hommes est subordonnée à des considérations particulières qui feront ou bien échouer les desseins les plus chers à l’humanité, ou amèneront les chrétiens contre leurs frères ».

24 La réponse du frère lyonnais, d’une grande virulence, met fin à tout espoir. Le conflit entre l’identité religieuse et l’identité maçonnique est patent ; l’antagonisme religieux et l’incompré-hension de l’autre ont pris le pas sur la tolérance et la fraternité maçonnique. Après avoir souligné le courage des francs-maçons protestants qui se sont convertis au catholicisme à l’incitation de l’« Agent inconnu », Willermoz lance en direction de Bernard-Frédéric de Türckheim que

« le prétendu zèle des Réformateurs n’avait de mobiles que leur orgueil et leurs passions et [...] [que] les souverains qui soutinrent leur zèle l’épée à la main, n’avaient quant aux plus grand nombre d’autres persuasions que celles que leur dictaient leur politique, la haine et d’autres passions ». Et d’ajouter : « Une séparation fondée sur des passions et sur l’anéantissement des dogmes les plus essentiels n’a pu produire un culte vrai et pur »25.


25 Hier comme aujourd’hui le chemin du dialogue œcuménique est pavé de bonnes intentions tout comme il est parsemé de chausse-trappes.

26 En outre, les francs-maçons peinent à élargir le champ du dialogue œcuménique aux non-chrétiens… Gotthold Ephraïm Lessing, figure de l’Aufklärung allemande, met le doigt dans ses Dialogues pour des francs-maçons sur cette identification du cosmos maçonnique à la Respublica christiana pour la regretter.

« — Ernst : Elle [la tolérance] existerait encore ? si elle n’avait jamais existé ! Fais venir un Juif éclairé et fais lui faire sa demande ! « Oui », dit-on, « un Juif ? » Le franc-maçon doit être chrétien. Peu importe quelle sorte de chrétien. Sans différence de religion ne veut dire que sans différence entre les trois religions officiellement tolérées dans le Saint Empire Romain. Es-tu de cet avis ?

Falk : Moi, certainement pas ».26


27 Les Juifs cristallisent l’opposition à une ouverture du temple aux non-chrétiens. L’exemple de Saint-Esprit-lès-Bayonne, véritable « niche juridique » (Anne Zink) est particulièrement révélateur puisque les Juifs y sont considérés non comme Juifs mais comme Portugais. Au terme d’une crise douloureuse qui se noue autour de l’élévation de francs-maçons juifs, co-fondateurs de la loge bayonnaise de la Zélée, à des hauts grades d’essence chevaleresque et chrétienne, notamment celui de Souverain Prince de Rose Croix, une majorité de frères chrétiens fait sécession, faute d’avoir pu expulser les juifs de la chaîne d’union. Elle fonde l’Amitié et justifie en ces termes l’exclusion des juifs de la Fraternité maçonnique :

« Cette admission [de membres juifs] empêcha nombre de frères respectables par leurs qualités civiles et maçonniques de se présenter pour se faire affilier…. Nous savons tous que l’homme est l’égal de l’homme, qu’une des plus belles vertus du vrai maçon est de rappeler cette vérité ; mais nous savons aussi que la douceur, l’honnêteté, la politesse doivent former la base de la société, si on veut y trouver de l’agrément ».

28 C’est bien le maintien dans le cercle sélectif de la culture légitime, dont les normes d’inclusion et d’exclusion sont fixées par le royaume de la civilité et du goût, qui est en jeu ici. Et après être arrivés à leurs fins, ils concluent non sans satisfaction :

« Les membres qui s’opposaient à notre union et à notre prospérité ne sont plus à même de nous nuire ; nous avons goûté enfin le bien précieux d’être vraiment une assemblée d’amis »27.


29 A Liège, plaque tournante du commerce du livre clandestin dans l’Europe des Lumières, Pierre de Sicard, ancien consul de France à Seyde, l’antique Sidon, centre des établissements français en Syrie méridionale, fondateur de loges en Martinique, à la Guadeloupe et en Alsace prend soin de préciser dans l’article VI des Règlements de la loge L’Union des Cœurs, que le temple est interdit « aux Juifs, Mahométans et Goths et autres qui ont la circoncision pour baptême – exemple révélateur d’association entre altérité religieuse et altérité physique – »28.


30 La Franc-maçonnerie est donc non seulement un laboratoire où les amis choisis apprennent à se reconnaître comme alter ego et à s’apprécier comme frères. Elle est encore un observatoire des enjeux du siècle des Lumières et des lignes de forces et de fracture qui la traversent. Le cosmopolitisme mondain et aristocratique du XVIIIe siècle n’est pas l’universalisme militant du XIXe siècle ; de même, le processus de sécularisation des élites européennes n’empêche pas leur adhésion, fût-elle seulement sociale, à la dimension chrétienne de l’Ordre maçonnique. Le temps du combat pour une conception militante de la laïcité n’est pas encore venu.

Notes


1 Paul Hazard, La crise de la conscience européenne 1680-1715, Paris, Boivin et Cie, 1935, éd. 1994, Le Livre de Poche.

2 Jérôme Lousse-Lacordaire, Rome et les francs-maçons, histoire d’un conflit, Paris, Berg international éditeurs, Pensée politique et sciences sociales, 1996, pp. 36-37.

3 John Tillotson, Letters to William Penn. Passages from the life and writings of William Penn, Philadelphia, 1882, pp. 311-312, cité par Donald Challen, The Church, Radicalism and the rise of Freemasonry in Eighteenth century England, essai dactylographié, s. l., 1996, p. 4 ; traduit par nos soins.

4 Thomas Sprat, History of the Royal Society, cité par Jérôme Rousse-Lacordaire, Rome et les francs-maçons, histoire d’un conflit, op. cit., p. 40, d’après Michael Heyd, « Be sober and reasonnable ». The Critique of Enthusiasm in the Seventeenth and the Early Eighteenth Centuries, Leiden : E. J. Brill, Brill’s studies in intellectual history, 63, 1995, p. 153.

5 Sermons Preched at Incolns Inn 1737, Londres 1737, cité par Donald Challen, The Church, Radicalism and the rise of Freemasonry…, op. cit., p. 12.

6 Bibliothèque municipale de Carpentras, mss 891, f° 68-70, mandement épiscopal du 14 janvier 1742.

7 José Antonio Ferrer-Benimeli s. j., Les archives secrètes du Vatican et de la Franc-maçonnerie, Histoire d’une condamnation pontificale, préface de Michel Riquet s. j., traduit de l’espagnol par G. Brossard, Paris, Dery-Livres, 1989, p. 167.

8 Le terme désigne la ville où est implantée une loge.

9 Chapitre Premier. Statuts et Règlements Généraux de la Maçonnerie, l’Aimable Concorde, orient de Rochefort, publiés par Francis Masgnaud, Franc-Maçonnerie et Francs-Maçons en Aunis et Saintonge sous l’Ancien Régime et la Révolution, préface de Jean Glénisson, La Rochelle, Rumeur des Âges, 1989, p. 84.

10 Le terme désigne traditionnellement la géométrie et par extension la Franc-maçonnerie.

11 Jean-Denis Bergasse, D’un rêve de réformation à une considération européenne. MM. les députés Bergasse (XVIIIe-XIXe siècles), Cessenon, chez l’auteur, 1990, p. 417.

12 On notera que Joseph de Maistre se contredit, puisqu’il déplorait à la même époque le véritable syndrome du cryptocatholicisme qui interdisait tout dialogue inter-confessionnel serein en Allemagne.

13 Joseph de Maistre, Mémoire au duc de Brunswick, Œuvres II, Écrits maçonniques de Joseph de Maistre et de quelques-uns de ses amis françs-maçons, éd. critique par Jean Robotton, Centre d’Etudes Franco-Italien, Universités de Turin et de Savoie, Genève, Slatkine, 1983, p. 107.

14 Ibid., p. 108.

15 Ibid., p. 108.

16 Anne-Louise Salomon, Frédéric-Rodolphe Saltzmann 1749-1820, son rôle dans l’histoire de la pensée religieuse à Strasbourg, Paris, Berger-Levrault, 1932, pp. 43-50, 53, 59, 61-64.

17 Ibid., p. 45.

18 Archives privées, Fonds de Türckheim, lettre de Bernard-Frédéric de Türckheim au duc de Brünswick, 26 février 1787.

19 Médiathèque Ceccano, Avignon, ms 3059, Journal de Marie-Daniel Bourrée de Corberon, f° 98, mardi 3 avril 1781.

20 Médiathèque Ceccano, Avignon, ms 3060, Journal de Marie-Daniel Bourrée de Corberon, copie d’une lettre de décembre 1785 adressée à M. de Vauvilliers.

21 Joseph de Maistre, Mémoire au duc de Brunswick, op. cit., p. 108.

22 Bibliothèque municipale de Lyon, fonds Willermoz, ms 5869, lettre de Tieman à Willermoz du 14 octobre 1786.

23 Antoine Faivre note à ce sujet : « Les Illuminés d’Avignon, appelés aussi “rois du nouvel Israël”, groupaient dès les années quatre-vingts un nombre grandissant d’Avignonnais et d’étrangers. Des Anglais, des Suédois, changeaient de foi pour obtenir le droit d’être reçus, ce qui tendrait à prouver que dans cette secte, le catholicisme était obligatoire » [Antoine Faivre, « Un familier des sociétés ésotériques au dix-huitième siècle : Bourrée de Corberon », Revue des Sciences Humaines, avril-juin, 1967, repris dans Antoine Faivre, Mystiques, Théosophes et Illuminés au siècle des Lumières, Studien und Materialen zur Geschichte der Philosophie, Band 20, Hildesheim-New-York, Georg Olms, 1976, p. 166, note 110].

24 Marie-Louise de Vallière, chanoinesse de Monspey.

25 Bibliothèque municipale de Lyon, fonds Jean-Baptiste Willermoz, ms 5868.

26 Gotthold Ephraïm Lessing, « Quatrième dialogue », Dialogues pour des francs-maçons, trad. fr. (Le Mans, 1992, Le Borrego), p. 55.

27 Bibliothèque Nationale de France, Cabinet des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 159 bis, dossier de l’Amitié, orient de Bayonne, f°11 v°, 12 juillet 1783.

28 Cité par Georges de Froidcourt, François-Charles, comte de Velbruck prince évêque de Liège franc-maçon. Contribution à l’histoire du XVIIIe siècle au pays de Liège, Liège, Protin-Vuidar, 1936, p. 78.

Pour citer cet article


Référence électronique

Pierre-Yves Beaurepaire, « Le temple maçonnique », Socio-Anthropologie, N°17-18, Religions et modernités, 2006, [En ligne], mis en ligne le 16 janvier 2007. URL : http://socioanthropologie.revues.org/document466.html. Consulté le 24 mars 2009.

Auteur


Pierre-Yves Beaurepaire

Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine, Université de Nice Sophia-Antipolis

Un Dossier sur la FM en France proposé par C4N









http://www.come4news.com/la-franc-maconnerie,-dossier-suite-3,-697829









































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7/27/2011

TOLERANCE MACONNIQUE

Publications du Rite Mac:. de MISRAÎM
TOLEANCE MACONNIQUE
Conférencedu F/; Orateur
18 novembre 1897


Vénérable maître, Très chers frères,


Depuis quelque temps, les voix les plus autorisées s'élèvent l'une après l'autre pour annoncer tristement la prochaine décadence de notre institution. L'ingra­titude habituelle à la société moderne ne justifierait pas de telles craintes, car nos aînés ont souffert de dures persécutions sans que la bonne cause se soit jamais trouvée sérieusement compromise. Mais le danger qui s'affirme aujourd'hui n'a point d'analogue dans notre histoire. Ce n'est pas à la méchanceté des hommes, c'est à notre propre imprudence que nous le devons. Il faut bien le reconnaître : en aban­donnant cette haute culture des facultés humaines qui devait rester pour elle un souci constant, la Ma­çonnerie a largement ouvert aux passions profanes les portes de ses temples et voici qu'elle ne pratique plus elle-même cette universelle tolérance à laquelle elle voulait conquérir le monde.

 C'est pourtant à un respect absolu de la liberté morale que notre ordre a dû ses plus beaux succès. Sans remonter bien haut, ne voyait-on pas encore au siècle dernier les génies les plus divers porter avec orgueil le tablier d’apprenti ? Apôtres des idées nou­velles ou défenseurs zélés des vieilles doctrines, tous voulaient prendre part à ces travaux de haute phi­losophie qui devaient assurer un jour l’union des cœurs et des âmes. Aujourd'hui, il n’en va plus de même : de fort bons esprits hésitent à se joindre à nous, parce qu’ils ne nous ont pas toujours vu res­ter fidèles à notre programme.

            On se plaît à répéter que la lutte a ses exigen­ces et qu’en face d'adversaires sans loyauté, toutes les armes sont bonnes, mais quelle étrange justification ! Et de quel mépris ne témoigne-t-elle pas à l’égard de nos traditions les plus sacrées ! Ce qu'il faut combattre, n’est-il pas vrai, ce ne sont pas des hommes, mais bien des passions dont ces hommes sont esclaves : quel succès peut-il donc espérer, celui qui ne prend soin tout d'abord de s’affranchir lui­-même ? Et puis, ne l’oublions pas, ceux-là seulement n’hésitent devant aucune manœuvre qui sentent la victoire leur échapper. On ne sacrifie sa conscience, on ne vend son âme qu’aux heures de désespoir. Or, il est impossible que le triomphe final du bien soit douteux pour aucun de nous, car celui qu'un tel scep­ticisme aurait saisi ne serait plus maçon. Sans doute, aujourd'hui comme hier, les pires instincts peuvent s’unir pour d'horribles attentats, mais qu’importe, puisque leur règne ne durera jamais plus d'un jour ! Notre foi dans les destinées de l’humanité est inébranlable. L'évolution de l'espèce peut être lente aux yeux de l’individu, elle n’en est pas moins certaine. Quant à notre institution, tant que nous ne travail­lerons pas nous-mêmes à la détruire, les dissolvants les plus énergiques ne pourront rien sur elle car elle est le dernier anneau de la grande chaîne d'or qui rattache l'avenir au passé.

 Ne pouvant douter de nos forces, d'où vient donc que nous manquons si souvent de sang-froid ? Pour­quoi l'aspect de l'obstacle à vaincre nous porte-t-il à la violence, au lieu d'exciter simplement notre ac­tivité ? Pourquoi la sottise des uns, l’injustice des autres nous irritent-elles, nous qui cherchons, pour les détruire, toutes les formes de l’erreur ? Est-ce la passion même de la vérité qui nous égare ? Ceux qu'éclaire la lumière divine n'ont-ils pu résister au désir de la répandre en tout lieu, au risque d'aveu­gler à jamais des yeux trop faibles pour de si purs rayons ? Il serait à souhaiter, mes Frères, que nous ayons péché par excès de zèle, mais nos regrets se­ront, hélas! d'un autre ordre. Loin de nous attacher trop étroitement à la science traditionnelle, jugeant sans doute pénible les efforts qu’exige à toute heure son intelligence intégrale, nous n’avons pas craint de substituer à l'expérience des siècles notre expérience d'un jour et voilà l'unique cause de nos dé­ceptions. Si le serment prêté semble à beaucoup difficile à tenir, c'est qu'ils ont négligé d'en étudier la formule. Si l'impartialité absolue leur paraît im­possible à garder, c'est qu'ils ne savent plus au nom de quelle loi prononcer leurs jugements. Il est nécessaire, pour s'en convaincre, de bien définir cette tolérance dont le règne a si malheureusement cessé et d'éviter certaine confusion en laquelle notre siè­cle paraît se complaire.

La mode est aujourd'hui fort répandue de rester impassible en face des crimes les mieux caractéri­sés comme d'écouter sans trouble les plus mauvais paradoxes. L'indignation vertueuse ayant été jugée de mauvais goût, on pardonne les fautes commises en accusant la nature de les avoir exigées, comme si la nature n'était pas simplement le champ toujours ouvert à l'exercice de nos facultés. La vie, dit-on volontiers, n'est-elle pas trop dure, pour qu'on ajou­te aux difficultés matérielles des obstacles tirés d'une prétendue loi morale ? Et, puis, la science moderne n'a-t-elle pas à tout jamais ruiné la vieille concep­tion du libre arbitre ? Hérédité, influence du milieu, lutte pour la vie, ne voilà-t-il pas de quoi justifier les pires défaillances ? Tant il est vrai, mes Frères, que grâce à une imprudente vulgarisation, l’idée devient parfois la servante des instincts ! Mais de tels abus sont de tous les temps et, pour les avoir commis à son tour, notre époque ne mérite pas l’anathème.

D'ailleurs, en bonne justice, l'intention n'importe pas moins que l'acte lui-même et certes, si les ten­dances nouvelles étaient nées d'un véritable esprit de charité, si leur unique effet devait être d'amener l'association humaine à châtier sans colère, à répri­mer avec douceur, il faudrait se réjouir d'un tel pro­grès. Malheureusement, l'apparente générosité dont nous sommes témoins n'est guère qu'une impuis­sance déguisée. Privé de toute culture philosophique, ne pouvant tirer aucun enseignement du passé, ne se sachant pas responsable de l'avenir, le monde accueille tout ce qui s'offre à lui, action ou pensée, avec indifférence. C'est assez pour satisfaire quel­ques optimistes peu clairvoyants, mais pour nous, quel que soit notre désir d'universelle harmonie, nous ne croirons pas aussi vite à l'apaisement des passions. Nous ne prendrons pas le dédain de l'igno­rant pour l'indulgence du sage, nous n'appellerons pas tolérance un scepticisme sans valeur.

 Un homme qui s'efforcerait de ne plus penser, de ne plus rien croire et de ne plus rien vouloir, afin d'éviter tout conflit avec ses semblables, se tromperait, certes, grossièrement. Il sentirait son cœur se fermer peu à peu à toute espèce d'affec­tions ; satisfaire ses besoins matériels deviendrait son unique souci, et c'est à l'égoïsme absolu qu'il parviendrait en fin de compte. Pour devenir juste et bon, il faut au contraire s'intéresser à toutes les manifestations de l’activité humaine et chercher à reconnaître en chacune d’elles le vrai, le beau et le bien qui peuvent y être contenus. Mais cette curio­sité sympathique ne va pas sans une science pro­fonde et, s’il faut tout dire, l'impartialité parfaite n'appartient qu’aux initiés puisqu’eux seuls possèdent la vérité suprême.

Ici, une comparaison s'impose, bien simple et bien claire. Que faut-il pour qu'au sein d'une grande nation, les intérêts de tous soient sauvegardés ? Il faut des magistrats libres et instruits, qui ne tremblent devant personne, mais qui sachent déterminer exactement les droits de chacun, qui n'appartiennent à aucun parti tout en connaissant les besoins des différentes classes sociales. De même, pour juger les doctrines qui se partagent la foi de l’humanité, il faut des esprits hardis et cultivés qui n'hésitent devant aucune étude et que des connaissances d'or­dre supérieur guident dans leurs recherches. Ces deux conditions sont également nécessaires et la bonne volonté serait inutile où la science ferait défaut. Comment se prononcer sur un essai méta­physique, si on ne possède une vue synthétique de l’univers ? Comment apprécier un système politique, si on ne se fait une idée nette de la société idéale ? Comment enfin examiner une doctrine religieuse si on n’est pas encore parvenu à une conception raisonnable du Grand Architecte des Mondes ? La société antique ne s'y trompait pas et pour s’assurer des chefs capables de la diriger, donnait une instruction vraiment complète à ceux qui s’en montraient dignes. Il nous appartient de rebâtir ces écoles modèles où le développement des facultés humaines était poussé si loin.

 Nous sommes aujourd'hui les seuls héritiers des civilisations mortes. Les vieux sanctuaires abolis, la pensée des sages a pris nos demeures pour asile et dès lors les choses et les êtres nous sont apparus sous un aspect nouveau. Les nombres nous ont laissé surprendre leur intime signification. Nous avons pu concevoir la gradation hiérarchique ternaire qui règle la constitution du monde et de l’homme, retrouver l’unité de la Raison suprême à travers le dualisme qui caractérise la vie, reconnaître la réalisation progressive de l’idéal divin sous la lutte apparente du bien et du mal. Nous n’ignorons plus ni la puissance de la parole, ni la force créatrice de l’imagination. Nous savons enfin comment la Volonté humaine peut se faire obéir de la Nature. Voyez, mes Frères, de quelle hauteur l’initié va descendre, l’homme qui a vu flamboyer l'étoile du mystère ne participera plus, à moins d'une étrange folie, aux œuvres de ténèbres.

Mais ce n'est pas tout. En même temps que la science elle-même, la méthode nous fut transmise qui seule fait des savants. Il ne s’agit pas ici d’imposer à la mémoire quelques formules plus on moins heureuses ; c'est l’être entier qui doit en quelque sorte s’imprégner de la vérité. De là ce symbolisme merveilleux qui s’adresse à la fois aux sens, à l’en­tendement et à l'intelligence. S'il faut quelques exemples, est-il difficile de trouver dans le triangle et les colonnes du temple les principes philosophi­ques essentiels dont nous parlions tout à l’heure ? Le compas et l'équerre, la perpendiculaire et le ni­veau ne résument-ils pas, à eux seuls, une morale et une sociologie parfaites ? L’épreuve par les élé­ments n'attire-t-elle pas notre attention dès le pre­mier jour sur les quatre modalités de l'agent uni­versel, objet de toute physique ? Certes, il y a là une synthèse propre à satisfaire l'esprit le plus exi­geant et si quelque danger accompagne une sembla­ble révélation, c'est bien l’orgueil qu'elle peut faire naître au cœur du nouvel adepte. Mais cet orgueil même, ne nous pressons pas trop de le maudire. A défaut de sentiments plus élevés, c'est lui qui con­tiendra les instincts rebelles à une volonté impar­faitement développée. C'est grâce à lui que le savant encore timide trouvera un noble emploi à ses forces et s'élèvera peu à peu au-dessus des désirs grossiers et des jugements iniques. Plus tard, l’âme devenue maîtresse d'elle-même saura bien se débarrasser de cet orgueil désormais inutile et la tolérance trou­vera dans le cœur du sage de moins compromet­tants défenseurs.

Personne en effet ne peut espérer rompre d'un coup avec l'injustice. Il faut se fatiguer longtemps avant de connaître la valeur de l’effort et le plus heureux résultat de la difficulté vaincue, c'est d'ap­prendre à juger sans rigueur ceux qui ont lutté courageusement avec des succès divers. On se montre moins exigeant en matière de morale, quand on a senti l'égoïsme maudit s'opposer aux plus nobles mouvements de l’âme, moins dédaigneux en matiè­re de science, quand on a vu l'erreur se glisser sournoisement au milieu des recherches les plus précises, plus indulgent en matière de religion quand on sait quelles étranges rêveries le seul désir de la foi peut mêler aux inductions les plus logiques. Une part de notre respect appartient à tous les hommes de bonne volonté, à tous les ouvriers du temple futur, aux moins habiles comme aux plus adroits. Si nous tenons à être sévères malgré tout, que ce soit à l'égard des esprits négatifs qui ont détruit sans songer à rebâtir. Ceux-là, on ne peut guère les aimer, mais encore faut-il ne pas oublier que leur œuvre était une conséquence inéluctable de l'imperfection générale. Les philosophes et les historiens modernes ont entrevu la vérité, en recon­naissant que tels désastres dont un malheureux avait répondu au prix de son honneur ou de sa vie avaient eu pour cause réelle l'imprudence d'une nation on d'une race. Mais nous en savons plus à ce sujet que les profanes n'en peuvent deviner et nous l'affirmons sans crainte : chaque fois qu'un juste est mort pour la bonne cause, c'est l’humanité tout entière qui l'a tué. La loi, du reste, est en quelque sorte réversible ; l'effort et la douleur d'un homme servent au développement de tous les peuples. Telle est cette notion de solidarité absolue dont l'esprit de charité et l'esprit de justice découlent logique­ment, et qui, bien comprise, fait voir dans l'intolé­rance une simple absurdité.

L'erreur existera tant que les hommes ne se seront pas unis pour appeler la vérité de toute la force de leur désir. Si nous pouvions examiner l'une après l’autre les différentes doctrines qui ont su sortir de l'ombre, nous reconnaîtrions dans chacune d’elles deux portions bien distinctes, l’une faite d'idées secondaires, intéressantes seulement pour le siècle qui les a vu naître et souvent fausses, l'autre, ex­pression plus ou moins pure de quelque sublime notion. Il en est ainsi non seulement pour les phi­losophies dont les auteurs ont eu des rapports cer­tains avec quelque centre d'initiation, mais pour tous les systèmes logiquement construits, non seulement pour les religions inspirées à leur origine par l'es­prit même qui nous guide encore, mais pour toutes les croyances des peuples civilisés. Dans chaque doc­trine, il y a un peu de cette science que la Maçonnerie possède en entier et qu'elle saura répandre autour d’elle quand de nombreux essais de synthèse auront préparé les esprits pour une révélation com­plète. Rejeter comme inutile et sans examen sérieux l’un ou 1'autre de ces essais serait donc bien à la fois injuste et maladroit.

Il faudrait maintenant rappeler à ceux qui ne s’en souviennent plus que le respect de la conscience d'autrui est nécessaire à l’harmonie sociale. Il fau­drait enfin, après avoir parlé à la raison, s'adresser au cœur et lui faire reconnaître dans la tolérance une forme de l’amour. Mais il nous suffit, pour l’instant, d’avoir signalé un oubli de nos devoirs qui menace de nous perdre et qui provient, on a pu s'en convaincre, d'une fausse direction donnée à nos travaux. Personne ici ne songe à faire le procès de tel ou tel atelier. Ce serait méconnaître cette loi de soli­darité, qui, si elle, est vraie pour le genre humain, l'est a fortiori pour notre institution. Ce que nous proclamons, c'est la nécessité pour la Maçonnerie tout entière d'étudier plus sérieusement son dogme et ses symboles. Là est le salut pour elle et pour les principes dont elle a la garde. Le chemin tracé par la sagesse antique conduit aux plus hautes vérités intelligibles. A nous de nous élever chaque jour pour atteindre enfin ces cimes baignées d'air pur où les passions, humaines ne sauraient nous suivre.

7/05/2011

Circulaire du T. Ill F. C. CHEVILLON du 1er mars 1936

A :. U :. T :. O :. A :. G :. I :.
Ordre Mac.'. Anc.*. et Prim.*. de  Memphis-Misraïm Souv.*. Sanct.*. pour la Fronce et ses Dépendances
Salut sur tous les points du Triangle
Respect à l'Ordre
A   TOUS   LES    MAÇONS    QUI    LIRONT    LES   PRÉSENTES :
FORCE                 PUISSANCE                   SAGESSE


TRES CHERS FRERES,

Depuis l'année 1933, des événements regrettables, susceptibles de Jeter le  discrédit sur  l'Ordre  de   Memphis-Misraïm de  troubler la conscience de ses membres et de mettre en cause les Lois et Constitutions de la Maçonnerie Universelle, se sont produits.

Ces événements que nous avons stigmatisés déjà à diverses reprises dans notre Bulletin Officiel, ont pris naissance sur le territoire Belge, mais ils se sont répercutés en divers pays d'Europe et d'Amérique.
         Nous voulons, pour l'édification des membres de notre Obédience et pour tous les Maçons répandus dans le monde, résumer l'ensemble des faits et énoncer les sanctions qui ont été prises contre des fauteurs de désordre et des usurpateurs sans mandat et sans Charte.

Dans l'espoir de les voir reconnaître leur faute et cesser leurs manœuvres illégitimes, nous avons jusqu'ici différé de porter ces sanctions et les noms des responsables devant le tribunal de l'opinion   maçonnique ; aujourd'hui, ces mêmes hommes, persévérant dans leurs erreurs et continuant de se targuer d'être les seuls et légitimes représentants de notre Rite dans le monde, nous sommes obligés de sortir de notre réserve et de faire        appel à l’opinion de nos Frères.
(Page2) Voici donc les faits dont nous voulons parler :

Le 25 juillet 1920, le G.-. M.-. Jean Bricaud accorda le 90e et dernier degré d'instruction du Rite de M.-. M.-, au F.-. Rombauts, de Bruxelles (patente n° 13).

Le 19 janvier 1931, il le créa 95e, avec le titre de Représentent du Rite pour la Belgique (patente n° 95). En même temps, il lui délivra une Charte (n° 8) pour établir une Loge symbolique : « Les Disciples de Pythagore  à l'Orient de Bruxelles.

Aucune Patente constitutive d'un organisme maçonnique autonome n'ayant été délivrée, cette Loge devait fonctionner sous l'Obédience du Souv.-. Sanct.-. pour la France et ses Dépendances. C'est, du reste, ce qui se produisit, car le Bulletin Officiel du groupe belge Adonhiram » inséra en manchette le nom du Souv.-. Sanct.-. de France, comme en fait foi la collection déposée en nos archives, et cela jusqu'au numéro de Septembre 1933.

Dès l'abord, le F.-. Rombauts initia à la Mac.-, un avocat profane du nom de Mallinger, et lui donna, en l'espace de quelques mois, les plus hauts degrés d'instruction et dignités administratives, sans aucune autorisation et en violation des délais impartis par les Constitutions. Ce fut une irrégularité notoire compliquée d'une lourde faute.

Sans avoir taillé la pierre brute et façonné la pierre cubique, Mallinger s'installa à la Direction du Rite en Belgique, sous le couvert des pouvoirs limités du Fr. Rombauts. Il s'entoura d'une foule d'amis aussi peu Maçons que lui-même, et créa des Loges Mixtes, contrairement aux traditions de l'Ordre.

Le G.-. M.-.. Bricaud et le Souv.-. Sanct.-. apprirent ces manœuvres de manière détournée. Ils protestèrent avec énergie et rappelèrent le groupe belge au respect des Constitutions. Aucune réponse ne vint, le F. Rombauts était devenu silencieux ; mais, de concert avec Mallinger, il travailla en sous-main, de sa propre autorité, à se déclarer autonome. Pour se donner à lui-même l'illusion de la légitimité et en imposer aux Loges créées en Belgique, il prétendit détenir des pouvoirs de Papus depuis 1907, lesquels auraient été confirmés par Jean Bricaud en 1931. C'est inexact pour plusieurs raisons péremptoires :

En 1907, Rombauts n'était pas Maître-Maçon ; une pièce déposée aux archives du Souv.:. Sanct.-. de France, signée de lui, en donne la preuve absolue. Dans cette pièce, Rombauts déclare avoir été reçu Maître en 1909 et 18° R. C. le 1er Avril 1920, à Bruxelles, par le Chap.:. des « Amis Philanthropes » du Rite Ecossais Ane.-, et Acc.-.. D'autre part, à cette date, Papus et Téder n'étaient pas chartés et dépendaient alors du Souv.-. Sanct.-. d'Espagne, lequel était seul habilité pour donner des pouvoirs. La (Page3) France ne fut chartée qu'en Juin 1908, et les archives ne renferment aucun document qui puisse laisser supposer que le Fr.-. Rombauts ait reçu des pouvoirs quelconques. Du reste, pourquoi aurait-il accepté de Jean Bricaud une Patente de 90e en 1920 et une Patente de 95e en 1931, avec la représentation pour la Belgique, s'il avait détenu depuis 24 ans des pouvoirs identiques ou même supérieurs ? La Patente de Jean Bricaud, en effet, ne donnait aucun pouvoir juridictionnel autonome au F.:. Rombauts, et le laissait rigoureusement dépendant du Souv.-. Sanct.-. de France, comme il est dit plus haut.

 Non contents de ces affirmations plutôt légères, R... et M..., tout en continuant à créer des Loges Mixtes, avaient déjà, entre eux et quelques FF.-. Maçons de fraîche date (dans ce groupe, les profanes, hommes et femmes arrivaient aux plus hauts grades avec une rapidité déconcertante — nous avons des preuves) avaient déjà réformé le Rite. Ils avaient créé des degrés supplémentaires : le 99e et le 98e, et multiplié à l'envi les 97e et 96e.

Le 99° était le Suprême Hiérophante Inc.-. (?). Pape de la Mac.-. Universelle. Le 98e était le Grand Hiérophante Mondial. Les 97e faisaient partie du Sup.-. Cons.-. International du Rite. Or, rien de tout cela n'existe dans les Constitutions Originales de l'Ordre, tout était sorti de l'imagination en délire du jeune Maçon Mallinger.

Bien plus, une Commission fut nommée pour réviser les Rituels de l'Ordre, les ornements, bijoux, symboles et secrets. Cette Commission qui était sous la coupe du F.-. Mall..., se borna à copier les Rituels Ecossais pour tous les grades jusqu'au 18° inclus, nous en avons la preuve absolue, puisque nous possédons la copie de tous ces Rituels. Pour les grades supérieurs, elle édulcora et transposa les Rituels de Misraïm qui sont étrangers à la Mac.-. Anc.-, et Prim.;. Pour les degrés particuliers, comme le 66e par exemple (Gd Consécrateur),elle se borna à parodier, très maladroitement du reste et avec une ignorance complète de la doctrine, le Rituel d'ordination de l'Eglise Romaine.

Ceci fait, les manœuvres irrégulières se déclenchèrent.

Les Belges circonvinrent deux membres à la suite du Souv.-. Sanct.: de France : les FF.-. Lagrèze et Grüter, résidant à l'Orient de Nice. Bien qu'ayant prêté serment de fidélité, ils acceptèrent d'entrer dans la combinaison. Le premier accepta de faire partie du Sup.-. Cons.-. Intern.-. apocryphe avec le titre de 97e ; le second accepta d'être mis à la tête d'un Souv.-. Sanct.-. Français, créé pour les besoins de la cause (voir Adonhiram et le Bulletin de la Gde Loge de Santa-Fé). Ces deux Frères furent radiés (voir correspondance aux archives et Bulletin Officiel de M.-. M.-., n" 4, de juin 1934).

Le groupe Belge proposa le titre de 99e au G.-. M.-, du Souv.-. Sanct.-. de Boston. Celui-ci, préalablement à toute acceptation définitive demanda communication des Chartes Belges. Elles ne pouvaient être produites puisque non existantes. Alors, Boston fut renié et l'Impérator d'AMORC, H. Soencer Lewis, de San-Iosé (Californie) entra en action.

(Page4) Spencer Lewis avait été 95e honoraire du Souv.:. Sanct.:. 'Allemagne, en 1921, par Reuss-Pérégrinos. Il se faisait passer pour Gd Hiérophante d'une certaine Grande Loge Blanche du Thibet, sous le nom de Sri-Sobbita-Bikkhu. Il donna une Charte au F.:. Rombauts, laquelle l'investissait purement et simplement du titre de Grand Hiérophante Mondial inconnu 99e sous le nom de OR-ZAM. F.-. Rombauts fut aussi, pendant un temps, G.-. M.-. National de Belgique, sous le nom de Phanar, et, ce qu'il y a de particulièrement curieux dans la personnalité protéiforme du F. Rombauts-OR-ZAM-Phanar, c'est que Phanar transmettait au Souv.-. Sanct.-. belge apocryphe les Ordres du Gd Hiérophante OR-ZAM et était chargé par le Souv. Sanct. d'adresser à OR-ZAM les sentiments affectueux des FF.-.

Comme ces modernes avatars pourraient être mis en doute, nous transcrivons ci-dessous deux passages extraits du Bulletin Adonhiram publié par Mallinger, numéro de Novembre 1933. Ces deux passages sont textuels et pourront être confrontés avec l'original :

« Le T.-. Ill.-.. G.-. M.-. Nat.-., le Sub.-. Fr.'. Phanar, 33, 90, 90, 97° « fut reçu officiellement par le Convent avec tous les honneurs et usages du Rite. Au cours de son magistral Morc.-. d'Arch.'. il signifia au Convent les Instructions précises du T.-. Ill.•. et T.-. Sub. G.'. Hiéroph.'. Uni.'. Inc. OR-ZAM, 33. 90. 97. 99 Représentant mondial de la G.-. L.-. Bl. pour l'Ordre de Memphis-Misraïm…………………… II fit remarquer aux Députés que l'Ordre possédait deux branches régulières autonomes : le Rite de la Stricte Observance (!) et le Rite co-maçonnique, placés tous   deux   sous   l'autorité suprême du G.'. M.-. Inc.:. « OR-ZAM.
…………………………………………………………………..
« Le Souv.'. Gr.'. M.-. G.-, de l'Ordre pour la Belgique et ses Dépendances, le T.-. 1ll.-. Fr.-. Phanar, 33, 95, 97e a adressé au Gr. Hier.-. Univ. Inc. OR-ZAM les sentiments affectueux des FFF. belges du  Rite …………………………………………………….                 
D'autre part, le titre de Gd Hiérophante Mondial, suprême autorité visible de l'Ordre, 98e, fut offert au T. Ill.-. Fr.-. Troïlo, Gd M.-, de la Gde Loge de Santa-Fé (Argentine), qui accepta (voir le numéro de Novembre 1933 d'Adonhiram).

La Gde Loge de Santa-Fé fut, nous dit-on, chartée en 1905, par Pessina, qui s'était proclamé lui-même 97° à la mort du F.'. Garibaldi, mais n'avait été reconnu par personne. Puis des Souv. Sanct.. illégitimes furent créés de façon plus nominale que réelle, dans l'Europe centrale, en Suisse, voire dans l'Inde et en Chine. La plupart, du reste, n'ont jamais fonctionné. Le G.-. M.-, désigné pour l'Inde, en particulier, ignorait tout des intrigues ourdies et des irrégularités commises ; homme éclairé et loyal autant qu'occultiste de valeur, il se désolidarisa de l'aventure, sans heurt, avec une douceur et une politesse tout orientales, dès le premier contact avec les Belges et leurs associés.

(Page5) A la suite de ces faits, un Congrès international fut convoqué à Bruxel­les pour le mois d'août 1934 dans le but de mettre sur pied une organisa­tion universelle et de condamner les Souv.'. Sanct.'. (celui de France en particulier) qui n'avaient pas consenti à reconnaître la main-mise d'hom­mes sans mandat sur le Rite de M.-. M.-. A ce Convent il fallait une auto­rité, tout au moins de façade. Les promoteurs, n'ayant rien sous la main, firent donner à nouveau la vieille garde ; H. Spencer Lewis (alias Sri Sobbitha Bikkhu) délivra au Souv.-. Sanct.'. Belge illégitime une Charte le recon­naissant comme la seule autorité ayant conservé (!!!) la tradition de la Maçonnerie initiatique et l'autorisa à créer un secrétariat international de l'Ordre qui serait évidemment la puissance régulatrice. Cette Charte fut proclamée urbi et orbi (voir Adonhiram d'octobre 1933 et le Bulletin de la Grande Loge de Santa-Fé de novembre 1933) comme un document miri­fique et une autorité incontestable et incontestée. Or, cette fameuse Gde Loge Blanche du Thibet est inconnue dans le monde maç. et ne possède ni l'autorité, ni la juridiction qu'elle a transmises si généreusement au Congrès de Bruxelles.

Quoi qu'il en soit, le Congrès se tint entre le 10 et 15 août 1934. Les assistants furent soigneusement triés sur le volet et se partagèrent cons­ciencieusement les Charges et Dignités.

D'autre part, à ce même Congrès, une organisation internationale : FUDOSI, fut créée, qui se déclara le seul et unique détenteur de l'initia­tion universelle, excommuniant par avance toutes les fraternités et tous les groupes qui ne se rallieraient pas à son drapeau. (Voir Rosicrucian Digest de novembre  1934.)

Enfin, nouvelle violation solennelle de la tradition du Rite de M.-. M.'., la création de la Co-Maçonnerie, annoncée par PHANAR au Convent du 29 octobre 1933, fut sanctionnée. C'était là, tout simplement, entériner une trouvaille d'avocat destinée, dans l'esprit des congressistes, à rendre cadu­que l'erreur des Loges mixtes, déjà camouflées antérieurement sous le nom de Loges d'adoption, et origine des condamnations prononcées par le Souv.-. Sanct.'. de France. Mais cette manœuvre ne pouvait tromper que des Maçons naïfs, car la 4e page du Bulletin Officiel Belge Adonhiram (seul éditeur responsable Jean Mallinger) était restée pendant 4 mois (no­vembre 1933 à mars 1934), sous le titre d'Osiris, l'organe officiel de l'Ordre Co-Maçonnique. Les critiques des milieux maçonniques devenant plus acerbes, il fut nécessaire, à partir de mars 1934, de voiler le chef unique et d'affirmer chaque jour avec plus de force l'indépendance res­pective des deux Ordres.

Ce fut là l'apogée et aussi le chant du cygne. Les nouveaux chef», admis de façon foudroyante dans les plus hauts grades, n'avaient pas de connaissances maçonniques réelles. Autoritaires par tempérament, ils com­mirent faute sur faute et élevèrent le népotisme et la camaraderie à l'état d'institution. Les incidents se multiplièrent et les querelles devinrent endé­miques. Des Maçons de bonne foi qui s'étaient engagés dans l'impasse comprirent   qu'ils  s'étaient  fourvoyés  et  demandèrent  des  explications   ;

(Page6) celles-ci étant impossibles, ce fut la désagrégation ; des fuites se produisirent dans la documentation et certains journaux publièrent des révélations retentissantes. La Charte de la Gde Loge Bl. fut tournée en ridicule — ce qui était sa fin légitime — et l'autorité du Sup.-. Cons. Bruxellois fut sapée dans son origine.

Le F.-. Rombauts, comprenant un peu tard que sa confiance avait été trahie, mit le Souv.-. Sanct.-. Belge en sommeil et, au lieu d'user de l'autorité qu'il s'était arrogée sous le couvert de la Charte de Sp. Lewis, se retira dans sa tour d'ivoire sans se préoccuper davantage du désordre que son intervention avait occasionnée. Mais ses Décrets furent méprisés (sa personnalité d'Inconnu étant du reste largement dévoilée par ceux-là même qui auraient dû la cacher) et les promoteurs poursuivirent leur œuvre néfaste et essayent encore de se faire passer pour les dirigeants authentiques du Rite.

Parmi ceux-ci, nous devons signaler spécialement :

Le Fr. Mallinger, qui se proclame G.-. Secr.-. lnt. du Rite et Gr.-. M.-. National pour la Belgique (97e) sous le nom de Sar Elgim ;
Le Fr. Lagrèze, qui se dit Substitut du Gd Hiérophante Visible (97°) sous le nom de Sar Mikaël ;
Le Fr. Spencer Lewis, d'abord Gr.-. M.-. National pour les Etats-Unis (97e) et qu'on prétend avoir éliminé en raison sans doute de l'indésirable Charte signée par lui, mais qui continue une campagne en faveur de la légitimité des pouvoirs de F.U.D.O.S.l, et s'y réfère sans cesse pour essayer de se créer une autorité mondiale ; il porte, outre son nom de Sri Sobbitha Bikkhu, celui de Sar Alden ;
Le F. Lanval, qui a gravi les échelons de la hiérarchie avec une rapidité vertigineuse, mais s'occupe plus de théories sexuelles que de Maçonnerie, sous le nom de Sar Hélios ;
Le F. Delaive, promu aux plus hauts degrés de l'Initiation en quelques mois, et qui dirige, sous le nom de Sar Kapros, le Rite Mixte Belge, contrairement à toutes les lois maçonniques orthodoxes.

En somme, nous nous trouvons devant un mouvement parfaitement illégitime, reposant sur une base sans valeur et dont les dirigeants ne pouvaient ignorer l'irrégularité puisqu'ils se savaient en présence d'organismes chartés depuis longtemps et jouissant d'une incontestable vitalité. Dans leur désir de dominer et de s'imposer, ils lest ont systématiquement éliminés parce qu'ils représentaient la négation même de leur usurpation.

Contre   ces   manœuvres   contraires   aux   Constitutions   et   antimaçonniques au premier chef, la réaction du Souv.-. Sanct.-. pour la France et ses Dépendances fut immédiate :

1° Il demanda le retour à la tradition du Rite par la suppression des Loges mixtes ;

2° II informa le Fr  Rombauts :

(Page7) a) que les grades introduits dans la hiérarchie étaient de la haute fantaisie ;
b) que la représentation du Rite à lui accordée était incompatible avec l'activité antimaçonnique déployée par lui ;
c) que le chemin parcouru par le groupe Belge ne permettait plus de le considérer comme rattaché au Souv.-. Sanct.-. de France. (Voir minute de la réponse du G.-. M.-. Bricaud au Fr.-. Rombauts datée du 31 août 1933) ;
3° Le Comité permanent du Souv.-. Sanct.-., convoqué par le Souv.-. G.'. M.-. Jean Bricaud approuva sa ligne de conduite.

En conséquence, à la date du 5 septembre 1933, la Loge « Les Disciples de Pythagore » fut radiée et sa Charte annulée. Les autres Loges créées par le Groupe Belge furent déclarées irrégulières. La Patente N° 95 accordant au F. Rombauts le 95e degré et la représentation du Rite en Belgique fut révoquée. Mais, sur la proposition de Jean Bricaud, le Comité permanent ne voulut point publier ces sanctions afin de ne pas donner un nouvel aliment aux polémiques auxquelles la Maçonnerie Universelle était en butte à ce moment. Il espérait du reste que les FF. incriminés auraient assez de bon sens et de loyauté pour reconnaître leurs torts et venir à résipiscence.

Il n'en fut rien, et le plan élaboré par les F.-. Rombauts, Mallinger, Spencer, Lewis, Lagrèze, Grüter, etc., continua à se développer selon le rythme exposé plus haut.

Aussi, lorsque en novembre 1933, il fut avéré que le F.-. Grûter avait accepté la Gde Maîtrise d'un Souv.-. Sanct.-. illégitime pour la France et que le Fr.-. Lagrèze eut informé qu'il acceptait de collaborer à la révision des Rituels (il faudrait dire au plagiat et à la contrefaçon des Rituels des Obédiences régulières), ils furent impitoyablement radiés comme ayant contrevenu à leur serment de fidélité, et le Bulletin Officiel du Rite de M.:. M.-. (N° de juin 1934) publia la révocation de leurs Patentes de 95°.

Enfin, le Convent du Souv.-. Sanct.-. de France tenu au Z. de Lyon les 1er et 2 septembre 1935 déclara irrégulier le Congrès de Bruxelles et non avenue les décisions promulguées par lui ; s'éleva avec énergie contre les Initiations et augmentations de salaire faites sans discernement avec une rapidité antimaçonnique regrettable ; confirma les sanctions prononcées contre les coupables et pria le S.-. G.-. M.-. G.-, de les porter à la connaissance de tous les Ateliers de l'Obédience comme à celle des Rites amis et alliés.

C'est pourquoi, TT.-. CC.-. FF.-., ayant pesé toutes nos paroles et affirmations, nous avons établi le présent exposé pour montrer à tous jusqu'à quel point l'esprit profane introduit dans le Temple Maçonnique peut y jeter le trouble, l'erreur et même le ridicule, car il n'est pas possible de qualifier d'un autre terme cette puérile entreprise.

(Page8) Nous passerons sous silence une foule d'autres problèmes soulevés et résolus ex cathedra avec une infaillibilité toute pontificale par le Congrès en question. Nous ne dirons rien du Conseil Suprême, Souverain Régulateur de l'Initiation Universelle, désigné par les congressistes et qui est composé de trois « Imperators » dont, naturellement, le T.1. ill.\ Fr.\ Spencer Lewis qui se voit ainsi ristourner avec intérêt usuraire la fantastique autorité dont il a gratifié l'assemblée, sous le couvert de la Charte de Sri Sobbitha Bikkhu.

Nous nous réservons de traiter cette série de faits sur le terrain approprié si la chose devient nécessaire.

Nous rappelons, pour terminer, que le Souv.-. Sanct.-. pour la France et ses Dépendances a été charte en 1919 par Reuss-Pérégrinos et fait suite au Souv.-. G.-. Cons.-. créé en 1908 par Papus et Téder sous Charte du même Reuss.

Reuss avait reçu ses Pouvoirs de John Yarker en 1902.

John Yarker était titulaire d'une Charte délivrée par Seymour en 1872.

Quant à Seymour, il était le Souv.-. G.-. M.-, légitime de M.-. M.-, pour les Etats-Unis en vertu d'une Charte délivrée par Marconis lui-même en 1856. Cette dernière Charte avait été reconnue comme valable par le Gd Orient de France sous la signature du Maréchal Magnan. En 1865, des garants d'amitié furent échangés entre Paris et New-York (voir lettre du 1er mai 1865, N° 314, Vol. 30 de la correspondance) ; le T.-. Ill.-. F.-. Heullant, 33° et Chancelier de la Légion d'Honneur, était le garant d'amitié du G.-. O.-. auprès du Souv.-. Sanct.:..
Donné au Z.-. de Paris le 1er mars 1936. E.-. V.-.
Le S.-. G.-. M.-. G.-. :                              
C. CHEV1LLON.
Le Gd Adm.\ Général, Gd Chanc. :
M. DUPONT.-.-. 33-90-95°.